Un reconfinement ça se prépare !

12/09/2020 Non Par cborne

On ne va pas se mentir, dans les écoles c’est quand même la fête du slip. Je vous expliquais la dernière fois que nous n’avions pas la capacité des professionnels à faire respecter les gestes barrières à la perfection, j’aimerais pousser un peu plus loin. Mon épouse travaille avec des élèves de CM2, ils ne portent pas le masque. Elle m’explique qu’entre, rayer la mention inutile, le rhume, la COVID, les allergies, chaque enfant éternue en moyenne 14 fois par jour. La remédiation étant de l’envoyer se laver les mains, 14 fois par jour. Dès lors on ne s’étonne pas de voir des écoles principalement touchées par rapport à des collèges et des lycées. Nous sommes donc face à une aberration pour le port du masque, puisque la frontière entre un élève de CM2 et un élève de sixième est mince, tellement mince que mon épouse a des élèves de 11 ans en CM2 sans masque et que ma nièce qui fait sa maline a 10 ans en sixième avec masque.

Avec à l’heure actuelle des écoles qui renvoient des gamins qui éternuent, des politiques qui ont invité les gens à se faire tester en masse, le système de santé est pris d’assaut par des gens qui ne sont pas forcément contagieux mais on a peur qu’ils le soient. De l’autre côté, les gens continuent de faire des fêtes, de fréquenter un maximum de personnes et de se contaminer joyeusement comme si de rien n’était. Si désormais on rajoute à ça les jeunes asymptomatiques, les jeunes qui attendent les résultats, mais qui continuent à faire la fête comme tout jeune de façon générale collés les uns contre les autres à toute heure, il y a de bonnes chances pour qu’on finisse par fermer tôt ou tard pour une période plus ou moins longue.

Le confinement ça se prépare, le souvenir des semaines de soixante-dix heures avec des gamins qui sont incapables de se servir de l’outil informatique et à qui il faut répéter cinquante fois les choses par téléphone, est encore frais dans ma mémoire.

Nous sommes vendredi et je dois passer mes élèves de troisième. La majorité des élèves de troisième de mon établissement étaient en quatrième chez nous, cela veut dire que sur le papier, ce sont des power users de nos outils … Alors qu’ils devaient être utilisateurs de Teams l’an dernier, je dois réinitialiser 90% des comptes … Avant d’aller plus loin, je rappelle mes conditions de travail : pas de salle informatique, pas de wifi pour les élèves, on travaille donc avec leur téléphone portable et pour la grande majorité d’entre eux avec ma 4G. J’ai bouffé 5 gigas dans la matinée de vendredi … Globalement le téléphone du gamin c’est ça :

  • un téléphone qui tient par la force du Saint Esprit. La vitre cassée est un classique.
  • un téléphone soumis au contrôle parental ce qui fait que certains ne peuvent pas installer ce qu’ils veulent.
  • un téléphone tellement plein qu’il est impossible d’installer une nouvelle application.
  • des iphones où on te demande un code pour installer une application mais que le gamin il sait même pas ce que c’est.
  • l’absence totale de forfait.
  • des téléphones parfois totalement incohérents, un élève n’arrive pas à se connecter à Scolinfo quel que soit le navigateur qu’il utilise.

Et ce qu’il faut surtout vraiment comprendre c’est qu’il s’agit dans la très grande majorité des cas de l’unique appareil pour travailler. On a donc de très mauvais outils, mais surtout de très mauvais artisans. La connexion au compte Teams est complexe. Certains élèves qui ne lisent pas les consignes, comme souvent, foncent tête baissée dans la création d’un compte alors qu’ils en possèdent déjà un. Ils se retrouvent à ne pas pouvoir rejoindre l’équipe et ne comprennent pas pourquoi. Pour les autres ceux qui ont compris qu’il faut utiliser le mot de passe et l’identifiant que j’ai envoyé, c’est aussi compliqué. Teams ou Office365 puisque c’est pareil impose la réinitialisation du mot de passe donné pour le remplacer par un mot de passe de son choix. Par conséquent quand les gosses passent le premier écran, comme ils ne lisent pas, remettre l’ancien mot de passe et mettre deux fois le nouveau qui respecte certaines normes comme les majuscules, les chiffres et la longueur c’est compliqué, il faut accompagner dans la démarche.

J’ai donc passé l’heure complète de vendredi avec chaque groupe d’élèves pour juste réussir à les faire se connecter.

Il serait facile de jeter la pierre aux enfants, même si dans certaines circonstances on aurait envie de leur déverser les cailloux de la clape que j’ai creusée pendant deux ans. En classe de première c’est-à-dire mes anciens secondes, les gosses que j’ai fait trimer comme des esclaves durant le confinement, il apparaît qu’une seule avait oublié son identifiant. C’est la pratique qui permet d’entretenir les usages, comme le sport. Et ça, c’est de la responsabilité de l’équipe pédagogique ce qui nous amène à de nouvelles difficultés.

À mon niveau, je peux entretenir en informatique les connaissances et les compétences autour de Scolinfo l’ENT officiel et de Teams l’outil officiel des confinements. Seulement à raison de une heure et de une fois par semaine, ce n’est pas suffisant. Je vais donc étendre aux mathématiques, en demandant par exemple de faire un travail à la maison et de me l’envoyer en photo que ce soit par Teams ou par Scolinfo. Si l’ensemble des collègues, de façon ponctuelle en fait autant, on entretient l’usage des outils et on prépare le travail à distance. Seulement ici, je suis passé du côté obscur de la force, le doux monde des bisounours.

Et le pire c’est qu’il n’y a absolument aucune complexité, c’est juste une question de volonté. La grande majorité des collègues savent aujourd’hui gérer le dépôt d’enveloppes c’est-à-dire dans le cahier de texte, déclarer un travail et le récupérer directement au niveau de l’ENT Scolinfo. Seulement, comme toujours, les vieilles habitudes ont la peau dure et finalement la situation est trop bonne pour réaliser que tôt ou tard on va se retrouver dans une situation similaire à celle de l’an dernier.

On pourrait voir un côté particulièrement pessimiste de ma part, mais tout le monde s’écrie du matin au soir, on y va, car nous connaissons tous des cas COVID dans les écoles de nos enfants ou de nos collègues, avec des fermetures, mais personne n’imagine qu’on pourrait se retrouver avec un cluster et qu’il faut être prêt. Quand bien même, nous passerions totalement à travers, la préparation à l’école à distance va devenir une obligation, et elle n’est pas si compliquée que cela à mettre en place quand on en a la volonté et les moyens.

Et c’est ici certainement que ça coincera le plus, et c’est certainement sur ce point où nous sommes impuissants. On s’interroge sur la disparition des 4000 élèves en Seine-Saint-Denis, je peux vous donner un élément de réponse qui va finir par se généraliser, le prix du masque. Quand on a certains élèves qui s’étouffent en fin de journée et qui retirent le masque de façon très régulière, souvent les mêmes, ce n’est pas forcément parce qu’ils ont des problèmes respiratoires mais parce qu’ils portent le même masque toute la journée. Au bout d’un moment des familles qui rencontrent des difficultés financières à tous les étages, le prix du masque est un problème de plus à devoir gérer. La honte de ne pas avoir les moyens financiers, peut amener des gens à ne pas envoyer leur enfant à l’école de peur d’être stigmatisé. Des gamins qui ont un vieux téléphone pourri, pas de 4G, pas d’ordinateur à la maison, ce n’est pas forcément un choix de minimalisme et de lutte contre l’obsolescence programmée mais bien l’absence de choix, sans les moyens, y a pas moyen.

Tout est éducation et pognon. La COVID est pour cela un révélateur et un accélérateur extraordinaire. Pendant le confinement, les familles stables ont pu faire travailler leur enfant le moins mal possible, entre les habitudes éducatives solides et le matériel adapté. Les gens pour qui c’est compliqué, ça a été encore plus compliqué et demain avec le suçage de cailloux qui arrive au grand galop ça va être encore plus compliqué.

Pour conclure ce billet, on se rend compte que la crise COVID aura remis pas mal de choses en question. L’écologie d’un côté, les usages uniques de l’autre pour l’aspect sanitaire. Il y a des choses auxquelles on ne préfère pas penser, qu’on préfère éluder, qu’on préfère remettre à plus tard. Un jour la COVID partira, le masque avec, c’est donc une situation provisoire. Il y en a d’autres pour lesquelles le gouvernement et notamment Jean-Michel devraient revoir totalement leur copie, je pense notamment à l’usage du téléphone. Alors qu’on insiste sur l’aspect social, alors qu’on essaie de retrouver les élèves décrocheurs, on oublie que désormais le premier lien vers l’élève, souvent le seul c’est ce smartphone qu’on a interdit de toutes les cours de collège quand il aurait fallu et qu’il faut encore car il n’est jamais trop tard pour bien faire, remettre au centre des apprentissages. Et d’ailleurs, si on réfléchit d’un point de vue économique. S’il est évident que les usages avec un téléphone sont plus limités qu’un ordinateur. Pour un élève de collège, où la priorité reste la communication et le contact avec l’établissement scolaire, à 120 € on paye un téléphone à 4 Go de RAM et 64 Go de stockage, ce qui est largement suffisant pour faire ce qu’on a à faire, loin des 350 € d’un ordinateur portable d’entrée de gamme.

La crise COVID, le confinement, nous ont montré que demain on pouvait se retrouver dans un monde qui se casse la gueule, et que le téléphone portable c’est un peu la radio pendant la guerre. Plutôt que de diaboliser, montrons à nos enfants que c’est un outil, qu’il s’entretient et qu’il faut le respecter.

Je vous laisse, j’ai fait une semaine à 650 km de voitures et j’ai fini par récupérer mon Némo, quel nom à la con, en ce samedi après-midi. Comme Michael Knight, la semaine prochaine je prendrai mon fidèle destrier pour aller bosser. On verra s’il accuse le choc des 400 kms de la semaine. Je dois reconnaître que je n’ai pas touché terre, comme à chaque rentrée, et qu’il me tarde que ça se tasse un peu, trop peu de temps pour poutrer du monstre ou pour bouquiner, j’aimerais bien glander un peu !