Tout est pardonné

27/11/2020 Non Par cborne

Pour moi les semaines se suivent et se ressemblent plus ou moins. Un masque dans la gueule, des élèves qui ne veulent rien faire, un métro, boulot, dodo, presque routinier. Et pourtant, pendant ce temps-là, la France est confinée, presque. J’ai quelque part de la chance, je suis passé entre les virus, je suis libre d’aller travailler chaque matin, mon emploi n’est pas encore menacé.

Bien sûr je fais comme tout le monde, enfin comme les gens honnêtes, je limite mes déplacements à ce qui est autorisé, je profite quand ce n’est pas le déluge, c’est le cas au moment où j’écris ces lignes avec un épisode méditerranéen à venir pour faire mon heure de marche en bord de mer. On m’a même dit que j’avais bronzé. Le mercredi, je joue la carte de la solidarité avec les restaurateurs du coin.

J’ai payé 10 balles d’euros la part de lasagnes de poisson. Je n’ai pas mangé un morceau, l’image a été prise au moment où j’ai acheté. J’ai payé 10 balles pour ça. Alors c’était très bon, pas très nourrissant, je peux concevoir que le poisson frais ce n’est pas gratuit, mais 10 balles pour avoir faim, est-ce le prix réel de la solidarité ? Spoil : non. Vous allez encore me traiter de crevure, de type infâme, mais c’est finalement un peu comme à l’époque, quand je disais que tel ou tel logiciel libre ou Linux même c’est de la merde. Suivez l’analogie.

Parce que c’est développé sur du temps libre, si c’est pourri c’est pas grave, on n’a pas le droit d’être critique. Parce que c’est un contexte sanitaire catastrophique, que nos restaurateurs ont besoin de nous, alors ces derniers ont le droit de pratiquer des tarifs de barbare et faire crever la dalle au client. Eh bien malheureusement, ça ne marche pas comme ça, et de la même manière que le bureau Linux n’a jamais décollé parce que s’il avait été si formidable il aurait cartonné, les restaurants ou les commerces qui pratiquent le click and collect mais qui le pratiquent mal, n’arriveront pas à franchir le cap de la transition 2.0 de leur métier, quelle que soit la bonne volonté qu’ils y mettent. Nous vivons dans une société qui est finalement très simple, et j’ai envie de citer la chanson nouveau millénaire.

On veut la paix, l’amour, l’amitié, l’égalité, la santé,
Ouais ma santé, ma thune
Ma gueule et les autres on verra
Fais pas le faux c’est c’que tu t’dis au fond d’toi

Faf Larage

On veut bien faire mais pas trop, les exemples ne manquent pas. L’hypocrisie qui tourne autour du black friday me fait rire jaune notamment sur Internet. Les sites insistent bien pour expliquer qu’il ne s’agit pas du black friday parce que ce n’est pas encore le black friday mais de la promotion qu’ils sont allés chercher à la sueur de leur front comme Jacques Vabres était capable de chercher le meilleur des cafés.

El Gringo.

Je comprends. Personnellement je comprends tout le monde. Je comprends les sites qui font des articles sponso ou avec de la pub sans se poser la question que c’est pas bien pour le petit commerçant. La presse en ligne gratuite, qui vit de la pub connaît bien les effets de la transition 2.0 quand ton crevard de public met des bloqueurs de pub. Je comprends le public aussi dont je fais partie, la pub est tellement invasive, elle l’a été, souvenez-vous du sapin de Noel, elle ne l’est peut-être plus, on ne le saura jamais puisqu’on utilise des bloqueurs de pubs. Alors comme il faut quand même faire du politiquement correct, tu dis bien qu’il ne s’agit pas du black friday, parce que le black friday ça fait pas bien. Et pourtant si on avait quelques secondes d’honnêteté, on dirait que deux tiers des Français vont profiter de promotions inutiles et que demain à l’ouverture des magasins, ce n’est pas la limite des 20 km qu’ils vont utiliser pour se promener dans les bois pendant que le loup n’y est pas, mais foncer droit chez GIFI pour se payer des chaussettes chauffantes et d’autres conneries inutiles. Je comprends le consommateur, acheter c’est exister, on lui a fait suffisamment comprendre depuis des années. Et puis attention, c’est bientôt Noël, tant pis de savoir si on va crever papi et mamie, si c’est pas le COVID, ça sera d’abondance de nourriture. C’est important de se gaver, je comprends, on ne sait pas de quoi demain est fait, c’est peut-être le dernier repas, comme celui du condamné. Et puis Noël c’est important, les enfants c’est Noël. Des jouets par milliers qui seront utilisés pendant trois minutes pour finalement prendre la poussière dans des chambres déjà pleines à craquer.

Je comprends les stations de ski qui réclament l’ouverture, parce que les investissements, l’argent qui doit rentrer, 25% de l’année dans les fêtes de Noël. Je comprends bien sûr les gens du spectacle qui veulent le maintien de grands festivals comme je comprends le milieu sportif qui a hâte de remplir les stades, certainement parce que nos jeunes sont en train de se transformer en gros légumes, parce que c’est trop dur de faire un match sans le soutien du public, soutien financier surtout parce que la billetterie ça gagne quand même. Je comprends mes élèves qui se cachent derrière un avenir sombre, pour ne rien foutre. Je comprends les gens qui font des fêtes à 400 parce que la solitude ce n’est plus supportable. Je comprends tout le monde et je comprends aussi qu’on n’applaudisse plus le personnel soignant parce qu’on a peut-être conscience de l’incompatibilité de certaines activités, faire des fêtes à 400, faire des petits repas entre amis, ne pas porter correctement le masque et applaudir les gens qui essaient de sauver des vies. Ce serait indécent.

Un peu moralisateur Cyrille ? Oui, certainement mais lucide. Quand Macron disait que c’était la guerre durant le premier confinement, il avait trouvé le mot juste mais pas dans le bon sens. Si à l’époque on avait pu voir une forme d’union nationale, les bas salaires, le personnel médical, en première ligne, avec une prise de conscience de la nation du sacrifice, du fait qu’un virus puisse faire basculer l’économie d’un pays, d’une volonté de changement profond de notre façon de vivre, aujourd’hui c’est une autre guerre, la guerre du pognon. Si vous m’avez trouvé ironique plus haut ce n’était pas forcément le cas pour tous les points. Quand aujourd’hui les stations de ski vont faire des pieds et des mains pour ouvrir, enfin des après-skis et des moufles, la volonté de réunir des milliers de personnes de tous les coins de France, parquées dans des chalets minuscules à douze avec des espaces de restauration étriqués, ces gens se battent pour leur survie financière au détriment de l’intérêt collectif et du bon sens. Si le gouvernement a lâché pour les fêtes, c’est un calcul pour éviter la révolution, la réalité, c’est que le manque de conscience des gens, fait que nous préparons le terreau d’une troisième vague ou du redémarrage de la seconde. En effet si on peut être optimiste sur la baisse du nombre de contamination, Noël c’est dans environ quatre semaines, avec la règle des 1km à 20km on se doute que si contrôle il pouvait y avoir, c’est désormais mort.

Finalement si on avait réellement fait le nécessaire d’un point de vue purement rationnel, on aurait remis un confinement comme le premier avec tout le monde à la maison le temps que ça baisse. Nous serions certainement allés vers une révolution. Il est « intéressant » de constater que l’argument sanitaire en lien avec le COVID n’est plus suffisant, on ne peut plus faire l’impasse sur l’aspect financier, ça je pense qu’on le savait, mais maintenant sur l’aspect psychologique et c’est sur cet aspect que j’aimerais revenir.

Bon je vais vous expliquer. Comme en fait je veux revenir sur le début de mon billet, c’est le « come back » de mon début de billet, il s’agit ici d’un prétexte honteux pour placer cette performance. Je pense que pour que le Saian Supa Crew se produise en deux moitiés, et qu’on a vu aucun concert avec les six membres c’est qu’il a dû réellement se passer un truc de dramatique entre les hommes. Parce que sérieusement, quand tu vois les gars comment ils sont à l’aise, c’est vraiment honteux pour la génération des rappeurs actuels.

Comme je l’écrivais, je ne me rends pas tant compte que ça du confinement dans mon quotidien, ou disons qu’il serait facile de détourner la tête. À avoir le nez dans le guidon, on finirait presque par oublier le contexte, presque. Nous avons reçu un courrier de la DGER pour nous annoncer qu’on allait certainement vers du contrôle continu. Pas de stigmatisation, au contraire, on nous pardonne, on sait qu’on fait ce qu’on peut mais que là c’est quand même franchement compliqué. On nous fait remarquer qu’il faut prendre conscience qu’on ne peut pas faire de miracles, que les jeunes sont au fond du seau et que nous de notre côté il ne faut pas qu’on se crève à la tâche. La hiérarchie qui invite à lever le pied, c’est quand même suffisamment rare pour être remarqué.

Les jeunes au fond du trou, c’est facile de s’en rendre compte. La dernière fois sur 24 élèves de troisième, 20 n’avaient pas fait le travail, un exercice un peu long mais trois jours pour le réaliser. Tous les collègues se plaignent du manque de travail, et pour certains c’est l’écœurement du métier. Il faut comprendre que la désorientation est très forte. Ils ne réalisent pas que la situation nous touche tous, que nous vivons un truc qui nous dépasse. Si nous sommes dépassés, ce n’est pas le cas de tout le monde, les gens plus intelligents et plus visionnaires sont en train de s’engraisser, de placer leurs pions pour un monde de demain qui sera horrible. Car si bien sûr on a de fortes interrogations sur le monde de demain même si le vaccin arrive à grands pas, il y a quand même quelques certitudes : accélération de la dématérialisation, on vient de réaliser qu’on pouvait se passer de concerts, de salles de cinéma, on peut finalement se passer de beaucoup de choses et même compenser, pour preuve la multiplication des tapages nocturnes, on fait la fête à la maison.

Tout le monde est donc à cran dans ce monde qui change, qu’on a du mal à comprendre, on ne se rend pas compte que nous sommes aussi impactés, que nécessairement nous broyons du noir, que nous sommes touchés dans corps et dans nos cœurs, que nous ne sommes pas imperturbables. J’ai mis un certain temps à réaliser que j’étais moi-même touché, je ne le suis plus car j’ai mis des « gestes barrières » et je place aussi mes pions pour profiter des opportunités de la crise COVID.

J’avais déjà expliqué que je maintenais les vidéos de ma chaîne Youtube, il faut que j’en fasse d’autres. Une maman d’élève m’a demandé si je n’avais pas une vidéo pour faire réviser son fils sur les fonctions affines et linéaires, j’ai trouvé ça positif et sur plusieurs aspects. D’une part ça dépanne, d’autre part ça montre une forme de transparence. J’entends par là qu’on voit une façon d’enseigner, ça permet de jauger ce que je fais. C’est comme regarder la Joconde, ça donne une idée de l’artiste. Je viens de placer ma phrase la plus prétentieuse de l’année, ça va être difficile de faire mieux.

J’utilise la visio dans les deux sens. Avec les élèves qui le demandent, je pose un ordinateur en classe de façon à ce qu’ils puissent suivre les cours. Le cas se produit de temps à autres dans l’attente d’un test COVID. Avec les élèves qui le demandent, j’insiste bien sur le fait et j’y reviendrais plus loin. Dans les deux sens, car j’ai réalisé mes deux derniers conseils de classe en visio. J’avais du temps avant le conseil, je suis rentré chez moi, mon collègue Benjamin a joué avec la caméra. L’expérience est particulièrement positive pour moi, et j’ai demandé au chef d’établissement de le faire rentrer dans les possibilités offertes de télé-travail. Le souci et je le vois venir c’est qu’entre le présentéisme stupide, le manque d’habileté dans les nouvelles technologies, je serais le seul à le faire et ça sera mal vu. Spoiler : je m’en fous.

Je renonce désormais à la contrainte, ce que j’ai fait pendant des années. Il n’y a pas si longtemps, un élève ne faisait pas son travail, je le collais, je me battais, je mettais tous les moyens en place pour réussir à le sortir de son marasme. J’ai abandonné. Ma réaction pour les 20 élèves qui n’ont pas fait le travail, -5 points sur le contrôle à venir. Je ne colle pas, ça ne sert à rien, même si ça peut être considéré comme pénible pour un élève, et ça l’est, de venir pendant trois heures. Ça ne change pourtant rien. Les gosses sont capables désormais de déconnecter pendant trois heures, de plus le travail qu’on peut donner, ils ne sont pas capables de le faire pour certains, l’intérêt est donc proche de zéro.

Il faut désormais que nos élèves se prennent l’échec dans la gueule et c’est le tort de l’éducation nationale. Attention propos qui peut choquer, mais c’est pourtant le véritable positionnement que je tiens. Avec les années on a fait sortir le concept d’échec, sanction, récompense de l’école. Concrètement, avec 90% de réussite aux examens, un élève peut faire n’importe quoi, même arriver avec une trompette le jour du grand oral, il aura son examen. L’échec a été déplacé de façon plus sournoise sur parcoursup, à savoir qu’un gamin qui aura eu son BAC de façon médiocre ne pourra pas aller dans la filière qu’il veut. C’est pervers, car c’est une sanction non annoncée, non comprise. J’ai mon BAC donc je peux prétendre à faire ce que je veux, et pourtant je ne décide pas, d’autres le feront pour moi, d’après mes résultats scolaires, mon établissement d’origine.

Au niveau de mes troisièmes, quelles que soient les stratégies que je peux mettre en place, il apparaîtra que je finirai par travailler plus que mes élèves. Ainsi, même s’ils ne le réalisent pas, je m’attaque à leurs notes, car lorsque viendra le moment de l’orientation, quand ils auront la prétention de vouloir partir en BAC PRO mais qu’ils n’auront pas de place et qu’on leur proposera un CAP, ils comprendront peut-être mais trop tard que notre discours de vieux cons mais simple, notes égales bonne orientation avait du sens. Bien évidemment personne n’est pris au piège et désormais à chaque travail non fait c’est un message envoyé aux parents, copie les gens qui vont bien. J’aurais dû le faire plus tôt car à force de donner des secondes chances, on fait perdre le goût du risque, de l’engagement, de l’enjeu. La bienveillance n’existe plus, elle est devenue laxisme. La véritable bienveillance ce n’est plus donner une seconde chance, mais de faire un contrôle réglo, accessible pour tous mes élèves qui ont fait le job.

C’est ce que j’appelle des gestes barrières, l’énergie que je mets là-dedans, à savoir envoyer des mails de façon récurrente et faire un peu de comptabilité c’est finalement beaucoup plus simple que de prendre du temps pour faire un travail de rattrapage que je dois corriger, une colle que je dois préparer ou je ne sais pas quoi. L’intérêt de la méthode c’est qu’elle a finalement un côté automatique, robotisé, rigoureux. Bien sûr je réponds aux parents qui m’interpellent, sauf qu’ils ne m’interpellent pas. Je pardonne aussi aux parents car c’est dur d’être parent aujourd’hui, et si son gosse n’a pas compris qu’il travaillait pour son avenir on ne peut pas le faire à sa place. À 15 ans, on sait qu’on veut des Nike à 230 balles, un Samsung à 800, des relations sexuelles, on est donc suffisamment grand pour comprendre que l’argent ne vient pas du ciel, que si on veut maintenir un rythme de vie il faut bosser et que la plupart du temps la paye est proportionnelle au niveau d’étude qui a lui même un lien étroit avec le travail qu’on veut faire.

Je crois que dans cette période, il est important avant tout de se pardonner à soi-même. On fait tous des erreurs, j’en ai cumulées pas mal depuis le début de l’année, et c’est certainement parce que je ne me rendais pas compte que j’étais en panique face à une situation qui m’échappe, qui m’échappait, qui m’échappe quand même toujours mais que je gère différemment. La situation m’échappe comme elle nous échappe à tous, sinon on aurait des élèves qui seraient au taquet. Malheureusement à notre niveau, pour l’instant, nous ne pouvons que nous contenter d’un pansement sur une jambe de bois, sachant qu’ici l’image c’est plutôt un pansement sur une poutre, rongée qui va pas tarder à s’écrouler sur nos têtes. Certains sont en train de prendre conscience de la bombe à retardement qui se prépare, de ces jeunes de 15 ans qui dans 10 ans auront 25 ans et qui auront la responsabilité de la nation ou une partie. L’école n’allait pas très fort, la crise COVID catalyseur de tout accélère encore un peu plus sa dégradation.

La première remédiation qui me vient à l’esprit est une refonte totale des programmes pour revenir à l’essentiel, de l’argent, beaucoup d’argent pour des structures adaptées, des salaires attractifs, du personnel, des classes de niveau et en finir avec l’inclusion, des plumes et du goudron pour ceux qui pensent que chaque mois la nouvelle méthode suédoise est à appliquer pour réussir. Du temps, il en faudra pour réussir à remettre nos gosses sur les rails, de la sueur et des larmes, retrouver un goût de l’effort perdu. On n’est pas rendu.

Nous nous quittons sur la chanson Duvet, du groupe Boa, le titre du générique de serial experiment lain, qui rentre dans le top des dessins animés où tu comprends que dalle mais que tu regardes quand même. Il s’agit d’un live de Boa enregistré en 2018 pour les 20 ans de l’anime. 35000 vues à peine pour une magnifique performance, on a envie de pester mais finalement on se dit que sans Youtube, on n’aurait pas eu accès au morceau, alors finalement je préfère mieux me réjouir et remercier Youtube de pouvoir m’offrir ce kif extraordinaire. Bon week-end à tous.