Une rentrée malheureusement normale

02/09/2020 Non Par cborne

Je crois que malheureusement on s’habitue à tout, à trouver des parades, dans les circonstances qui sont toujours complexes. Tu es vieux, tu achètes un ascenseur Stannah, et tu rajoutes des barres de maintien dans ta douche pour pas te péter la gueule. Toute situation aussi dramatique, amène sa réponse.

Le masque est bien sûr un problème, à de nombreux niveaux mais il serait faux de dire qu’on n’a pas fait une rentrée normale, c’est juste une rentrée avec des contraintes en plus. Les quelques problèmes que j’ai pu rencontrer à cause de la COVID :

  • J’étouffe.
  • J’ai chaud.
  • Je n’arrive pas à trouver pour l’instant de masque adapté. À cause de mon gros nez, ça finit toujours par glisser. Je passe donc du temps à remonter mon masque.
  • Je parle plus fort pour me faire entendre, j’ai donc mal à la gorge au premier jour, ce qui est assez rigolo dans le fond car c’est un des symptômes. Moralité on risque tous de se retrouver à se faire curer le nez parce qu’on gueule comme des fous derrière nos masques.
  • Je ne reconnais personne, y compris des élèves que je croise dans la cours depuis quatre ans. C’est la première année que je demande aux élèves de poser un papier avec leur nom sur la table pour réussir à les identifier. Même là encore ça ne va pas être gagné. Il faut savoir que la reconnaissance de l’élève est fondamentale, un gamin interpellé par son prénom arrête toute connerie qu’il est en train d’entreprendre.
  • Le respect des normes sanitaires est une utopie complète car nous ne sommes pas préparés à ça. Comprenez qu’un groupe classe c’est en gros 110% de l’utilisation de votre cerveau. Il faut avoir un œil sur tout le monde. C’est donc déjà crevant de base, c’est crevant quand tu es en train de remonter ton masque, de mourir de chaud et d’étouffement bien sûr. Dès lors, penser qu’il faut nettoyer le stylet du TBI avec le gel hydroalcoolique, la télécommande après le passage du collègue, la machine à café, le photocopieur et j’en passe, c’est tout simplement mort. Rajoutons à ça les collègues qui vous attrapent par le bras, le repas de la rentrée où il faut bien retirer les masques avec la collègue qui vous explique que son fils attend le résultat de son test après une soirée entre potes et vous comprendrez que si on doit le chopper, on le choppera.
  • Et j’en remettrai une couche supplémentaire, non seulement nous n’avons pas le temps de cerveau disponible puisqu’il est déjà pompé par notre métier, mais en plus nous ne sommes pas préparés à cela d’un point de vue professionnel. Comprenez que les normes sanitaires, c’est un job et ce n’est pas le nôtre.
  • Des élèves qui ont déjà une petite voix par nature, sont inaudibles.

Vous l’aurez compris, l’inconfort de la situation est assez énorme sachant qu’on est en non stop, sauf pour la pause méridienne où l’on s’octroie le retrait du masque le temps des 30 minutes où l’on peut s’enfourner quelque chose dans la bouche. Dans une journée de 7 heures de cours, je vais arriver au lycée aux environs de 7h30 pour partir à 16h30 ce qui nous fait 9 heures, je retire 30 minutes ce qui nous donne la bagatelle de 8h30 masqué sachant que je garde mon masque aux toilettes. Vivement qu’il commence à faire froid qu’on puisse garder les portes ouvertes pour aérer et chopper la mort.

Il n’y a malheureusement pas le feu de camp pour ressusciter

À part cela, effectivement écrit de cette façon on pourrait penser que c’est beaucoup mais dans mon métier on s’adapte à tout, tout est normal. Les gosses courent dans tous les sens, viennent vous saluer, vous n’arrivez pas à les reconnaître, mais c’est pas grave vous dites bonjour quand même, le virus est présent sans vraiment l’être, c’est l’aspect social qui prend le dessus. Six mois sans une ambiance d’école pour la majorité des élèves, il était temps, on va faire réaliser à la sécurité sociale des économies de psychiatrie, et certainement du reste puisque malgré nos carences en entretien des locaux et des personnes, nous allons sauver le monde.

Quand j’écris que la rentrée est malheureusement normale, c’est qu’il n’y aura pas de miracle pour cette année encore. J’écrivais je ne sais où que le manque de préparation et d’anticipation en lien avec la sacro-sainte période des vacances où toute forme de travail est proscrite « parce qu’on est en vacances » font que j’en suis à traiter environ 50 problèmes dans la même journée.

Je vais vous donner un exemple parmi d’autres. Mon établissement est en travaux, de très gros travaux, puisque nous allons accueillir un collège et une école de l’éducation nationale. À l’instar d’autres établissements scolaires, nous créons de gros complexes éducatifs, la mutualisation, les bâtiments neufs et j’en passe font que l’union fait toujours la force et l’oignon fait la soupe. Seulement dans cette période où tout est compliqué, comprenez l’été dans le sud de la France où les entreprises qui n’ont pas travaillé pendant le confinement prennent quand même des vacances, il y a du retard. La moralité c’est que je n’ai pas de salle informatique pour démarrer l’année et je dois composer avec les moyens du bord. Des exemples comme ça, j’en ai à la pelle, je rajouterai par exemple les TBI qui sont arrivés pendant l’été et mes collègues qui ne sont pas formés. J’ai fait cours à 15 profs pour montrer comment on allume et qu’on écrit au stylet.

Bien évidemment, il n’y a pas que dans mon établissement où ça se réveille, les lycées de mes enfants qui nous arrosent de messages pour nous rassurer quant aux normes sanitaires mais qui nous demandent aussi d’acheter du répulsif anti-moustique pour la semaine prochaine pour la semaine d’intégration. Ma fille sera accompagnée des coccinelles de Saint-Pierre la mer, un peu comme les mouches de Troll de Troy … Je me prépare donc à passer un week-end à courir pour aller chercher des cahiers au format A12 avec une partie plastifiée pour la première page et une page de couleur toutes les sept pages dans un magasin bondé. Enfin bon en fin de semaine, la menace sera certainement moi plus que les autres.

Le boulot bien sûr, les enfants, mais aussi les collègues qui se rappellent à votre bon plaisir. Je me retrouve donc à répondre à toutes les questions possibles, en même temps parce que sinon ce n’est pas rigolo. Mes collègues qui pensent que l’appel numérique a disparu parce qu’il n’est plus en raccourci sur leur téléphone, les synchronisations avec onedrive qui ne fonctionnent pas sur l’ordinateur qui n’a pas été allumé depuis six mois. Je continue de courir, car comme précisé plus haut, on ne se donne pas la volonté de distiller un peu pendant la période des vacances.

Cyrille BORNE entre deux tâches, on notera qu’il porte mal son masque

La normalité c’est aussi du côté des élèves. J’ai deux collègues qui débutent dans la fonction de professeur principal de troisième, du fait d’être l’encyclopédie vivante de la troisième, je les ai pris en stage. Je suis donc intervenu en classe pour faire les calculs de points du DNB et expliquer le lien plus qu’étroit entre contrôle continu et orientation. Il faut savoir en effet que l’ensemble des notes de contrôle continu qu’ont les gosses en classe de troisième conditionnera leur acceptation dans les établissements professionnels en classe de seconde quand tout enfant a sa place en seconde générale. C’est concrètement un parcoursup pour élèves de collège. La moralité de l’histoire, c’est qu’en fin d’année scolaire, une élève à 14.5 de moyenne n’a pas été prise dans son BAC PRO esthétique, et un autre qui tournait à 14 – 15 de moyenne n’a pas été pris dans son BAC PRO pâtisserie.

C’est donc à mon sens, le genre d’informations qu’il me paraît pertinent de donner en début d’année, histoire de mettre le coup de pression et d’expliquer que le contrôle continu qui se résume à du travail, te permettra d’arriver au niveau supérieur. J’ai expliqué ceci face à deux classes amorphes, j’ai dû mettre un carton à un gamin qui avait sorti un compas pour faire une rosace, et à un autre qui ne voulait pas quitter sa sacoche. Je n’ai pas commencé les cours et on attaque déjà la discipline.

Vous imaginez donc ce que ça va donner avec des profs tendus à cause du masque, entre autre, des gosses qui sont égaux à eux-mêmes qui ont pris encore plus de mauvaises habitudes pendant les derniers mois, eux-mêmes irrités par leur masque et nous allons avoir un cocktail particulièrement explosif où on ne peut même pas les coller parce qu’il ne faut pas qu’ils soient trop nombreux au même endroit.

Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles ou presque. J’ai écrit que je n’ai pas commencé à enseigner, c’est inexact. Mon collègue prof principal de seconde générale, me dit j’ai fini prend les … Ça aussi ça fait partie des choses qui ne changent pas. Du fait d’être à la fois leur prof de maths, de python et de SNT, j’ai démarré sur l’aspect pratique des choses, l’utilisation du cahier de texte numérique et l’utilisation de la messagerie. J’ai mis un travail pour demain, je n’ai que la moitié des gamins qui ont fait le nécessaire, je prends sur moi pour demain expliquer à nouveau, et les yeux injectés de sang, préciser le caractère exceptionnel du fait que je tolère que le travail n’a pas été fait.

Je ne sais pas qui a dit qu’il fallait profiter de l’opportunité d’avoir un masque en travers du visage pour utiliser de nouvelles parties de son corps, travailler l’expression corporelle, certainement un gauchiste, je vais pour ma part essayer toutes les variantes des larmes.

Je vous souhaite une excellente rentrée à tous !