Vieillir

06/12/2020 Non Par cborne

Je sais pas trop comment démarrer ce billet qui va partir un peu dans tous les sens, alors on va commencer par ça.

Comme vous le savez j’ai changé de voiture, fini le Partner qui pisse par tous les trous, et tous les liquides possibles, à moi le Némo. J’ai franchi le cap des 5000 km sans encombre, finalement les quatre chevaux c’est comme tout, on s’y fait, et on finit par doubler quand même. À raison d’un minimum de sept heures de voiture par semaine, tu te doutes bien public que le CD Mp3 qu’il faut graver à la main, ça a fini par bien me gaver. J’ai donc même si je n’étais pas forcément chaud commandé la façade et un autoradio basique MP3 / bluetooth. Dans mon cahier des charges comme on peut s’imaginer un prix de radin, 25 balles, et la possibilité de décrocher le téléphone depuis l’autoradio. Le prix de radin c’est lié à une grande tradition de postes payés 20 € les quinze dernières années sans justification particulière de mettre plus. La possibilité de décrocher sur le poste le téléphone, c’est le fait que sur le précédent poste, on ne pouvait décrocher qu’à la télécommande, pas pratique, mais surtout quand la télécommande a fini par mourir de sa belle mort, ben tu décroches plus ou directement depuis le téléphone, accident garanti. À raison de 7 heures de route minimum effectivement, je rentabilise en passant des coups de téléphone qui ne me demandent que peu de concentration, en tout cas d’en garder suffisamment pour ne pas finir dans l’Aude.

Je me rends compte que je prends un coup de vieux, et pas qu’un peu, mais finalement je me dis que ce n’est pas si grave. Comme j’avais pu le voir dans les commentaires sur la façade sur Amazon, parce que forcément c’est une boutique tiers qui vend ce genre de chose, l’autoradio pourtant standard ne rentre pas. C’est ballot. J’ai dû limer un angle aux ciseaux, cinq minutes. Et c’est ici que lorsque tu penses que tu as franchi la difficulté, que tu te rends compte qu’il y en a d’autres, il y a toujours un truc qui ne fonctionne pas. Alors que tu as un adaptateur DIN vers ISO puisque semble-t-il en moins de dix ans les normes ont changé, que l’adaptateur est livré par les gars qui te vendent la façade, tu supposes que ça va passer crème, tu réalises que ça ne fonctionne pas. Tu commences à regarder sur les forums, tu vois un seul post avec une réponse plus ou moins en klingon où l’on t’explique un problème de 12V permanent résolu en allant chercher le fil dans l’allume cigare …….. À une époque tu vois public, je me serais lancé là-dedans.

ça donne franchement envie

À 45 ans, je vais chez le Norauto qui est sur mon chemin qui j’espère me donnera plus de satisfaction que celui de Narbonne. Je me dis que les gars ont des forfaits pour ça, qu’il ne reste plus qu’à brancher les fils et que le gars dont c’est le métier va certainement me prendre plus cher que le prix de l’autoradio et la façade mais j’aurais économisé de mon temps, de mon énergie pour quelque chose dont je me contrefous complètement, que je vais faire une fois ou deux, si le poste rend l’âme. J’ai un peu envie de dire que l’intérêt c’est dans la répétitivité, et qu’il faut certainement coupler deux fils comme j’ai pu le voir dans un autre forum écrit aussi en klingon. Vieillir c’est renoncer, et j’ai envie de dire que j’aurais dû me lancer sur cette piste il y a quelques années. Le dernier renoncement qui fut aussi le premier, c’est quand j’ai appelé les camions à caca plutôt que de faire sauter la terrasse pour trouver ma canalisation et j’ai franchement bien fait.

La moyenne d’âge du forum est assez élevée, il faut savoir que nous sommes nombreux à nous connaître depuis l’an 2000, 20 ans. Nous nous sommes rencontrés sur les forums de l’époque, les méthodes de piratage de DVD en vidéo. À l’époque ma bonne dame on utilisait des flaskmpeg, on faisait du SVCD, on savait qui était Jérome Rota (« l’inventeur » du DivX, je mets les guillemets pour être encore plus dans la sélection des gens qui pourront comprendre). Nous avons donc comme on dit dans le jargon, des heures de vol, et si le forum s’intitule « le forum des bons pères de famille » c’est parce que c’est une réalité. On en a un qui veut se lancer dans de l’associatif pour du dépannage informatique. Vous pouvez lire ma réponse d’aigri que je vais vous synthétiser ici. Si c’était à refaire, je ne referai pas. J’ai fait à l’époque parce que je le faisais souvent en lien avec le « free spirit », un gars bien sympathique qui parle de Linux, du logiciel libre, du partage, un pauvre débile qui s’est fait surtout avoir à jouer les réparateurs gratuits. Parce que vieillir, c’est non seulement renoncer mais aussi être aigri.

Les gens ne sont pas là pour apprendre, les gens sont là pour avoir un réparateur gratuit et éviter de lâcher un billet.

Cyrille BORNE, aigri

Et quand on a compris ça, on a tout compris au fonctionnement du monde. Une relation ne peut être que construite que sur la réciprocité. Comprenez que dépanner c’est pas forcément ce qui me gêne. C’est dépanner les crevards qui me gêne. J’ai une de mes voisines qui a 73 ans, et qui écrit des bouquins avec son MAC. C’est une dame que j’aime bien, intelligente, drôle, caractérielle. Peu de moyens, je la dépanne, et quelque part c’est assez instructif car ça m’a permis de mettre le nez dans le MAC, je vais d’ailleurs profiter pour faire un détour. Elle utilise le logiciel Antidote. Dernièrement elle a fait mettre un SSD dans son MAC à un tarif extraordinaire au point que je cite la boîte, Versus à Narbonne. Le gars pour 90 € lui a mis 480 Go de SSD, a fait un transfert du HDD vers le SSD et comme elle avait un souci avec son Word il lui a mis une version au-dessus, 2019. Et là c’est le drame. Dans Antidote sur Mac vous avez trois petites icônes, il suffit de faire un glisser déposer dessus. Ces petites icônes s’intègrent au logiciel par le biais de connectix.

Avec la mise à jour vers 2019, c’est fini. J’ai passé deux heures à résoudre et comprendre le problème. Comme elle s’en fout, elle n’a jamais fait la mise à jour de sa version d’Antidote. La moralité c’est que forcément la vieille version ne reconnaissait pas 2019, un décalage temporel, et ne pouvait donc y intégrer les connecteurs. On se dit que dans le monde de MAC tout est simple, et pourtant la mise à jour de Antidote a échoué avec un message comme je les aime « une erreur est apparue ». On s’en doute. J’ai dû créer un compte, son numéro de série a été détecté automatiquement puis réinstaller intégralement le logiciel. Cette petite parenthèse c’était juste pour dire que de MAC j’avais l’image qu’on a cultivée pour moi, celle d’un OS parfait, les problèmes sont exactement les mêmes que sur Windows ou Linux et ne justifient certainement pas l’investissement. Mon collègue pro MAC me faisait remarquer que Antidote ce n’était pas MAC, ce qui n’est pas sans nous rappeler, Linux si ça marche pas avec les imprimantes c’est la faute à Canon qui fait pas les drivers. Ma voisine, m’amène régulièrement des confitures, des gâteaux, des fruits et ce qui compte avant tout c’est le geste.

Alors forcément tu commences par devenir méfiant, tu finis par devenir aigri, tu finis bien sûr par ressasser les mêmes rengaines, parce que c’est ça aussi vieillir. La nostalgie du bon vieux temps quand c’était mieux avant. Je me fais penser de plus en plus au rappeur Sinik.

L’assassin

J’ai découvert Sinik il y a environ dix ans, à l’époque j’enseignais au lycée de Clermont l’Hérault. Je me rappelle qui me l’a fait découvrir, c’est Bilal. Bilal gamin de la Paillade qui arrivait souvent dans des états minables, 14 ans et il était dans les trafics. Il est normal que les textes de Sinik, les tours, la violence, l’argent facile, la drogue trouvent écho chez le garçon. Bilal, je me rappelle avoir téléphoné au rectorat pour demander comment on fait quand un élève a raté une journée d’épreuve parce qu’il était en garde à vue. À l’instar d’un Sinik, je conserve de cette période difficile mes plus beaux souvenirs d’enseignement et je pense que jamais je n’aurais de relations pareilles avec mes élèves et mes collègues. Je pense que nous étions respectés pour ça, parce qu’au fond du trou, au plus profond de la merde, nous n’étions pas en train de stigmatiser le jeune mais chercher les solutions pour faire avancer les choses.

J’écoute Sinik donc depuis dix ans et je prends forcément pour moi, petit bourgeois, les textes de façon décalée. Il y a chez Sinik une prétention que je trouve extraordinaire, un sens de la punchline sans égal dans toute la scène du RAP, et aujourd’hui à 40 ans pas mal de lucidité sur sa fin de carrière. Je vous invite à regarder cette entrevue avec le rappeur, qui est assez pertinente. Pauvre homme qui doit en avoir marre qu’on lui pose de façon systématique la question sur les potentielles nouvelles qu’il pourrait avoir de Diam’s qui à l’époque a lancé sa carrière.

Je trouve que le rappeur est honnête, lucide, il explique que lorsqu’il s’est pris un four avec ballon d’or qui n’a fait que 50.000 (!!!), il a vu toutes les portes se fermer, Skyrock, les télés, les anciennes relations disparaître.

Sinik revient avec un huitième album, et c’est un travail qui reste intéressant, même si je ne partage pas tout. Ce que je trouve pertinent c’est la volonté d’avoir fait évoluer son style sans se fâcher avec sa base. Il évoque notamment l’autotune qui reste un interdit auprès de son public. L’homme sait désormais faire de la trap, a changé ses musicalités mais pas de façon brutale pour que des vieux comme moi puissent encore écouter. Je trouve aussi amusant le gars qui explique que désormais son activité ne réside pas que dans la musique puisqu’il a mis de l’argent à côté, monté deux salons de tatouage, et qu’il est plutôt dans une musique plaisir où il fait ce qu’il veut, se passer par exemple des featurings qui l’emmerde. J’en connais un autre qui refuse deux billets sponsos par semaine, toute forme de partenariat et des billets invités.

Où je suis davantage partagé ce n’est pas tant dans le contenant que dans le contenu, car s’il y a effectivement une volonté d’afficher qu’il a pris de l’âge, qu’il est proche de la fin, il y a toutefois un regret, c’est de ne pas tout assumer. Sinik ne vit plus aux Ulis, c’est un bon père de famille et on suppose qu’il n’est plus dans les armes à feu, la drogue qui l’ont conduit en prison. Pourtant le gros de l’album tourne autour de ça.

Parfois de façon très pertinente avec « petit con » qui n’est pas sans laisser penser à « pose ton gun », « laisse pas traîner ton fils » ou encore « petit frère » avec la parole de l’homme d’expérience qui revient sur les erreurs à ne pas commettre. En fait, j’attendais d’un homme de 40 ans maintenant un regard plus critique sur le monde et je pense que la chanson la plus percutante, la plus adaptée, la plus cohérente pour le chanteur c’est « training day » où il est fait référence aux violences policières, et notamment la mort de George Floyd. C’est donc du bon Sinik mais comme il le pressent, il sera difficile de renouveler le public, les textes sont finalement trop complexes pour un jeune de notre époque, les références trop éloignées de nos jeunes qui justement n’ont plus la culture pour comprendre.

Je préfère toutefois la démarche de l’album dans son coin, à l’ombre sans se compromettre, sans vendre son âme. Je reste par exemple très perplexe quant au titre Je suis Marseille, où je vois une belle opération commerciale, avec un excellent travail, et j’insiste bien sur le travail, mélange old school, autotune, de quoi réconcilier tout le monde. Akhenaton et Shurik’n qui ont pris un très gros coup de vieux même si la voix ne bouge pas, s’offrent une visibilité qu’I AM a totalement perdu auprès des plus jeunes, Jul s’offre une légitimité avec les anciens. On notera que le titre s’oppose au Grand Paris 2 de Medine, qui de son côté réunit Koba LaD, Larry, Pirate, Rémy & Oxmo Puccino. Les rivalités Paris, Marseille, c’est toujours vendeur de choisir son camp, pourtant unique ici, celui de l’argent.

La difficulté de vieillir c’est de bien vieillir. J’ai conscience que souvent je donne l’image du gars le plus aigri de la blogosphère, pour ce qu’il en reste. Néanmoins, je peux vous garantir que je fais quelques efforts, pas trop non plus, et que j’essaie de tenir quelques engagements que j’ai pris avec moi-même.

Ne pas devenir une caricature du c’était mieux avant et de moi-même. Vous noterez que j’évoque de moins en moins l’informatique, le logiciel libre, le DIY, car j’aurais l’impression de faire comme Sinik et d’évoquer quelque chose que je ne vis plus. Je ne vais pas vous raconter COBOL, c’était il y a 20 ans, je préfère être le témoin de mon quotidien, vous raconter de ma lucarne l’école, et la société qui se casse la gueule.

Vieillir ce n’est pas une fatalité, vieillir ce n’est pas suivre les tendances pour suivre le mouvement, vieillir c’est savoir qu’on a été et qu’on ne sera plus. Je ne vais pas me lancer dans les vidéos tiktok et me tortiller, car ce n’est pas ma place. Je préfère consolider ma base de vieux que de courir après des jeunes.

Vieillir ce n’est pas non plus être hors jeu et plutôt que de vous évoquer la mort de VGE le président que nous regrettons tous, nous nous quittons sur ce morceau de RAP qui est quasiment intemporel, et qui aurait pu sortir en même temps que the next épisode il y a 10 ans. Les types ont pris un coup physiquement mais le flow quant à lui est bien présent. Eminem reste certainement le type le plus impressionnant dans le monde du RAP en 2020 et quand les autres auront disparu, on se rappellera tous avec nostalgie de lose yourself.

Bon dimanche, sous vos applaudissement. Tribute to Jack Martin’s.