Trop beau

19/11/2019 Non Par cborne

Je suis en vacances cette semaine, enfin presque. Mes élèves de troisième sont en stage, je suis dans la semaine qui va bien, il ne me reste que mes élèves de seconde générale, que je vois moins que d’habitude parce que nous sommes dans la semaine qui va bien. Résultat des courses, lundi une heure de cours, pas de boulot mardi, mercredi et vendredi, une paire d’heure jeudi et c’est tout.

Mon lundi a quand même été joyeusement bouffé, j’ai fait 170 km, nous commençons à préparer Noël, des cadeaux pour les gosses, pas les miens, faire des courses avec des produits introuvables parce que ma femme aime me mettre au défi. Ce qui est bien quand ils sont grands, c’est que tu leur files du pognon et tu as la paix. Ce qui est pénible quand ils sont grands c’est qu’alors que tu fais ta journée de 170 km, ta fille te dit « ah ben ça tombe bien, j’ai besoin d’un jean ». Le treizième travail d’Hercule, celui dont on ne parle jamais, c’était de faire du shopping avec ma fille, il a échoué, le seum.

C’est bien Noël, ça permet de faire exploser les chiffres de vente des jouets, des cadeaux inutiles, des sites de revente, de toute l’économie du pays. L’idée étant de ne pas acheter un cadeau qui fait plaisir ou un cadeau utile, mais d’acheter une grosse merde sans réfléchir, pour se débarrasser et se donner bonne conscience. Et puis ce qui est bien avec Noël c’est que ça permet de maintenir les enfants dans l’innocence quand finalement ils seront certainement pas loin des premières loges pour assister à la fin du monde. J’écris cela le plus sérieusement du monde, mais du fait d’avoir adopté des enfants je peux déculpabiliser. Leur génération, mettre au monde des gosses, c’est irresponsable, déjà que pour nous c’est limite. Non seulement on va tous mourir, avec au choix la pollution, la montée des océans, les SUV, mais en plus il n’y aura pas de travail pour eux, puisque les IA feront leur job. Certainement une bonne guerre pour rétablir l’ordre naturel des choses sera nécessaire, pas sûr que derrière il y ait beaucoup de survivants.

Et puis, c’est certainement irresponsable parce qu’ils seront certainement trop égoïstes pour s’occuper de gosses quand ils sont trop préoccupés par s’occuper d’eux-même. Je lisais cet article de Slate : Pourquoi la parentalité est si souvent présentée comme une contrainte. Pas besoin de lire les douze minutes, je vais vous faire une synthèse rapide, la parentalité est présentée comme une contrainte parce que c’est une contrainte. Aller en réunion parents professeurs jusqu’à 20 heures, pointer les devoirs, faire à manger, penser pour d’autres en permanence, la liste est interminable. L’article qui mérite quand même d’être lu pousse les raisonnements plus loin et c’est pertinent. D’une part nous sommes plus égoïstes certainement que nos anciens, parce qu’on se donne le droit d’exister et de ne pas être qu’un père ou une mère. D’autre part les images de parents parfaits qui s’étalent sur les réseaux sont autant de renvois à un idéal inaccessible et surtout mensonger, à une sacrée culpabilité.

Et si effectivement ces gens qui ont la trentaine dans l’article expriment avec regret le temps libre perdu, le temps pour soi tout simplement, et les voyages, je vous garantis que la population qui monte c’est bien pire. L’adolescent qui grandit comme un prince, n’en a globalement que pour sa gueule et peut laisser crever la terre entière pourvu qu’on ne touche pas à son confort. Ce n’est pas le père qui parle, parce que vous vous doutez que j’ai des moyens de défense formidables, mais le professionnel de l’éducation. On va donc se retrouver avec un jeune adulte de demain qui en veut toujours plus mais qui veut en faire de moins en moins. À une époque, même si c’était complètement délirant pour certains niveaux, on rêvait de faire médecin, avocat, des professions prestigieuses où l’on avait pas peur de travailler. Aujourd’hui, les gamins veulent entrer dans la vie active le plus rapidement possible parce que l’école ça fait mal à la tête.

On arrive à quelques jolies situations paradoxales que je vais vous expliquer ici. Ma génération qu’on décrivait comme des fainéants déjà, mais ça n’a absolument aucune importance parce qu’on ira vous dire qu’à l’époque de Platon on voyait déjà la génération suivante comme des ratés, a eu la chance d’avoir des familles qui si elles ont réussi à créer du patrimoine.

J’ai dans mon entourage, des gens qui se sont fait payer la maison, le terrain, ou qui ont reçu des sommes conséquentes dans la famille ce qui leur a donné un sacré coup de pouce. Il apparaît, je le constate autour de moi, que ma génération sauf quelques cas, n’a pas réellement fait prospérer le patrimoine, s’en est désintéressé ou s’est contenté de pomper dans les richesses. Par le fait, si on suit mon raisonnement, la génération qui va arriver va se retrouver avec des parents qui ne pourront pas donner le coup de main, comme l’ont reçu ceux d’avant. Je n’aurais pas les moyens par exemple de payer une entreprise d’électricité à mon fils, il va falloir qu’il se débrouille.

Et c’est ici qu’entre en jeu l’un des paradoxes. Sachant que dans de nombreuses familles, on ne pourra pas assurer le rythme grandiose de l’enfance et de l’adolescence où l’on refuse de porter une paire de basket à moins de 150 €, comment envisager un jeune qui aujourd’hui ne veut pas réaliser de poursuite d’étude parce que c’est difficile, dans le monde de demain où il devra se contenter de 1200 € par mois ?

On a donc un jeune qui ne vaut pas trop se la donner, on a des parents qui ne pourront pas assurer derrière et puis on a quand même un jeune plus en difficulté intellectuellement, ou mieux repéré, c’est selon. Ce qui est rigolo quand tu fais une réunion parents professeurs et que ton père est prof, c’est que tu parles plus du métier que de ton cas personnel. La plupart du temps c’est un soulagement pour tout le monde quand on n’enseigne pas la même matière et on parle de tout et de rien sauf du gosse. Le collègue de biologie me disait que sur ses 400 élèves, un quart avait un PAP, un PAI, ou un papier qui stipule qu’il faut adapter l’enseignement pour l’enfant. La moralité c’est que lorsqu’on pourrait imaginer que je suis en plein délire, il se trouve que c’est une réalité, quotidien, dégringolade au classement PISA, non seulement le gosse n’est pas motivé mais quand bien même il le serait, ce serait plus difficile pour lui.

Et quand bien même il serait motivé, il aurait le niveau, il faut qu’il soit bien né et que papa et maman n’aient pas fumé l’héritage. Si vous suivez un peu l’actualité, des élèves se plaignent de crever la dalle et je veux bien les croire. Il y a 20 ans, les conditions pour les étudiants n’étaient pas terribles, je sais j’y étais, on ramait quand même pas mal les fins de mois. Aujourd’hui dans ce monde où tout coûte plus cher, c’est encore pire. Alors forcément, on n’augmentera pas les bourses ce n’est pas non plus comme si la France avait besoin d’avoir des pointures, des innovateurs, des techniciens supérieurs ou des médecins … Eh oui, quand on apprend que deux tiers des Français ont renoncé à se soigner pour des problèmes d’argent ou des problèmes de délai, que de l’autre côté l’hôpital crève, on peut s’interroger sur la politique en place. Si j’étais conspirationniste, je dirais que l’état tue la médecine française, de cette façon-là les plus forts survivront et on fera des économies à la sécurité sociale. De façon moins conspirationniste, avec un pays qui ne produit plus rien, un pays où accomplir quoi que ce soit est compliqué, les caisses sont vides, tout le service public crie misère, l’état fait ce qu’il peut avec les moyens du bord. Et quand les moyens on ne les a pas, on serre, sans s’interroger sur le long terme.

Ce qui finalement pour moi est le plus surprenant, c’est que tout le monde vive comme si de rien n’était, comme si rien ne se passait, rien n’allait se passer. Quand je vois qu’aujourd’hui quand on demande à beaucoup d’enfants ce qu’ils veulent faire, le pourcentage de « travailler avec les animaux » est énorme. Nous sommes en train d’assister à une extinction de masse, et pourtant dans le cœur de l’adolescent se dissimule un éleveur de panda roux.

Je ne sais pas s’il faut rire, pleurer, se réjouir face à tant d’innocence, je sais juste qu’on est mal barré et que pour ma part j’espère mourir dans les temps pour ne pas voir l’apocalypse.

Bonne soirée à tous !