Tous coupables

05/07/2019 Non Par cborne

La loi contre la haine sur Internet, on n’a pas fini d’en entendre parler, elle est tellement vilaine, pas belle que Nextinpact a décidé de rendre cet article gratuit. Dès les premiers commentaires, ou même dans l’article, on peut lire que c’est la catastrophe, et se demander où est passée la liberté d’expression. L’article citant l’exemple d’un tweet humoristique qui s’est vu attaquer par la brigade anti-terroriste. Alors effectivement, pour chaque exemple d’erreur, d’abus, on peut citer ici la gamine qui s’est suicidée parce qu’elle s’est fait harceler sur le net, les femmes qui parce qu’elles s’expriment se font menacer de viol, ces personnes qui pour une opinion contradictoire se font traîner dans la boue, et même aujourd’hui une gamine de 15 ans qui se fait menacer parce qu’elle a battu un gars connu dans un jeu vidéo. Quand on voit qu’on arrive à faire du montage photo avec un bon milliard de points Godwin pour des histoires de distributions Linux, on ne me fera pas croire que tout va bien.

La vie n’est qu’une simple question de choix, d’équilibre. Si pour ma part je mets dans la balance, la merde qu’est devenue internet, cet espace qui devrait être autre chose qu’un défouloir, où les gens pensent qu’ils peuvent tout dire en toute impunité et les ratages potentiels que peut entraîner cette loi, je pense qu’il faut prendre le risque même s’il faut ajuster derrière. Je pense effectivement qu’il vaut mieux prendre le risque de la sanction, parce que l’empathie n’est pas assez présente dans notre société, parce que les faibles doivent être protégés, parce que les grandes sociétés américaines ne peuvent plus refuser de prendre leurs responsabilités dans les contenus qu’elles diffusent et sont pour ma part bien des coupables. La liberté d’expression a bon dos, la liberté d’expression dans le sens commun des gauchistes, c’est de pouvoir dire n’importe quoi.

La culpabilité est partagée.

  • Bien sûr, les gens méchants et stupides. Ce qu’il y a de bien avec les gens méchants et stupides c’est qu’ils sont capables de signer en leur propre nom la pire des horreurs. Ils continueront tant qu’ils n’ont pas été rappelés à l’ordre.
  • Les méchants sournois, qui vont utiliser l’anonymat pour se dissimuler. Il y va de la responsabilité des plateformes qui laissent faire n’importe quoi, mais il y va aussi de la responsabilité de l’état. Comprenez que Laetitia Avia dénonce les plateformes à juste titre, et elle est bien placée pour parler du harcèlement, elle oublie de dire que la haine n’est pas un phénomène nouveau et qu’à l’époque où on lançait Hadopi pour protéger les ayants droits du « fléau » du piratage, pas un centime pour s’occuper des gens qui se font souiller sur Internet. L’état a laissé pourrir la situation, je ne parle pas du gouvernement actuel, mais bien des gouvernements précédents, le président Sarkozy évoquait un état de non-droit à propos de l’Internet, qu’a-t-il fait pour que cela se calme ? Je note aussi que les méchants sournois peuvent être des gens très cultivés, la ligue du LOL qui a rempli les chroniques de nombreux sites pendant plusieurs semaines montre que tous les milieux sont gangrenés par la haine.
  • Les plateformes bien sûr qui se nourrissent de cette haine car malheureusement elle contribue à faire monter le trafic internet.
  • Les gauchistes. Quand certains font une comparaison avec la télévision, expliquer qu’on ne pourra plus rien dire sur Internet, je trouve cela malheureux. C’est malheureux, parce que pour moi c’est cautionner l’idée de pouvoir s’exprimer n’importe comment, de dire n’importe quoi et ne pas imaginer qu’il est possible d’échanger de façon posée. On peut être en désaccord, et rester courtois. Un match de foot se fait avec des règles, on n’a jamais vu quelqu’un débarquer avec un fusil à pompe pour éliminer les autres joueurs. Ici c’est exactement la même chose, des règles mais aussi la loi. Les gauchistes sont bien gentils, parce que les gauchistes sont des gens éduqués, ils imaginent alors qu’on est dans le monde des Bisounours, ce n’est malheureusement pas le cas, les échanges sur l’internet c’est la guerre.
  • Les parents, les éducateurs, je me mets dedans. Si à chaque fois qu’un gamin avait traité la mère de l’autre on m’avait donné un euro, je serai milliardaire en 15 ans de métier. On intervient bien sûr, mais est-ce qu’on intervient vraiment assez ? Je sais qu’à la rentrée je vais monter d’un cran non seulement sur mes exigences professorales, mais être plus vigilant quant à la banalisation de l’insulte dans mon école.
  • La colère et la facilité. J’avais exprimé dans un billet, que j’avais supprimé mon compte Trip Advisor parce que je m’étais laissé aller à une critique particulièrement destructrice sur une brasserie. La critique était justifiée, pas insultante, elle pointait de façon correcte les manquements mais non. Trip Advisor est intéressant, je ne consulte pas les avis, il me permet de trouver rapidement des sites à visiter, des endroits pour manger. Malheureusement, les dés sont pipés, c’est une majorité de gens colériques qui postent les avis pour relater une déception, c’est humain, on est frustré, on s’exprime. On pourra rajouter que les dés sont pipés, ces plateformes moyennant finances permettent de faire un peu la pluie et le beau temps. Le pire là-dedans, c’est l’impossibilité de sortir du game. Le patron d’un bar a fait une opération de communication assez tendance en ce moment, se mettre à poil pour dénoncer Trip Advisor. Et il a raison. Pour nous les blogueurs, c’est relativement simple de sortir du jeu, on coupe les commentaires de son blog, pour Trip Advisor, c’est impossible sauf si le restaurant est fermé. Forcément dans un cas comme Trip Advisor, on se dit que ce n’est pas plus mal pour les gens d’éviter un endroit dégueulasse sans réfléchir à plusieurs points : et si on l’étendait à toutes les professions ? Si on jugeait les enseignants mais qu’en parallèle les enseignants jugeaient les parents avec les bons et les mauvais ceux qui ont fait le nécessaire. N’a fait aucune réunion parents professeurs, ne s’occupe pas de son gamin qui ne se lave pas. Nous pourrions tous être catalogués par ce genre de site, quelle que soit notre fonction, notre vie, c’est facile. Ce modèle existe, c’est le modèle de notation sociale à la chinoise. Le droit de changer, de se tromper. Si un restaurateur voit le nombre de ses couverts diminuer quand le voisin ne désemplit pas, il peut se remettre en question, tout changer. Ce genre de sites n’offre pas la rédemption.

À partir du moment où même des gens intelligents, des gens qui ne se comporteraient jamais de façon menaçante dans la vie quotidienne, franchissent allègrement la ligne rouge de façon régulière, je ne vois pas d’autre méthode que la combinaison d’éducation et de répression. L’éducation pour nos gosses, une éducation qui ne s’arrête pas à la répression mais comme dans d’autres pays, des cours d’empathie, apprendre à collaborer, à donner, à faire le bien de façon générale. Pour les adultes, faire peur puis sévir. Au fur et à mesure que j’écris cet article, des nouvelles tombent dans le même sens : «Femmes indignes»: La justice enquête sur un groupe Facebook sexiste réunissant 56.000 hommes. Je suis persuadé que dans la majorité de ce groupe, on trouve des gens bien rangés qui se servent de cet espace comme exutoire. Faut-il briser la vie de ces hommes ? Certainement pas, il faut leur dire qu’on sait ce qu’ils font, qu’il serait bon de réfléchir à leurs propos et que s’ils n’arrêtent pas, on passera à l’étape supérieure. Bien sûr, Facebook ne réagit pas.

Facebook ne réagit pas, peut-être plus pour longtemps, il y a des gens méchants, c’est la société qui veut ça, peut-être que ce qui me gêne le plus ce sont les gens qui défendent la liberté d’expression à n’importe quel prix. Qu’on ait envie de se révolter parce que des cours de hacking disparaissent de Youtube, oui, qu’on s’inquiète des débordements, des abus, mais qu’avec autant de force, de rage, on déclare que la haine sur Internet est devenue intolérable et qu’il faut apporter une solution. Je ne vois jamais les défenseurs de la liberté d’expression évoquer cette violence, à tel point qu’on a l’impression que pour eux le problème n’existe pas.

Ils préfèrent peut-être nier, car avouer qu’elle existe c’est chercher des solutions, en donner, au moins essayer. Je lisais cet article à charge sur Qwant. Les commentaires comme souvent tirent encore un peu plus sur l’ambulance, à savoir que de toute façon c’est de la merde qui dépend de Microsoft, qu’il n’y a pas d’issue et qu’on va tous mourir. Vous me ferez remarquer que je pourrais très bien écrire quelque chose qui va dans ce sens, je ne le ferai pas. Je pourrais aussi citer les mésaventures de Cascador avec son bureau Linux pour un peu plus cautionner mon passage sous Windows, je ne le ferais pas. Je ne le ferais pas, car même si je désapprouve, les multiples distributions Linux, les positionnements parfois farfelus, tout ce beau monde a au moins le mérite de dire qu’il y a un problème, le logiciel privateur, la centralisation, et d’essayer d’apporter une réponse à travers le logiciel libre.

Et problème il y a, cloudflare qui plante et c’est ma femme qui me dit que la nouvelle box a un problème, mon fils qui confirme, et que l’internet à la maison ça marchait mieux chez SOSH. Les géants du web sont trop gros, font ce qu’ils veulent, il faut trouver des alternatives.

Sans être Macroniste, je le dis sans honte, la France a raison de poser une taxe GAFA même si c’est certainement n’importe quoi, qu’on va tomber dans l’illégalité, qu’on va se faire ramasser, je suis pourtant persuadé que les autres pays finiront par emboîter le pas. De la même manière, la France a raison d’imposer aux réseaux sociaux d’intervenir sur les contenus qu’ils diffusent. Quand la Russie ou la Chine veut imposer quelque chose à ces plateformes, elles se soumettent, pas forcément pour les bonnes raisons mais c’est une façon de montrer que l’état reste souverain. Cette souveraineté par la contrainte n’est pas suffisante. Il faut comme je l’ai écrit précédemment éduquer, réprimer s’il le faut, car le problème à l’origine ce sont bien les personnes qui utilisent ces plateformes, et développer des outils techniques ou favoriser leur développement pour ne plus être dépendant.