Un peu de pédagogie

04/12/2019 Non Par cborne

Je suis en ce moment en train de faire une formation du nom de Cap’eval. Cap comme capacités, le mot qui change beaucoup de choses dans l’éducation. Il s’agit d’un MOOC, c’est mon premier et j’ai un peu de mal à y trouver mon compte. D’une part le sujet ne m’intéresse pas vraiment car il touche le Contrôle Continu de Formation, ce que je ne fais plus depuis un bon moment, d’autre part j’ai un peu de mal avec cette forme d’apprentissage. Quelques explications parce que je rentre dans le vocabulaire technique de l’éducatif.

Il faut savoir que l’enseignement professionnel fonctionne avec des CCF, contrôle continu de formation, c’est-à-dire qu’en plus de l’examen final dans certaines matières, il peut y avoir un examen réalisé par l’enseignant qui a valeur d’examen officiel. Je ne fais plus de CCF depuis un moment pour deux raisons : je n’enseigne plus qu’en collège et en seconde générale, et quand j’enseignais au BAC PRO, les maths n’étaient présentes qu’à l’examen final. Un MOOC c’est un cours en ligne enrichi, c’est mon premier, un cours par correspondance. On alterne ici les vidéos, les quizz, les textes. On essaie de multiplier les supports, néanmoins et de façon très concrète, on est quand même le cul devant l’écran et on vérifie derrière si on a bien écouté le monsieur ou la dame qui vous parle. J’ai regardé une vidéo qui m’a particulièrement intéressé, c’est une inspectrice de français qui évoque la notion de compétences au collège. Elle explique dans le cas particulier de l’enseignement agricole, comment un prof de matière professionnelle peut évaluer des compétences générales.

Je vais vous donner un exemple concret, et l’intérêt de la note par compétence. En gros, avant tu faisais un contrôle sur les opérations, si le gosse avait 18, ben c’est une brute, il prend 4, il peut revoir sa copie. Aujourd’hui tu vas faire un contrôle, tu vas évaluer la compétence sur la numération et tu dois expliquer précisément à l’élève comment il doit progresser. Ce qui avant était un bon gros exercice sur cinq points, devient un exercice dans lequel il peut y avoir trois ou quatre compétences à analyser. Le travail de l’enseignant devient alors beaucoup plus complexe mais aussi beaucoup plus précis. En effet, raisonner en termes de compétences, vous pousse à vous poser les vraies bonnes questions sur les exercices, quelle capacité j’évalue vraiment si je mets 20 équations à résoudre ? Pas grand-chose en fait, je vais devoir diversifier pour évaluer mieux. Il est aussi intéressant de se dire qu’un collègue professionnel, peut évaluer les mêmes compétences que le professeur de maths ou de français. On va demander un compte rendu à un gamin suite à une activité professionnelle, il peut donc mettre une « note » de français. Je trouve que c’est très positif, parce que cela met les matières professionnelles au même rang que les matières générales.

Le problème c’est que cette histoire est bien gentille dans le monde des Bisounours et du joyeux pays des licornes. J’ai employé le mot note par provocation. Aujourd’hui les gens qui ont la quarantaine et qui ont leur gosse en collège, ont été notés durant leur jeunesse. Si un bon 6/20 est la condition sine qua non d’une privation de téléphone portable, des pastilles jaunes sur dix compétences différentes, sèment le doute chez le parent le plus aguerri. Les descriptifs sont longs : s’engager dans une démarche scientifique, observer, questionner, manipuler, expérimenter (sur une feuille de papier, avec des objets, à l’aide de logiciels), émettre des hypothèses, chercher des exemples ou des contre-exemples, simplifier ou particulariser une situation, émettre une conjecture. Je pense que peu de parents les lisent parce que finalement un 6/20 qui ne veut rien dire par rapport aux compétences a plus de signification pour les parents.

Au niveau des enfants la notion de compétence reste encore particulièrement floue et cela peut se comprendre. Lorsqu’ils voient leurs parents faire la gueule à cause d’un 6/20 en maths, ils comprennent le sens de la note. Je crois qu’on a rarement droit à des familles qui s’extasient en s’écriant « bravo !!! tu as un vert caca d’oie dans s’engager dans une démarche scientifique, observer, questionner, manipuler, expérimenter (sur une feuille de papier, avec des objets, à l’aide de logiciels), émettre des hypothèses, chercher des exemples ou des contre-exemples, simplifier ou particulariser une situation, émettre une conjecture. Le système de compétences va tenir jusqu’au collège pour disparaître ou être noyé au lycée. Si par exemple je reprends ma formation CAP’EVAL, la formation rappelle qu’on va juger effectivement la capacité professionnelle d’un élève à réaliser des tâches professionnelles. On veut qu’un futur agriculteur soit capable de traire une vache, on ne veut pas qu’il nous récite par cœur la description. Et c’est certainement ici l’origine et le sens de cette formation, juger sur des savoir-faire. Néanmoins, à l’arrivée, les notes de CCF sont ajoutées aux notes d’examen pour savoir si l’élève est titulaire ou non de son diplôme. Concrètement, même la jeune génération qui monte, est une génération notée, qui possède un attachement fort aux notes. L’éducation nationale malgré sa volonté, une volonté toutefois en demi-teinte, n’aura pas encore réussi à transformer l’essai.

Revenons-en à nos moutons ou plutôt à nos collégiens. Après des années passées dans l’errance, c’est la première fois que le LSU fonctionne. Pour rappel, le LSU c’est le livret scolaire unique, un casier scolaire de l’élève qui le suit depuis qu’il est gosse jusqu’à la troisième. Ce LSU est basé sur les compétences, et jusqu’à ce trimestre, nous venons d’avoir la nouvelle dernièrement, nos logiciels de l’enseignement agricoles n’étaient pas compatibles. La moralité c’est que nous avons continué à travailler avec des notes, pour la simple et bonne raison qu’en fin d’année, nous réalisions une procédure papier qui n’était pas basée sur les compétences mais sur la notation.

Forcément, un truc que tu attends depuis trois ans et qui ne vient pas, tu ne l’attends plus. Et si tu l’attendais c’était l’an dernier et pas en début d’année scolaire. Avec papa et maman qui sont attachés à la note, le temps de travail que représente l’évaluation par capacités pour se rendre compte que cela ne marche pas et qu’il faut des notes, tu as tendance à avoir mis les compétences sous le tapis. Je suis donc dans une année charnière dans laquelle il faudrait du jour au lendemain passer des notes aux compétences. Je suppose que compte tenu de l’immédiateté de la situation qui prend tout le monde par surprise dans les établissements de l’enseignement agricole et après trois ans de retard, nous aurons certainement une année à blanc. Nous l’espérons tous.

L’évaluation en compétences peut être, comme je l’ai évoqué plus haut, un point positif puisqu’elle est censée être plus claire qu’une note lapidaire et certainement pousser les enseignants à produire des exercices variés. En mathématiques je vais avoir par exemple : Mener collectivement une investigation en sachant prendre en compte le point de vue d’autrui. La compétence visée est ici le travail de groupe, et je dois vérifier que chacun écoute l’autre. C’est utopique. Dans un travail de groupe, on a souvent un gars ou deux qui font le boulot, les autres regardent. Par le fait, si le gars le fait seul parce que les autres sont des branquignoles qui ne travaillent pas, il mène le travail de façon individualiste sans se préoccuper des autres qui de toute façon s’en foutent. Ce que j’essaie d’expliquer, c’est que la compétence qui devrait simplifier la notation, ne simplifie absolument rien du tout, bien au contraire. La moralité c’est que pour aller plus vite on va faire à la va-vite, faire de l’approximatif.

Malheureusement dans le métier, on vise à côté. Nous avons en quelques années complètement changé la façon d’évaluer (pour certains), créant un travail supplémentaire pour le professeur, complexifiant la lecture des résultats scolaires pour les enfants et leurs familles. La réalité est différente parce que sans dire que la note on s’en fout, mes problèmes sont largement plus en amont. La multiplication des élèves dyslexiques, dyspraxiques, dysorthographiques, autistes, TDAH, hyperactifs, une inclusion de masse sans mettre en face les moyens pour accueillir sérieusement. Car non seulement on attend de nous une grille d’évaluation millimétrée mais aussi une individualisation du travail pour chaque élève. Ajoutons à cela, cette masse considérable noyée dans des réformes successives des programmes, des examens et de l’utilisation des TICE et on ne s’étonnera pas qu’on n’arrive pas à recruter des enseignants. Si, des catcheuses à mi-temps, ou des parents d’élèves. Le métier à l’instar de toutes les professions est touché par des bouleversements de fond, souvent inadaptés, en lien direct avec l’informatisation. La majorité des Français se plaignent d’un travail qui devient de plus en plus compliqué, du temps perdu, ils mettent en avant les changements permanents, l’informatique et les techniques managériales.

La réalité c’est donc cette masse de travail, l’inclusion mais aussi une notion de travail personnel qui ne fait plus partie de la « génétique ». Je peine à trouver mes mots, je vais essayer d’expliquer. Actuellement je lève de plus en plus le pied, parce que j’ai pris conscience que j’ai travaillé comme un âne pour rien. J’ai travaillé, parce que j’ai mes parents qui m’avaient inculqué, posé au fer rouge la valeur travail. J’ai donc travaillé sans réfléchir, j’ai travaillé parce qu’il fallait travailler, pour faire plaisir à mes parents au départ, à l’employeur par la suite. J’ai trop travaillé pour ne pas gagner plus, désormais si je travaille c’est parce que je dois le faire, trouver la limite des obligations, j’ai envie de le faire par plaisir, je suis payé davantage pour le faire. Il apparaît que la génération actuelle ne travaille pas, ça ne va pas en s’arrangeant, on voit même des nouveautés dans nos établissements, des élèves qui n’ont pas de stage, ou des élèves qui ne font pas tous les jours de stage. Comprenez qu’avec des élèves de type professionnel, le stage est accueilli d’habitude comme un soulagement, du concret chez un patron et pas le cul vissé sur la chaise. La notion travail a disparu et c’est compréhensible, nos élèves ont grandi dans un monde de chômage où même si tu travailles comme un dingue tu peux te retrouver dehors, dans un monde avec les attentats, dans un monde qu’on annonce comme mort à cause de la pollution. Monsieur le prof a écrit un article intéressant à ce propos, vous m’excuserez c’est du facebook.

Je suis de plus en plus dans l’impasse et ma demande de bascule vers l’éducation nationale où j’espère trouver des élèves avec un meilleur niveau trouve un sens nouveau. J’ai attaqué les fractions en troisième. Quand je dis attaqué c’est un bien grand mot, les fractions sont vues en boucle depuis la classe de CM1. À mon niveau, il n’y a plus d’exercices de calculs de fractions, il y a des problèmes avec des fractions. Je n’aurais donc pas à revoir la partie technique pour me contenter de faire des problèmes. Malheureusement quand un élève ne sait pas ce qu’est un dénominateur, un numérateur, réaliser des calculs de base, a de gros problèmes de compréhension des textes, j’ai de plus en plus l’impression qu’on me demande de mettre la charrue avant les bœufs. La problématique supplémentaire qui se rajoute est double : les élèves n’impriment plus, certainement le manque de pratique, car je sais que mon collègue de maths l’a traité l’an dernier, les élèves se découragent très vite et abandonnent.

On aura beau changer toutes les manières d’évaluer du monde, on aura beau changer tous les classements du monde, la France continuera d’avoir des résultats médiocres au classement PISA. On a une espèce de conviction dans la pédagogie qui consiste à dire qu’il faut innover, qu’il faut utiliser tous les nouveaux moyens qui sont mis à notre disposition et surtout ne pas imaginer que le système d’avant était meilleur. Avant : je m’assois, j’ingurgite et je recrache. Ce système qui faisait qu’on était moins bas dans le classement PISA. Ce système qui avait au moins le mérite que lorsqu’on parlait de dénominateur on savait tous de quoi on parle.

N’allait pas croire que je vous sors un c’était mieux avant, et pour quelques raisons évidentes. Les enseignants qui se plaignent du manque de respect d’aujourd’hui ont oublié qu’il y a trente ans on avait droit à des gros connards intransigeants, irrespectueux pour les élèves en difficulté et qui profitaient que nous étions vissés dans nos foyers pour faire passer leur savoir. Il est évident que revenir à une époque de peur n’est pas une bonne chose. Néanmoins tant qu’on ne remettra pas la notion d’exigence et de travail dans les impératifs, il sera impossible de redresser la barre. Si l’on suit les méthodes, les nouvelles approches, les nouvelles façons d’apprendre, je suis caricatural mais pas tant que ça, on ira vous dire que l’alphabet ne s’apprend plus et que l’enfant doit le découvrir de manière inductive. Il serait temps de descendre dans les classes et d’observer le niveau pour comprendre le gouffre entre les attentes fictives du ministère et la réalité de terrain.

Il faut arrêter dans notre monde de refuser de regarder en arrière pour toujours regarder devant, les deux ne sont pas incompatibles, bien au contraire. Si on revient à une agriculture bio, comme avant, à une époque où on ne connaissait pas les pesticides, c’est peut-être parce qu’on s’est rendu compte que l’agriculture intensive qu’on a pratiqué a ses limites. L’expérience en matière d’éducation devrait nous permettre de freiner l’innovation pour faire un mélange de ce qui a fonctionné, de ce qui n’a pas fonctionné et pas forcément de se poser la question d’une nouvelle voie qui va tout changer et qui sera forcément meilleure. On peut étendre ce point de vue à de nombreux domaines, l’informatique partout, l’électronique dans les voitures, et j’en passe.