Tout va bien

17/12/2017 Non Par cborne

Je suis né en 1975 dans une famille des classes moyennes, un père omniprésent, une mère effacée. Physiquement, je suis le clone de mon père, mon frère c’est la même, ça va jusqu’à la voix, j’arrive à faire flipper ma mère en prenant la voix de son ex mari. Mon père c’est un homme qui marque au fer rouge, un homme qui n’a pas eu la vie qu’il voulait et qui nous l’a bien fait comprendre, un homme à qui je n’ai pas adressé la parole depuis une bonne dizaine d’années mais contre qui je n’ai pas de griefs. Si j’avais des griefs, cela voudrait dire que je vis dans le passé, déjà que je n’ai pas le temps de vivre dans le présent, imaginez avoir le temps de faire preuve d’introspection, se poser sur le divan du psy pour que je lui parle de mon enfance. J’ai appris à faire le deuil des gens assez facilement, cela va avec ma personnalité, il y a des gens avec qui la rupture est trop grande, même s’il n’y a pas de rancœur, il est difficile de faire comme si de rien n’était, comme si tout allait bien.

Je n’ai pas eu une enfance malheureuse, pas heureuse non plus même si j’ai toujours mangé à ma faim, j’étais content de partir de chez moi. Si vous trouvez que j’ai l’humour cassant, je ne suis que le simple padawan du père, un homme qui avait un humour particulièrement décapant. J’ai grandi dans l’humour noir, j’ai grandi à l’époque de l’humour noir. Comprenez comme je l’ai déjà évoqué dans un dernier billet que j’ai de plus en plus de mal à comprendre le monde dans lequel je vis. J’ai huit ans en 1983, et la France entière se marre avec ça :

Je regarde le sketch aujourd’hui, il ne me fait plus rire, mais c’était mon époque. Les nuls, Coluche, Desproges, une époque où on conspuait le puritanisme des États Unis pour se féliciter qu’en France on pouvait rire de tout mais pas avec n’importe qui. J’ai parfois la sensation de me retrouver dans la peau d’un homme du moyen âge à qui on expliquerait que piller et se tailler à la hache c’est le mal, alors qu’historiquement ça faisait partie du quotidien. Je ne dis pas que c’était forcément mieux, je dis juste que c’est comme ça qu’on a grandi, comme nos enfants grandissent autrement. Allez je le fais car ça va me faire du bien. Ils grandissent dans un monde certainement plus hypocrite que le nôtre, on traque les sexistes mais on continue de célébrer Miss France, élue comme on le sait pour sa beauté intérieure tout en laissant s’agiter les télé-réalités sur Direct 8.

A l’école, j’étais un gamin qui n’avait pas le physique pour s’imposer et j’ai utilisé les armes qu’on m’a apprises, l’humour corrosif. J’étais un gosse profondément méchant, cruel, à me foutre de la gueule de tout le monde, une carapace pour se protéger des autres. A la maison on a connu pas mal de difficultés financières, les huissiers devant la porte, les coupures d’électricité, mon père avait toujours une pirouette intellectuelle, il disait souvent qu’on n’était pas à 100 francs de la faillite. Je me suis construit comme ça, mais ce n’est pas une raison pour vieillir comme ça. On a tendance à tout cautionner du fait qu’on a pu vivre des choses difficiles, une espèce de fatalité qui ferait croire qu’on ne peut ni échapper à son éducation, ni à ses origines, ce qui est généralement faux.

Je fais de gros efforts sur moi depuis que je suis avec ma femme, plus de la moitié de ma vie. Quand vous tenez profondément à quelqu’un pour la première fois et que vous réalisez que vos paroles ont pu blesser, vous faites des efforts. Vous ne pouvez pas imaginer les efforts que je fais au quotidien pour ne pas être horrible. Cela devient de plus en plus facile, avec l’âge on s’apaise, néanmoins comme vous le savez, chassez le naturel, il revient souvent au galop. Paradoxe d’autant plus troublant que les gens qui me côtoient au quotidien diront que dans le fond je suis quelqu’un de particulièrement sympa, mais qu’au départ cela peut parfois surprendre.

Cette partie de moi, je l’ai laissée trop souvent évacuer dans le blog. Il faut comprendre que ce blog qui sous toutes ses formes arrivera à ses dix ans au mois de mai 2018 est, reste, un exutoire pour parler des sujets dont quand même tout le monde se contrefout. L’informatique au niveau où nous le pratiquons sur le web dans mon entourage, avec de la philosophie, des empruntes carbones, de l’économie, des perspectives, n’est pas l’informatique des gens de mon quotidien. La dernière fois alors que j’ai écrit un tutoriel, que j’ai montré deux fois comment faire, une collègue arrive dépitée parce qu’elle n’arrive toujours pas à utiliser jdownloader. Une utilisation qui se résume à l’ouverture de Youtube, un clic droit copier de l’url, attendre que ça vienne dans jdownloader et appuyer sur play. Je lui montre une première fois, elle me demande de le faire pour les deux autres vidéos parce que dans le fond, elle n’a pas envie d’apprendre, elle n’est pas intéressée ce que je peux comprendre. De la même manière que mes collègues ne me parlent pas de vin ou de sport car ils respectent le fait que cela ne m’intéresse pas, je ne vais pas jouer au dîner de con et évoquer ma grande passion de l’informatique.

Du fait d’écrire pour moi, du fait d’écrire comme une bouteille à la mer, du fait de profiter de ces rares moments d’écriture, il est vrai que j’ai tendance à me lâcher, d’être un peu trop moi. J’ai donc pendant des années pourri tout ce qui me passait sous les yeux et avec lequel j’étais en désaccord. Des gens font un fork d’une distribution Linux, je trouve qu’elle ne sert à rien, pourrissage. Un logiciel libre qui ne fonctionne pas ou dont je ne vois pas l’intérêt, pourrissage. Un choix stratégique de certains libristes, les propos de Stallman, pourrissage, toujours avec de l’humour cinglant, mais pourrissage quand même et c’est une très mauvaise chose.

Adopter une attitude négative est mauvaise sur de très nombreux points, je peux vous dire les quelques uns auxquels j’ai pu être confronté, auquel je suis encore confronté.

  • Vous êtes le type qui passe son temps à se plaindre, à râler. C’est une étiquette qui va jouer en votre défaveur, vous n’êtes plus crédible car vous êtes enfermé dans le personnage du râleur. C’est un problème, car si pour une fois votre râlerie est justifiée, vous ne serez pas entendu. Quelqu’un de très positif sera davantage entendu lorsqu’il émettra une critique, un peu comme un prof qui hurle peu sur ses élèves et qui commence à pousser une vraie gueulante.
  • Vous êtes prétentieux. Porter un jugement sur le temps des autres est une prétention, chacun est libre de faire ce qu’il veut de son temps libre. Affirmer que tel programme est mauvais, que telle solution n’est pas adaptée, expliquer qu’il aurait fallu prendre une autre décision, c’est avoir la prétention de connaître toutes les réponses ce qui rajoute une couche à votre réputation de connard.
  • Vous n’êtes pas productif et vous vous complaisez dans la facilité. Il est plus facile de faire un billet pour démolir un projet et placer quelques bons jeux de mots que de réaliser une documentation complète ou d’expliquer votre point de vue sur un sujet qui vous tient à cœur.

Au mois d’août de cette année, j’écrivais trop, je n’étais pas dans une démarche positive, j’ai réussi à m’énerver moi-même. Mon image sur le net est déplorable, c’est une image que je suis obligé d’assumer, et il va me falloir des années pour me racheter une réputation autre que celle de quelqu’un qui passe son temps à gueuler et qui fait partie des éternels insatisfaits. J’y travaille.

J’ai écrit dernièrement une autre informatique existe, je l’ai rencontrée, c’est un billet qui a bien tourné et c’est une fierté. J’ai expliqué comment je m’y prenais, en écorchant à peine Microsoft, j’ai été positif, le billet a été lu, peut servir de support pour les autres, permet de montrer à d’autres qu’il y a des gens qui travaillent d’une autre façon et qu’ils arrivent à travailler. Il faut comprendre que l’air de rien, même si nos blogs sont autonomes, même s’il y a une palanquée d’associations libres, de Lugs, d’initiatives, nous sommes dans le même bateau. Un libriste intégriste, un libriste aigri, un libriste qui raconte n’importe quoi, c’est une personne qui ralentit la cause, le responsable du Titanic.

J’ai beaucoup de mal avec le discours positif, je suis le genre de gars à courir dans un bateau et colmater toutes les fuites en même temps en hurlant qu’on va tous mourir pour quand même réussir à sauver tout le monde. Tout le monde aura retenu qu’on allait tous mourir et c’est mon problème. J’ai toujours la sensation que le langage positif, le monde des bisounours c’est pour les faibles, c’est de l’enfumage. En gros quand je vois un gars qui est trop content, je me dis qu’il essaie de m’escroquer. C’est difficile pour moi, j’ai du mal à complimenter, j’ai du mal à positiver dans les mots alors que je suis quelqu’un de très volontaire dans le quotidien et dans l’action, ma carapace, ma pudeur, certainement. Écrire de façon positive c’est difficile mais c’est nécessaire, car on a tout à y gagner. Si on explique que Linux c’est formidable mais que c’est inaccessible, ce n’est pas comme cela qu’on fera venir du monde. Si on explique que le gars qui monte un projet de plus ne sert à rien, on fait du tort à ce nouveau projet alors qu’il sera peut-être le nouveau leader d’un domaine comme c’est le cas pour Nextcloud ou Libreoffce.

Il me semble dès lors important de tenir le cap pour au moins une règle. Si on n’est pas d’accord, si on ne sait pas répondre de façon constructive, positive, autant ne rien dire. A l’heure actuelle, je serais très tenté de faire un billet sur le financement des associations libres surtout quand une est en train de clôturer son budget pendant que l’autre vient de finir et n’a pas récupéré la moitié de ce qu’elle attend. Je ne cite personne, vous n’aurez aucune difficulté à comprendre de qui je parle, et je ne vous donne pas ma conclusion, mon ressenti, car cela se ramènerait à tirer sur l’ambulance et accabler des gens qui sont en recherche de financement. Vous allez me dire que pour quelqu’un qui ne dit rien, j’en dit assez, certes, mais c’est très peu face aux horreurs que j’ai dans la tête. Pour moi, le billet de blog doit être constructif, exprimer un sentiment personnel, expliquer le pourquoi du comment. Dans ce billet mine de rien, je vous explique pourquoi il me paraît important d’afficher un côté bisounours.

Ceci s’applique aux échanges et c’est parfois plus difficile. Dernièrement dans le réseau social de mon entreprise, un enseignant a descendu en flèche Linux et le logiciel libre en expliquant qu’il fallait utiliser la ligne de commande pour installer des logiciels, des solutions uniquement pour Geek. J’ai respiré un grand coup, j’allais cracher du feu et je l’ai invité dans mon lycée pour lui faire une démonstration. J’ai expliqué que mon épouse travaillait avec des élèves de CM2 sous Debian et qu’elle n’utilisait pas la ligne de commande. Bon c’est faux, elle installe les logiciels en ligne de commande, mais c’était un doux mensonge. J’ai enfin conclu sur le fait que je trouvais dommage de dénigrer une informatique alternative pour que des gens échappent aux espions du quotidien. L’enseignant a dit qu’il ne voulait en aucun cas polémiquer, l’échange s’est terminé de façon cordiale.

Nous sommes dans un monde qui change, où l’on voit de plus en plus apparaître l’action individuelle à la place de la dénonciation. Je pense qu’il faudrait d’ailleurs que les libristes arrivent à sortir de ça, car nous faisons tous beaucoup de choses tout en crachant sur tout ce qui bouge. Ils sont de plus en plus nombreux à refuser la consommation de masse, à essayer de vivre autrement et le discours n’est plus, « regardez ce qu’ils font c’est caca », le discours c’est « regardez comment nous faisons, nous sommes heureux comme cela ». Comme vous le savez j’ai un compte Twitter qui me sert principalement à raconter n’importe quoi et à délester un excès de veille que je n’ai nulle part où mettre. J’avais quitté Twitter car je trouvais cela trop violent, trop plaintif, trop gauchiste, ce n’est plus le cas aujourd’hui selon les flux auxquels on est abonné. Je suis principalement des gens actifs comme l’association Emmabuntus ou la distribution Primtux, on y voit à travers toute la France et le monde des réalisations, des migrations, autant d’exemples qui montrent que Linux et le logiciel libre fonctionnent.

Oui, il faut expliquer les problématiques des logiciels propriétaires, il ne faut pas s’arrêter qu’à ça. Non, il faut arrêter de se tirer dans les pattes entre libristes et respecter les décisions des uns et des autres. Ce n’est qu’en affichant un visage souriant, rassurant, que le monde du libre fera venir les gens. La haine et les champs de bataille n’attirent que les gens qui ont envie d’en découdre, les trolls et les haters.