Tout ça pour ça

07/06/2020 Non Par cborne

Je dois reconnaître qu’avec du recul, j’aurais dû éviter mon billet sur la reprise du 11 mai. Nous sommes le 7 juin au moment où j’écris ces lignes, et c’est la fête du slip. Tout le monde se fait la bise, les restaurants rouvrent, les gens manifestent, vivement la réouverture des boites de nuit. Nous serons dans les écoles les derniers couillons à faire appliquer les gestes barrières à des enfants qui se fréquentent à l’extérieur. Ma femme me racontait que parmi les élèves qu’elle reçoit, une maman fait la cantine entre midi et deux où elle fait manger des enfants de familles différentes. Cela veut dire que concrètement, des enfants qui une heure auparavant étaient à table à moins de trente centimètres au coude à coude, se retrouvent dans un espace cloisonné de quatre mètre carrés parce qu’il faut faire attention. Pour ma part quand je fais des visios, j’ai les gosses en couple qui me répondent du même appareil. Et vous vous doutez bien qu’ils ne sont pas à un mètre de distance.

Alors forcément, je me dis que j’aurais dû fermer ma gueule, certainement comme le conseil scientifique qui aurait dû écouter les conseils du MEDEF. Avec du recul et si on réfléchit bien, alors que les Français ne voulaient pas envoyer leurs enfants à l’école, que les enseignants étaient les héros du quotidien parce qu’ils se farcissaient les Jean-Kevin et les Kevina que ne connaissaient pas vraiment leurs parents, aujourd’hui nous sommes les ordures qui ne reprenons pas le boulot assez vite, qui ne reprenons pas le service de garderie pour aller bosser. J’ai fait finalement mon français de base, je me suis emballé pour rien. Il faut tout de même largement remercier les médias qui nous ont franchement bien aidé

Une princesse ? Ah ben non c’est un Marseillais

Quand tu te dis qu’à l’époque il fallait être Johnny ou une princesse pour faire la une du Paris Match, quand tu te dis qu’en moins d’un mois on avait trouvé le traitement miracle, quand tu te dis qu’aujourd’hui le produit miracle est reconnu comme dangereux avec des études bizarres et controversées. Quand les mêmes nous annonçaient qu’on allait chopper la COVID douze fois de suite parce que l’immunité ne se développait pas et que finalement un mois après, quand on teste les gens qui ont eu la maladie, on voit qu’ils ont bien développé les résistances. De la même manière, que dire des spéculations sur l’origine du virus fabriqué par un laboratoire Chinois quand il apparaîtrait qu’il s’agirait bien d’une infection provenant d’un truc bizarre entre le pangolin et la chauve-souris. Que dire aussi par rapport à la résistance à la chaleur qui n’existe pas, par rapport à la saisonnalité ou par rapport à la seconde vague qui n’est toujours pas arrivée et ce virus qui s’en va alors que les gens sont collés serrés comme dans la chanson de Philippe LAVIL et Jocelyne BEROARD.

Avec le recul, j’en viens à poser quelques conclusions :

  • Je n’aurais pas dû donner mon ressenti sur une situation que je ne maîtrisais pas, mais me contenter d’évoquer ce que je connais. Ce que je vais faire dans la suite de ce billet.
  • Il ne restera certainement rien de cette période quand on voit que les gens remplissent les terrasses, jettent des masques au sol et reprennent leurs habitudes. Si tout de même, des millions de gens au chômage.
  • La situation ayant été largement moins catastrophique que prévu, avec une létalité inférieure à 1% et une moyenne d’âge très âgée, je pense qu’il sera désormais beaucoup plus compliqué de tirer la sonnette d’alarme. Il faudra certainement regarder du côté du modèle Suédois pour tirer quelques conclusions supplémentaires sur la gestion de la crise. En gros en Suède, tu as 10 millions d’habitants. En gros en Suède, tu as 4500 morts. En partant du principe qu’en France tu as 70 millions d’habitants, si tu fais une règle de trois, tu arrives à 31500 morts ce qui est en gros toujours le nombre de décès. La différence et pas des moindres, c’est le fait que la Suède n’a pas appliqué de mesures de confinement. Je ne remets pas en question le confinement, je ne remets en question rien puisque de toute façon cette période a bien montré que personne ne maîtrisait rien.
Le mythe de la caverne qu’on appelle l’école en visio.

Je peux vous parler de l’école et du grand n’importe quoi, vous pouvez d’ailleurs lire cet article qui exprime parfaitement ce qu’il y a à dire : Comment les non-dits de la communication ministérielle retombent sur les profs (et les directeurs). Le titre est impropre, le contenu est meilleur, laissez-moi vous expliquer du point de vue ma lorgnette. Je vais enseigner quatre heures par semaines, je suis dans une situation qui est dérisoire et favorisée, je ne me plains pas. Du fait d’avoir fait rentrer certaines classes, pas d’autres, je me retrouve à enseigner à des secondes BAC PRO et des quatrièmes que je n’ai pas d’habitude en classe. Je me retrouve à assurer de nouveaux cours tout en continuant à faire du travail à distance. Il est évident que 4 heures de cours face à mon 18 heures annualisées soit 20 heures par semaine, il faudrait être un peu abruti pour ramener sa fraise. Fabriquer des nouveaux cours ça ne s’improvise pas, et encore heureux que j’ai de la bouteille pour réagir rapidement. Si je prends le cas de ma femme, qui quant à elle va au charbon au quotidien, elle assure sa présence mais continue d’assurer à distance pour ceux qui ne sont pas revenus. Je peux vous garantir que ses journées sont très longues.

Dans les textes il était dit que les enseignants qui assuraient le présentiel, n’avaient pas à s’occuper du distanciel, ce qui reconnaissons-le est totalement stupide. Vous gérez vos élèves pendant six mois, vous les gérez deux mois depuis la maison, ce n’est pas pour arrêter. Il faudrait pourtant toutefois, car c’est encore fournir du travail gratuit pour une profession où l’on est toujours plus malmené. Et ce qui est particulièrement pertinent dans l’article c’est de faire remarquer que lorsque l’intégralité des enseignants ont repris, qu’il n’y a donc personne comme enseignant à la maison pour assurer à distance, qui fait cours aux enfants ? Comme je le dis, on n’en sortira pas grandi. Les directeurs se retrouvent avec une charge de travail monstrueuse avec des protocoles sanitaires qui évoluent toutes les 45 minutes, vous vous doutez bien que la pauvre instit qui s’est suicidée est bien morte et enterrée, crise oblige, on aura pu tester la résistance des personnels. Une des collègues de mon épouse qui s’était proposée, comme mon épouse d’ailleurs, avait été appelée pour garder les enfants des personnels médicaux dans le confinement. Il faut se rappeler qu’à cette époque Jérome Salomon et son style Gaullien annonçait chaque soir le nombre de morts, la dangerosité du virus et le fait que c’était tout sauf une grippette. Vous comprenez bien que les gens qui se sont portés volontaires pour aller s’occuper des gosses des personnels soignants, les gens qu’on applaudissait mais qu’on applaudit plus, ne l’ont pas fait pour de l’argent mais pour accomplir leur devoir de citoyen. On a évoqué une prime, après calcul, il se trouve qu’elle n’est pas allée travailler un assez grand nombre de fois pour gagner quatre ronds de plus … Pour les directeurs, c’est exactement pareil.

Une image truquée avec photoshop d’un enfant jouant à Fortnite

Je peux vous parler maintenant avec du recul, du système à distance, et je vous le dis ça fonctionne mal. Les raisons sont assez nombreuses, je vais essayer de vous faire la synthèse :

  • Le système fonctionne mal alors qu’on connaît les élèves. Je crois que les enseignants qui voient dans le télétravail la fin du métier tels qu’ils le connaissent peuvent se rassurer, en tout cas pour le primaire les collèges et les lycées. Pour les très grands, comme les universitaires ou les prépas, il y aura peut-être débat. Je fais une visio la dernière fois, je suis passé maître Po du tracé d’arbre de probabilités. Lorsqu’on fait le partage d’écran, soit je suis un tachon, ce qui est une possibilité, soit dans Teams lorsque je partage mon bureau, il est impossible de voir qui est présent ou non et éventuellement de savoir qui parle. La moralité c’est que c’est rapidement la cacophonie, alors que je reconnais les voix. Tout est compliqué, et on aura beau m’expliquer ce qu’on veut, quand tu vois les yeux du gamin, tu sais s’il comprend ou pas, quand lui te voit pratiquer ton art telle une danseuse orientale qui agite ses voiles et son nombril en même temps, procédant à l’envoûtement généralisé du public juste avec un tableau et une craie, toute la technologie du monde ne peut pas lutter face à tant de simplicité. On fait l’école, effectivement, une forme d’école, un Canada Dry de l’école.
  • La difficulté technique se fait des deux côtés. J’ai une petite qui a une connexion pourrie, elle n’a pas réussi à se connecter à sa visio, elle a de plus des problèmes de micro. Moralité, parce que je suis un Saint homme qui sera canonisé un jour avec sa médaille du mérite national agricole, je lui ai refait le truc par téléphone. Je suis allé donner un coup de main à l’enfant perdu dont s’occupe ma fille depuis trois ans, un camarade de classe dont elle a la garde, ce genre de gosse avec une tête de champion toujours perdu et qui habite Saint-Pierre. Il n’arrivait pas à faire ses vœux d’orientation post troisième. Les pauvres gens utilisent edge et n’avaient rien installé d’autre, je leur ai basculé la version sous le Edge Chromium. Il n’arrive pas à suivre avec les visios, ça marche souvent mal, déjà qu’il est perdu dans la vie, il a besoin d’être sur les bancs de l’école pour que ça fonctionne un peu mieux.
  • La prise de distance par rapport à l’école donne à l’enfant une forme d’impunité ou pourquoi il est plus facile d’envoyer un SMS pour quitter quelqu’un de lui dire en face. Rajoutez à ça l’absence de notes et vous obtenez le fiasco du moment.
Mon rêve du moment

Je suis donc content de retourner à l’école et je ne m’en cache pas. Ma vie d’homme au foyer pourrait pourtant vous paraître épanouissante mais je dois vous dire que j’en ai plein le cul et qu’il est temps que cette mascarade s’arrête. À force d’avoir envoyé paître mes élèves en leur expliquant que je dors, que je mange, que c’est dimanche, mais aussi grâce à l’abandon de certains élèves, j’arrive à retrouver une vie presque normale, même si le flux de messages reste ininterrompu ou presque. Mardi, se retrouver face à des élèves, ne pas avoir une notification toutes les trois minutes, c’est un peu le début du bonheur mais ça ne s’arrête pas là. Je vis depuis le confinement toute la journée avec mes enfants, je fais à manger pour toute la famille, je fais les courses, je gère les devoirs. Si ma fille vit de mieux en mieux cette période, notamment parce qu’elle va se promener avec ses camarades sur le village, mon fils s’enferme de plus en plus dans sa solitude et dans ses écrans. Il faut aussi reconnaître que ses enseignants l’ont laissé à l’abandon, presque dans le désœuvrement et qu’il s’agit d’un garçon, c’est-à-dire un truc qui atteint la majorité aux environs de 25 ans. Parfois j’ai peur de devoir le laver alors qu’il est bientôt majeur.

Une journée par semaine pour sortir de chez moi, tailler la route avec le partner, seul. Un luxe, cette solitude que je n’ai plus. En attendant on s’occupe,

Faire à manger, le linge, le ménage et ma dernière nouveauté, la conduite accompagnée avec ma fille qui roule comme un bonhomme dans le partner. Cette période comme je l’ai déjà écrit n’aura pas changé grand-chose dans mon quotidien, à savoir que j’avais déjà de solides habitudes de télétravail, j’ai juste utilisé des outils supplémentaires. C’est certainement dans mes relations avec les gens, beaucoup plus de distances avec certaines personnes, un rapprochement avec d’autres notamment localement. L’arrêt des réseaux sociaux, moins fréquenter mes collègues et les élèves, autant de points que je trouve positif.

Ma distance avec l’informatique augmente de plus en plus, je ne dois pas être le seul quand je vois le nombre de blogs à l’arrêt et le manque d’informations originales à ce sujet. Nécessité faisant loi, j’ai dû installer Windows 10 sur mon ordinateur portable qui était sous ElementaryOS, toujours présent sur ma tour et qui répond toujours à mes besoins. Mon collègue a eu la bonne idée de vouloir se lancer dans un webinaire avec Teams. Un webinaire, s’il fallait le décrire, c’est une émission de télé à distance. Vous avez les présentateurs, je suis le producteur, c’est à dire que je vais pousser sur le devant de la scène tel ou tel document, tel ou tel présentateur. Il s’agit d’une façon de faire des portes ouvertes virtuelles qui est une bonne idée sur le papier mais moins dans les faits.

Le webinaire pour moi a du sens, si vous avez cinquante personnes en face avec de nombreux présentateurs qui sont chez eux. Si en effet vous organisez une visio, c’est la foire à quinze, le webinaire ne permet que de s’exprimer par écrit. Vous pouvez même avoir une personne qui répond à certaines questions à l’écrit pendant la conférence pendant que l’autre continuer de pousser les contenus vidéos. Il se trouve que mon collègue a vu certainement trop grand car les familles ne sont pas encore accoutumées à ce genre de pratique en ligne, une visio aurait été certainement plus adaptée. Pas à dire tout de même, le système Windows 10 est quand même franchement bien foutu, confortable, et avec très peu de bugs.

Voilà pour ce soir, je raconterai certainement un peu ma « reprise » pour ce qu’il reste de fin d’année, pour l’heure j’ai réinstallé Dark Souls 3 sur la PS4. Je sais, c’est mal.