Uchronie

31/10/2017 Non Par cborne

Imaginez que dans les années 90 alors âgé d’une quinzaine d’années, je renonce à l’école pour m’engager dans une carrière de RAP. Le crâne rasé pour anticiper une calvitie à venir, je côtoie les plus grands et je deviens une star au point de devenir le troisième membre du Suprême NTM. Je suis tellement puissant avec mes punchlines et tellement bisounours, que mon aura de rappeur me permet de fusionner avec le groupe I AM. A 42 ans alors que j’ai tout donné, après une carrière solo qui m’a permis de vendre des millions de disques à travers le monde, dont mon fameux « laisse pas traîner ton manchot », je décide de tout laisser derrière moi pour devenir agriculteur, aux côtés de mon ami Florent Pagny. Je viens de vous décrire ce qu’on appelle une uchronie, c’est-à-dire une bifurcation historique, imaginer les choses telles qu’elles auraient pu se produire.

Il est parfois difficile de ne pas confondre uchronie, dystopie, anticipation, utopie, ou encore science-fiction. La bande dessinée les eaux de Mortelune nous présente un Paris, la France même, qui ont été ravagés par un conflit qu’on suppose nucléaire. La nourriture est rare, des mutations ont été observées, seule une petite communauté de privilégiés jouissent de certains avantages. L’équilibre est très précaire, Jérôme de Mortelune contrôle l’eau, son cousin le duc Malik contrôle le pétrole. Sans pétrole, les pompes ne peuvent pas fonctionner, sans eau Malik ne peut pas survivre. Jérôme de Mortelune ne détient pas que l’eau, il possède une jeunesse éternelle que lui offre ses généticiens, son cousin est malade, sait qu’il est mourant et va briser l’équilibre pour vivre. On suit à travers un premier cycle de cinq tomes, Jérôme de Mortelune et ses compagnons poursuivant le rêve de Nicolas, le jeune frère de sa maîtresse, le rêve d’aller voir la mer. Une bande dessinée particulièrement glauque mais très réussie, le dessin d’Adamov trouve son inspiration dans un Hergé modernisé. Le second cycle, en outre ne mérite pas le détour, on retrouve les protagonistes des siècles plus tard qui ont été ramenés à la vie pour une histoire sans queue ni tête.

Auteurs : Patrick Cothias, Philippe Adamov

On ne peut pas qualifier les eaux de Mortelune d’uchronie car on n’a pas de détournement d’un fait réel bien connu et précis. Si la centrale nucléaire de Tchernobyl avait sauté et entraîné de terribles cataclysmes sur la terre, alors nous serions dans une uchronie car le fait serait précis. Nous sommes ici dans le domaine de l’anticipation, les événements décrits dans la bande dessinée sont suffisamment plausibles pour qu’ils puissent se produire.

De la même manière la bande dessinée S.O.S bonheur, bande dessinée de Jean-Van Hamme présente une époque très largement contrôlée par l’état qu’il faut replacer dans son contexte de 1988 et qui place Van Hamme à quelques détails, comme un visionnaire. Pour notre bien être, la société s’est durcie. Par exemple, vous faîtes votre visite médicale de façon régulière, vous êtes pénalisés sur salaire si vous ne faites pas le régime adapté. A n’importe quel moment des brigades d’inspection débarquent chez vous pour votre sécurité et vont vous pénaliser si votre fer à repasser n’est pas aux normes. La logique se tient, pour votre bien et pour un meilleur fonctionnement du système de santé. C’est sur ce postulat de « pour votre bien » que Van Hamme construit sa société. Il va présenter dans les deux premiers tomes de courtes scènes, des personnages en confrontation avec le système, comme les vacances organisées de force pour éviter les embouteillages dans des « clubs » de l’état où la bonne humeur est de rigueur, un auteur de génie dont les livres ne sont pas publiés car trop noirs, ou encore ce responsable d’une carte qui centralise l’intégralité des paiements et des informations de l’utilisateur qui se voit sorti du système, victime de l’invention dont il fait la promotion. Dans le tome 3, c’est la révolution, on retrouve les protagonistes des deux premiers tomes qui veulent reprendre les clés du système. Van Hamme en 1988 ne pouvait pas imaginer que l’informatisation à outrance, la collecte des données, vont peut être à terme nous rapprocher de sa bande dessinée. En effet, l’une des grandes craintes reste le croisement des données utilisateurs, notamment entre les assurances et le système de santé. Nous ne sommes pas en présence d’une uchronie mais d’une dystopie, c’est-à-dire que l’auteur plonge ses protagonistes dans une société qui ne vise pas au bonheur mais plutôt au cauchemar.

Copyright Griffo et Van Hamme

Bien, à force de botter en touche pour montrer ce qui n’est pas une uchronie, il faudrait quand même en présenter une, on va démarrer simple en prenant une bande dessinée en 10 tomes pour son premier cycle du nom de … Uchronies. Un titre qui s’appellerait Uchronies et qui ne serait pas une uchronie serait quand même très fort. Le premier cycle donc est composé de 10 tomes cassés en trois univers, et l’épilogue, 3 fois 3 + 1 = 10 ça passe. Le premier univers qui introduit la série, c’est New Byzance. Le monde ne s’est pas relevé des attentats du 11 septembre qui a conduit à la destruction de villes comme Paris ou Londres. L’Islam est devenu la religion principale, un Islam dur et radical. Nous sommes dans le cas d’une Uchronie, un événement qui s’est produit mais qui ne s’est pas produit comme on le connaît, si bien qu’on arrive à un univers qui est différent du notre, ici plutôt profondément. Un peu de sciences fictions et de paradoxe temporel, un projet de construction d’une grande ville à partir d’une matière aux propriétés particulières, la matière noire, est prévu, mais il se trouve qu’à l’emplacement où l’on doit ériger l’édifice se trouve des ruines qui ne sont autres que celles du projet à venir. Certains membres de la populations sont des « prescients », c’est-à-dire qu’ils sont capables d’envoyer dans l’esprit des gens des images tellement réalistes qu’ils croient que c’est la vérité, c’est la manière la plus efficace qu’il a été trouvé pour lutter contre le crime. En fait ces prescients envoient des images qui sont issues d’autres univers parallèles. Sur les dix tomes, nous allons retrouver l’intégralité des mêmes protagonistes vivant d’autres vies à l’exception de quelques personnages principaux, un prescient, l’inventeur de la matière noire et une femme chargée de le retrouver, car il s’est tout simplement échappé de son propre univers. La bande dessinée est très réussie avec des uchronies qui ne sont pas classiques, New Harlem nous plonge dans un monde où Martin Luther King serait devenu président des états unis d’Amérique, où les ghettos seraient réservés au blanc. Du fait d’avoir placé un lien entre les trois univers et pas une cassure nette, des personnages communs, une trame sur les dix tomes, on est captivé par la bande dessinée. Un cycle 2 est paru, je le rajouterai dans les billets de compléments lorsque je l’aurai lu.

Copyright Corbeyran le scénariste et tous les dessinateurs qui ont participé

L’uchronie est un style qui est intéressant mais que je qualifierai de facile. Vous allez me traiter de mesquin, mais si vous réfléchissez bien, imaginer un univers fantastique comme la caste des Métabarons, c’est plus compliqué que d’imaginer que les choses ne se soient pas passées comme prévu surtout quand il s’agit d’imaginer que les nazis ont gagné la guerre. Je considère en fait que l’uchronie est simplifiée car elle repose sur des bases qui sont déjà solides, l’histoire, qu’il suffit de détourner, on verra plus loin que ce n’est pas toujours le cas et que certains auteurs font très forts. La série Block 109 se situe dans la guerre de 39-45, Hitler est assassiné pendant un meeting en 1941, si bien que les recherches autour de l’arme nucléaire sont accélérées. Les États Unis, l’Angleterre et le Canada sont rasés de la carte. Block 109 premier du nom est un large pavé qui se déroule dans les années 50, cela fait donc une guerre qui a largement franchi le cap des dix ans, avec la bataille qui fait rage entre les Nazis et les Russes. On découvre donc les différents que je vous ai narré dans un premier livre épais, et notamment la volonté de prise de pouvoir d’un général qui cache un plan secret qu’on découvrira vers la fin du livre. Le scénariste n’a pas fait dans la demi mesure, des nazis c’est déjà beaucoup, mais du fait d’avoir des expériences qui ont mal tourné, on découvre que les allemands ont créé un virus qui transforme plus ou moins les gens en zombis. La série est décomposée finalement en six volumes, quand seul le premier tome devait être publié, et j’ai tendance à trouver que les albums suivants sont plus intéressants que le premier.

Block 109 le titre original a de gros problème de dessin pour les personnages, il m’est très difficile de distinguer qui est qui. Les personnages sont nombreux, on est dans un univers parallèle qui nécessite un effort intellectuel pour suivre si bien qu’avec les soucis de dessin, la complexité de l’histoire, le volume d’événement, les flashbacks, la bande dessinée manque de clarté. Les autres albums sont plus simples du fait d’un nombre de pages moins conséquents, moins de personnages centraux, des progrès indéniables dans le dessin et dans la couleur.

copyright  Vincent Brugeas et Ronan Toulhoat

Les bandes dessinées restent très classiques malgré l’uchronie. Le second album nous présente des pilotes d’élite de l’armée française qui sont incorporés dans l’armée Russe, avec tous les clichés sur l’aviation. Un autre encore nous amène en Afrique où l’on ne peut s’empêcher de penser à toute la panoplie de guerre sur le Vietnam, un bonus particulier pour apocalypse now. Le héros de film qui pète les plombs et qui croie tellement en son rôle qu’il se met à jouer les justiciers nazis, difficile de ne pas penser à Batman. Mon épisode préféré est celui dont je vous ai mis la couverture ci-dessus, un groupe de nazis doit se rendre dans une New York dévastée à la recherche d’un coffre indispensable pour le chef de guerre du premier album. La narration est très bonne, les personnages très bien travaillés, ils vont croiser une jeune femme qui se présente sous le nom de Alice, avec une magnifique cape de type chaperon rouge, qui a volé les outils pour ouvrir le coffre et qui demande à l’escouade allemande d’éliminer des supers zombis dévoreurs de chair humaine.

Si on peut considérer que jouer avec l’histoire ce n’est pas bien compliqué, certains auteurs font des paris qui sont largement plus osés, c’est le cas de Valérie Mangin. Valérie Mangin sans tomber dans l’uchronie de façon systématique, s’est spécialisée dans le détournement historique. Avec le fléau des dieux par exemple, elle transpose la guerre entre les romains et les huns dans le futur, les villes deviennent des planètes, les combats se font avec des vaisseaux spatiaux. Le dernier troyen raconte l’énéide en version futuriste, après la chute de Troie, Enée s’échappe pour fonder ce qui deviendra plus tard l’Italie. C’est avec Luxley que Valérie Mangin nous offre une uchronie pour le moins culottée, nous sommes à l’époque de Robin des Bois, les incas envahissent le monde …

Copyright Magin / Ruizgé

Le postulat est le suivant. Alors que nous sommes en plein dans les croisades, un Inca a la vision de l’Europe qui massacre son peuple trois cents ans plus tard. Il réunit les peuples d’Amérique du sud et s’en va conquérir le futur assaillant. La bande dessinée est rondement menée à part son final que je vous laisserai découvrir, avec une progression réellement passionnante. La première partie c’est un peu apocalypto de Mel Gibson, certains incas sont dotés du pouvoir de vision de l’avenir et le sentiment d’impuissance de Robin des bois est particulièrement bien décrit, chacune des actions est anticipée, jusqu’à sa tentative de suicide. Les choses commencent à changer quand Robin des bois découvre qu’il a le pouvoir de perturber les visions des incas et peut enfin entrer en résistance. Valérie Mangin aurait pu en rester là mais pousse plus loin, elle fait intervenir Saladin en troisième homme pour venir délivrer la chrétienté de l’oppresseur. Rajoutons à cela une psychologie poussée avec certains personnages qui jouent la carte de la légitime défense, et on a un excellent titre.

Pour conclure ce billet, même si conclure c’est un bien grand mot tant il y a de séries qui traitent de l’uchronie : destins. La particularité ici c’est que l’Uchronie se traduit par les différents choix qu’auraient pu faire une femme et qui sont racontés dans des albums différents avec deux grandes variations et quelques ajustements. On est donc dans une uchronie totalement fictive avec chaque album qui en fait représente l’uchronie d’un autre, sauf le premier et le dernier album. Ellen est une étudiante américaine qui s’est éprise d’un garçon un peu fou qui veut refaire le monde, même s’il faut passer par les armes pour cela. Elle est amoureuse, lui c’est Jane qu’il préfère, elle est toutefois prête à tout pour lui. Il va braquer une banque pour sa cause, sa compagne refuse de le suivre, Ellen accepte, l’affaire tourne mal, son amoureux est tué, elle tire deux balles qui tuent deux personnes. Sa vie va être bouleversée, ce n’est pas elle qui est accusée mais Jane, qui va être disculpée par son amant de l’époque qui en profite pour lui passer la bague au doigt. Nous retrouvons nos protagonistes dix sept ans plus tard. Ellen vit en Angleterre, elle est une figure très connue d’une ONG, mariée à un avocat brillant qui entre politique. Mère de deux enfants, toute cette histoire lui semble loin derrière elle, jusqu’au jour où le mari de Jane, lassé du comportement volage de sa femme, décide de revenir sur son témoignage. Les faits s’étant produits au Texas, malgré les années écoulées, c’est la peine de mort assurée. C’est là qu’intervient cette forme d’uchronie, Ellen va partir en Afrique dans un pays très dangereux afin d’expier ses fautes ou se dénoncer aux autorités américaines.

La bande dessinée est écrite par différents scénaristes et dessinateurs ce qui parfois pique un peu les yeux tant les intervenants peuvent avoir un style différent. Si la trame de fond est intéressante, l’ensemble est convenable mais pas transcendant, on reste dans une histoire relativement basique qui fait penser à la série de l’été sur une chaîne de télévision. On saluera quand même l’originalité, l’effort pour maintenir la cohérence de l’ensemble.