Tout n’est pas si facile, tout ne tient qu’à un fil

31/03/2019 Non Par cborne

Vous aurez pu difficilement rater l’histoire de Jean Willot ces derniers temps, encore moins quand vous êtes enseignant parce qu’on est tous des Jean Willot potentiels. De façon synthétique si on suit ce qu’on peut lire dans les journaux, un enseignant attrape par le bras un gamin qui refuse d’obtempérer, la mère porte plainte pour maltraitance, l’enseignant se retrouve à la police et finit par se suicider. Certainement trop synthétique, je pense que de façon générale comme tout dessin, comme tout récit, tant qu’on n’est pas au milieu il est difficile d’avoir une idée précise, la seule chose qui est sûre c’est que ce genre d’histoire peut nous arriver à tous, au suicide ou non selon sa fragilité.

Je vous renvoie vers le billet de l’instit humeurs, qui est une bonne synthèse, vous noterez que mon titre se retrouve partiellement dans son texte sauf que pour ma part c’est du NTM. Combien de fois, chacun de nous, s’est retrouvé dans une situation qui aurait pu nous faire tout perdre. J’ai séparé des enfants qui se battaient, parfois fermement, j’ai poussé des gueulantes, j’ai fait monter des élèves dans ma voiture notamment un de façon mémorable parce qu’il était ivre mort dans l’intermarché du village et que je l’ai ramené à l’internat. En contrepartie, on m’a menacé de mort, on a vomi sur mes godasses, un donné pour un rendu en quelque sorte. On pourrait dire que dans chaque métier à pas grand-chose, chacun doit se dire qu’il est passé pas loin de la catastrophe, pompier, chirurgien, policier. Les techniciens dans les centrales nucléaires ou certains mécaniciens d’avions doivent avoir à en raconter certaines qui doivent faire froid dans le dos.

Il est intéressant dans le billet de l’instit humeurs de voir que l’enseignante se fait ruer dans les brancards parce qu’elle cite le ministre de l’éducation nationale quand certains ciblent la mauvaise éducation, l’incohérence parentale, c’est en fait un mélange de l’ensemble. Il est certain que dans cette chère époque regrettée du c’était mieux avant, aucun gamin n’aurait eu la présence d’esprit de refuser de céder le passage. En fait dans l’époque du c’était mieux avant, aucun élève n’aurait posé ses fesses sur les marches de l’escalier. En imaginant dans cette belle époque, qu’un petit rebelle ait envie de se faire remarquer, non seulement l’adulte lui en aurait retourné une façon Bayrou mais ses parents lui auraient mis un grand tacle dans la foulée. Je vous arrête tout de suite, cette période n’était pas meilleure et aujourd’hui on ramasse aussi un juste retour de bâton. Des enseignants injustes, odieux, des enseignants qui tiennent des propos déplacés, des enseignants qui ont pu jouir d’une forme d’impunité pour traiter des enfants comme de la merde, j’en ai croisés quelques-uns. Mon frère professeur agrégé de physique pourrait vous parler de ce connard de professeur de mathématiques qui lui avait dit qu’il n’avait pas l’esprit scientifique. Ma génération, celle de nos parents, a vu défiler son lot de méchants, mai 68 c’était aussi pour ça.

Il est certain que la situation inverse que nous rencontrons, celle de l’impunité de l’enfant, celle du culte de l’enfant roi dans cette société qui s’effondre, où l’on oublie la valeur travail ce n’est pas mieux. L’instit humeurs n’a donc pas totalement tort, notre métier est dévalorisé, nous sommes des mal-aimés comme l’est toute la fonction publique. Comment imaginer que le ministre de tutelle de l’éducation nationale se positionne de façon forte pour intervenir dans ce cas quand il met à mal l’ensemble de la profession et des élèves avec une réforme du BAC qui est une véritable catastrophe annoncée, comme le sont toutes ces réformes pondues à la va-vite. Cette affaire est au moins la conjonction de trois points : la place de l’enfant, de ses parents, des professeurs au sein de l’école, un métier totalement désavoué, la faute à pas de chance. Le ministre de l’éducation nationale ne porte pas seul la responsabilité d’une société qui se casse la gueule, il est un des acteurs de plus, il ne sera pas celui qui inversera la vapeur, comme ses prédécesseurs d’ailleurs. Les sorties de route du genre le dégraissage du mammouth, ce n’est pas d’aujourd’hui. J’ai aussi envie de rajouter un aspect dont on ne parle pas, les syndicats. Vous savez les gens si puissants, si actifs, qui auraient dû monter au créneau avant que le drame se produise, peut-être trop occupé dans l’avancement de la carrière personnelle, le hors classe c’est quand même le jackpot. Ils sont d’ailleurs en train de manger leur pain noir, les gilets jaunes ont montré qu’ils étaient plus efficaces.

Ce qui reste terrible ici c’est qu’alors qu’on essaie de faire passer un projet de loi du nom d’école de la confiance, le ministère et la hiérarchie n’ont pas confiance en nous, certains parents non plus, et la réciproque est vraie. Chacun campe sur ses positions, ce n’est pas l’école de la confiance mais celle de la défiance.

Cessons la médisance, c’est une fatalité, mais ce qui s’est produit pour cet homme peut arriver pour n’importe lequel d’entre nous. Comme je l’ai écrit plus haut, j’insiste bien sur le fait qu’ici c’est dans l’éducation nationale, que nécessairement je me sens concerné, mais n’importe qui peut être amené à se tromper, ne pas se tromper, être victime d’une cabale, de l’engouement du sang et de la haine, catalysés par les réseaux sociaux. Le pire ici c’est que quels que soient les états de service de l’individu, son exemplarité, on ne se posera pas la question, on procédera à la lapidation. Tirer d’abord, questionner ensuite, un classique. On aimerait imaginer la vie comme un système d’assurance, après avoir réalisé une carrière exemplaire, on aimerait se dire que dans un monde de justice, on accorde du crédit, que tout le monde lève le bouclier pour dire, attendez, c’est un homme de bien, lui par contre le fainéant qui ne fait rien depuis trente ans, on peut le charger. Malheureusement ça ne fonctionne pas comme ça, nous sommes tous égaux devant le doute, nous avons perdu d’avance.

Dans les différents types de personnalité, je suis un travaillomane. C’est marrant comme les gens peuvent rentrer facilement dans les cases.

Je cite, c’est rigolo :

Le Travaillomane est logique, responsable et organisé. Il est capable de penser avec logique, possède un bon esprit d’analyse et de synthèse. C’est un rationnel très structuré, un pragmatique apprécié pour son sérieux, son sens de l’ordre, son efficacité, son respect des plannings. Il s’habille en fonction de la situation avec une recherche d’ordre et de propreté. Pour donner le meilleur de lui-même, il cherche à travailler avec une ou deux personnes, et dans un environnement fonctionnel, ordonné ou chaque chose est à sa place. Il pense en premier en classifiant les personnes, les événements, les idées. Son langage exprime avant tout des pensées et bien peu les émotions. Il a besoin d’être reconnu pour ce qu’il fait et pour son talent de planificateur. C’est souvent un ingénieur, un technicien, un scientifique, un gestionnaire. Les points négatifs sous stress : il a tendance à sur-contrôler, à se surmener et à tout faire par lui-même.

Pour le dernier point j’aurais tendance à dire que je n’ai pas besoin d’être stressé pour sur-contrôler et tout faire par moi-même. Je fais donc partie de la race des imbéciles qui sont en quête de reconnaissance et je peux vous promettre que je travaille dessus. Si vous cherchez un lien entre l’introduction de ce billet et ce paragraphe, c’est bien simple, vous aurez beau vous démener pour faire ce qu’il y a à faire, être le meilleur professeur du monde, être le meilleur au monde, le doute anéantit tout d’un claquement de doigt. Plus de collègues, plus de hiérarchie, la plupart du temps on peut compter sur la famille. Les autres sont surtout soulagés que ce ne soit pas tombé sur eux.

J’essaie de travailler sur moi pour ne plus être en attente d’une reconnaissance quelconque, ce qui quelque part se résume à l’image dégradante du chien qui remue la queue en espérant une flatterie de son maître. Comprenez qu’il ne s’agit pas ici de baisser la cadence, ou peut-être par ricochet, mais de ne faire les choses que pour la satisfaction personnelle, l’obligation professionnelle et en aucun cas, une quelconque recherche de gloriole car le moment venu, les efforts déployés n’auront servi à rien.

Le président Macron insiste régulièrement sur la valeur travail, je ne peux difficilement lui donner tort, étant un travaillomane. Malheureusement ce qu’il oublie de dire c’est que cette valeur n’est justement pas assez valorisée, admirez la qualité de la phrase, dans notre société. Un enseignant qui se crève la santé pour le bien être de ses élèves, qui fait le nécessaire, n’a pour seul avantage face au glandeur de pouvoir se regarder dans la glace le matin en se rasant. Ils seront peut-être plus nombreux à son enterrement et encore, ce n’est pas sûr.

Mano Solo disait que ce qui comptait c’était le combat et pas l’issue, il n’avait pas totalement tort, l’issue c’est la tombe, les fainéants s’ils arrivent à se débarrasser de toute forme de scrupules auront eu certainement la vie plus belle et plus sereine, une vie qui ne finira pas au bout d’un fil ou plutôt d’une corde.