Tout est lié

13/02/2019 Non Par cborne

J’ai découvert Vincent Glad en 2012 à priori d’après sa fiche Wikipedia, dans sa chronique pour Canal+ au grand journal, c’était à l’époque où je regardais encore les émissions de bobo, que je regardais la télévision. En fait je connaissais le personnage sans le connaître, puisque dès 2010 sur Slate il dénonce le fait que Houellebecq pour son livre la carte et le territoire, emprunte des morceaux à Wikipedia sans en citer la source. C’est une affaire assez célèbre dans le monde du libre, puisqu’à l’époque un blogueur avait distribué le livre de Houellebecq en intégralité. Le principe étant le suivant, emprunter à Wikipedia un bout de texte c’est se soumettre à sa licence, donc le bouquin se voulait libre. Je ne me souviens plus comment ça a fini si ce n’est que Houellebecq a remporté le Goncourt, mais ce n’est pas le propos.

Si on regarde sur Slate, Vincent Glad est auteur de 155 articles, il a poursuivi chez Libération pour écrire d’autres articles. J’ai pris le cas de Vincent Glad car c’est un personnage que je connais, dont j’ai trouvé les propos pertinents, la liste des individus qui sont membres de la ligue du LOL est assez longue, avec des personnages clés dans le monde du journalisme. La ligue du LOL, j’ai découvert ça ces derniers jours, c’est un groupe d’influenceurs sur Twitter et Facebook, à la fin des années 2000 qui faisait la loi, grisés par un nombre important de followers. Quand on lit les très nombreux témoignages, ici celui de Florence Porcel, c’est allé très loin, du harcèlement poussé jusqu’au domicile des individus.

Tout ceci pose d’énormes problèmes.

Prenons la date de 2010, conservons le personnage de Glad, il a 25 ans. À 25 ans j’étais con comme un manche à balai, et j’aurai pu très bien faire ça. Je travaillais dans un milieu ultra-masculin, dans le développement, les blagues à deux balles et machistes c’était le quotidien. Vous me direz que les montages, les blagues à deux balles, le sexisme, ce genre de choses, c’est honteux, je vous ferai remarquer qu’entre 2010 et 2019 il s’est passé des choses, le mouvement metoo, par exemple. Ce n’est pas la première fois que je l’écris, mais avec mes 43 ans je suis un dinosaure, des comiques comme Coluche, Desproges, les nuls n’auraient jamais pu rencontrer le succès qu’ils ont connu, ils auraient été taxés de racistes, de sexistes et j’en passe. On ne peut plus rire de rien, et pourtant la télévision d’aujourd’hui n’a jamais été aussi trash, aussi vulgaire, on peut tout oser sans que cela choque. Comprenez qu’il ne s’agit pas de prendre la défense d’individus qui ont fait du mal aux autres mais de contextualiser.

Dernièrement un collègue a été victime d’une blague potache d’un de nos élèves de troisième, une caricature. Il l’a extrêmement mal pris, particulièrement blessé, alors que j’ai trouvé ça débile mais pas plus. J’ai été menacé de mort dans ma carrière, on m’a déjà traité de fils de péripatéticienne, on m’a dit d’aller me faire … attendez je cherche un mot convenable, et à chaque fois j’ai répondu avec un trait d’humour, car il y va de ma personnalité. J’ai été moi-même souvent cruel, tenu des propos durs, des propos que je regrette aujourd’hui, aucun néanmoins, je pense, étant du harcèlement ou pouvant pousser des gens au suicide ou à la dépression. Ce que personne ne souligne dans cette affaire c’est que le fondateur de cette ligue avait à peine 25 ans au moment des faits, et que dans la vie tu te prends un coup de calme quand tu te fais sévèrement remonter les bretelles.

Un jour un gamin champion junior de kick boxing particulièrement mécontent parce que tout l’énervait me dit qu’il y a des claques qui se perdent en me regardant droit dans les yeux. Je lui dis : on sort. Mon collègue surveille les deux classes, il me suit, on se dirige vers le bureau du CPE. Je m’assois à la place de mon collègue, je prends le téléphone, et lui dis que soit il me présente des excuses dans la minute et on oublie l’affaire, soit j’appelle la gendarmerie pour menace de mort. Il a présenté ses excuses bien évidemment et ne plus essayé de me tuer.

Il s’agit pour moi du premier problème. Je suppose que des gens ont dû déposer plainte, nous sommes en 2010 et lorsqu’on voit qu’en 2019, toutes les histoires autour des plaintes en lien avec internet sont complexes, ont peu de chance d’aboutir, en 2010, j’ai lu des témoignages de gens qui devaient expliquer ce qu’était twitter aux gendarmes, c’était une autre époque. Si ces braves gens s’étaient retrouvés avec les gendarmes à domicile, ne serait-ce que pour faire un rappel à la loi, ça les aurait calmés rapidement et ils auraient certainement pris conscience de la gravité de leurs actes.

Ce qui nous emmène directement vers deux problèmes de fond : la crédibilité d’un journaliste qui n’a pas de conscience, le fait que les personnages étaient parfaitement identifiés, on prend le premier.

L’ensemble des individus concernés, on évoque une trentaine de journalistes ont écrit des articles de fond, des articles de société, certainement des articles traitant des réseaux sociaux, de la condition des femmes et j’en passe. Cela me fait penser au film le juge.

Dans le film, Robert Duval est un juge respecté, qui sera accusé de meurtre. Il essaie de dissimuler le fait qu’il est atteint d’un cancer et que le traitement qu’il prend a une influence sur sa mémoire, éventuellement sur son jugement. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’il craint que l’intégralité des procès qu’il a jugés sur les dernières années soit remise en question si l’on considère qu’il n’était pas en mesure d’exercer son métier. Le journaliste peut-il faire éclater la vérité, une vérité qui doit être dans l’intérêt des populations et se comporter à titre privé comme un salaud ? Concrètement, comment exercer un métier qui nécessite une morale irréprochable et se foutre des gros, des femmes, être raciste.

Cette affaire entache ces journalistes qui vont entamer une longue traversée du désert mais elle discrédite leurs articles aussi pertinents soient-ils, les journaux qui les ont fait travailler et par le fait l’intégralité de la profession qui n’en avait déjà pas besoin. Le phénomène n’est pas récent et j’aime souvent revenir sur la fille cachée de François Mitterrand qui est le président de mon enfance, ou sur la maladie du président dans son mandat, les liens entre l’état et les journalistes sont trop nombreux pour ne pas suspecter un manque total d’indépendance de la presse. Dès lors il ne faut pas s’étonner de la défiance des gilets jaunes face aux journalistes, dès lors il ne faut pas s’étonner qu’une partie de la population cherche des réponses ailleurs que chez une presse en qui il ne veut plus croire qui l’a déjà trompée. Encore plus désormais quand elle apprend que le système est pourri mais que certains de ses fruits le sont encore plus que les autres.

On a vu passer de nombreux articles sur les gilets jaunes qui croient davantage que le reste de la population dans le complotisme. Étonnant ? Non. Le gilet jaune est enragé contre le système, les journalistes font partie du système et il faut dire que quand on regarde BFMTV on peut difficilement leur donner tort, ils trouvent l’information dans les réseaux sociaux. Réseaux sociaux qui sont empêtrés dans leurs propres problèmes, affaire Cambridge Analytica pour Facebook qui a découvert qu’on utilisait son réseau pour manipuler l’opinion à cause des fake news, Youtube envahi de vidéos complotistes sur les extra-terrestres. S’informer autrement je partage, s’informer n’importe comment et imaginer par exemple que l’État français est à l’origine de l’attentat de Strasbourg, on passe du mauvais côté de la barrière de l’information et de la réflexion. Il va devenir urgent pour la presse, comme pour les politiques de réussir à regagner la confiance des gens, et avec cette dernière affaire, on se dit que le chemin va être long.

Cette affaire apparaît curieusement alors que le gouvernement évoque la possibilité de mettre fin à l’anonymat sur l’internet. Voyez comme il est simple de tomber dans le complotisme, sauf qu’ici ça ne marche pas, les individus étaient parfaitement identifiés. Il y a un témoignage de victimes qui racontent qu’elles ont dû expliquer ce qu’était twitter aux gendarmes. Alors oui, nous étions en 2010 et aujourd’hui tout gendarme doit savoir ce qu’est twitter, est-ce qu’il y a pourtant des gens qui se retrouvent aux tribunaux pour leurs propos, non, la faute à l’anonymat ou pas. Je suis pour la levée de l’anonymat, c’est un point de vue personnel, mais l’affaire nous montre bien la limite. Ces gens ont pu harceler d’autres en toute impunité, sans avoir besoin d’avancer dans l’ombre. Nombreux expliquent qu’ils ont pu agir de la sorte car ils faisaient partie de la meute, des gens bien placés dans le monde éditorialiste, des gens donc à qui on ne peut pas s’opposer, comme elles sont nombreuses à avoir écrit qu’on ne pouvait pas s’opposer à Weinstein si on ne voulait pas voir sa carrière brisée. L’anonymat ne serait donc qu’un prétexte, c’est un facilitateur mais en aucun cas la raison. L’homme est mauvais, l’homme est inconscient, nous n’avons pas du tout la même échelle de valeurs les uns et les autres. Comme précisé plus haut, Vincent Glad n’avait que 25 ans, peut-être que s’il avait été convoqué par la gendarmerie, il aurait fermé son groupe et revu sa façon de penser.

Le système actuel n’est pas efficace, il est nécessaire que tous les acteurs en présence soient opérationnels ce qui n’est pas le cas. Ici une histoire de harcèlement avéré, où la victime voit sa plainte classée sans suite, et devoir intervenir plus de 200 fois auprès des réseaux sociaux pour faire fermer un compte. Chapeau pour ne pas se décourager, 200 fois sans succès, il faut être persévérant. Les réseaux sociaux devraient par eux-mêmes gérer la haine dans leurs espaces, être réactifs, supprimer rapidement les comptes en cas de signalement et transmettre dans les cas graves comme des menaces de mort ou de viol, les adresses IP des individus aux gendarmes.

Car pour ma part j’en suis convaincu, on n’arrivera pas à convaincre les gens d’être intelligent, de faire preuve d’empathie, la seule méthode efficace, c’est la peur du gendarme. Ce qui est tout de même regrettable dans ces histoires c’est qu’on dépense un pognon de dingue par an pour lutter contre le piratage des œuvres intellectuelles au travers de la HADOPI. On a donc des moyens techniques de surveillance, un système qui permet en cas d’infraction d’envoyer un message à une personne qui aurait téléchargé un film mais aucun système généralisé pour prévenir du harcèlement. Je pense en effet que de nombreuses personnes ne se rendent pas compte du mal qu’ils font et qu’un rappel à la loi est certainement suffisant dans la grande majorité des cas. Montrer à un individu que ses actions sont tracées, qu’elles peuvent avoir des conséquences graves sur les autres et accessoirement pour lui-même s’il n’arrête pas, réglerait le gros des problèmes.

Personne n’est anonyme sur internet, mais comme personne ne fait rien, et les réseaux, et le système policier / juridique, c’est le sentiment d’impunité qui domine. C’est lui qu’il faut casser le plus rapidement possible.

Complément :