Si c’est Linus qui le dit

17/12/2018 Non Par cborne

Dans une interview Linus Torvald, le gars qui s’était calmé a dit que si Linux ne réussissait pas à s’imposer sur le bureau c’était lié à la fragmentation des distributions et on va y rajouter les gestionnaires de fenêtres. Revenons ensemble sur la grande question que personne ne se pose, pourquoi Linux chez les gens ça marche pas.

La mauvaise foi ou presque : la vente liée.

Lorsqu’on achète un ordinateur dans le commerce, qu’on s’appelle monsieur ou madame Michu, on n’achète pas un ordinateur avec Linux, on achète un ordinateur avec Windows sauf si on est un bourgeois qui a les moyens d’être heureux et de se payer un MAC. C’est ici qu’entre le concept de vente liée, un concept qui peut se discuter.

Si on écoute les défenseurs du logiciel libre, il faudrait pouvoir au moment de l’achat décider de ce qu’on veut mettre dans le PC ou mieux choisir de ne rien mettre. Tous les ordinateurs du monde devraient donc être vendus nus et en payant un supplément on pourrait faire installer le système d’exploitation de son choix. Le raisonnement se tient mais a quand même ses limites, j’achète un GPS je veux pouvoir choisir le système d’exploitation, j’achète une voiture je veux aussi pouvoir choisir le système de navigation, j’achète une boîte de haricots verts je veux choisir l’emballage.

Historiquement Microsoft a eu de la chance d’être le premier sur le coup, les constructeurs ont besoin d’un système d’exploitation pour faire tourner la machine, ils utilisent celui qui est le plus utilisé. J’évoque ici la mauvaise foi parce que cela voudrait dire qu’aucun empire ne s’effondre, qu’aucune alternative n’est possible, qu’on n’a pas vu de renversement de situation. Sur un marché totalement neutre que celui des smartphones, Android a mis la raclée à tout le monde y compris à Microsoft tout simplement parce qu’il proposait quelque chose de plus. De la même manière alors que Edge est lié à Windows 10 que les étapes de changement de navigateur par défaut sont complexes, Chrome est le premier navigateur sur Windows.

Si Linux pour bureau avait été vraiment bon, on pourrait supposer une bien plus large adoption, surtout lorsqu’on voit à quel point Windows est problématique. Si l’on élude les aspects quant à la vie privée, le fait que Microsoft pousse le consommateur à changer de machine de façon régulière en rendant obsolète son précédent système d’exploitation et la machine qui aurait pu le supporter mais qui n’est plus assez puissante, devrait être un argument suffisant pour chaque consommateur qu’il soit un particulier, une entreprise ou un état pour au moins s’interroger quant à son prochain investissement informatique.

On rétorquera dès lors que Microsoft a des moyens publicitaires que Linux n’a pas, et que les alternatives libres ont du mal à se faire connaître. L’équation est à mon sens plus complexe qu’une histoire d’argent, qu’une histoire de premier arrivé sur le marché ou de moyens financiers pour se faire connaître. 

Absence de conscience et amateurisme font mauvais ménage

Le mythe de la caverne de Platon c’est quand même le truc qui passe partout, j’en use et j’en abuse mais ce n’est pas grave.

Vous avez des pauvres gars qui sont enchaînés dans une caverne et qui pensent que les ombres qui se projettent contre les murs correspondent à la réalité. Forcément quand on les libère ça leur fait un choc de découvrir que dehors c’est pas pareil. Vous noterez qu’on peut remplacer la caverne par télévision et internet et commencer à avoir peur, devenir un peu paranoïaque, mais ce n’est pas le sujet. Vous avez des individus qui ne connaissent que Windows, et connaître c’est un bien grand mot, ils utilisent, ils subissent, et n’iraient même pas imaginer qu’il existe quelque chose d’autre. Si les gens ne s’informent pas, ne sont pas interpellés, ne brisent pas leurs chaînes, il y a fort à parier qu’ils resteront toujours dans leur caverne.

Dès lors on va rencontrer une série de problèmes qui auront du mal à trouver leurs solutions sans une prise de conscience de ceux qui ont l’argent et qui devraient veiller au bien-être des concitoyens : les dirigeants. L’état, nos gouvernants se doivent d’être compétents en tous points, la faute à pas de chance, ce n’est pas le cas. On est donc dans une absence de vision informatique, et on nous abreuve de GAFAM comme s’il s’agissait de la norme. Si l’état mettait son grain de sel en favorisant Linux et le logiciel libre, la donne serait différente, ce n’est pas le cas, il faut donc se débrouiller avec les moyens du bord.

C’est certainement ici qu’on peut aller plus loin dans le raisonnement de Linus. Linus soulève la multiplication des distributions, on peut résumer simplement à un éparpillement total, un manque de cohésion, des actions menées de façon individuelle pour finir en découragement des masses. Que celui qui n’a pas essayé de convertir des gens à Linux pour se rendre compte qu’on le fait pour se faire plaisir sans s’interroger sur le besoin de la personne d’en face, me jette la première pierre. Ma distance quant au monde du libre, j’en suis le principal responsable, je me suis usé pour rien, j’ai dépensé une énergie colossale de la mauvaise façon. Le pire, s’il fallait recommencer, je ne saurais absolument pas malgré mon expérience, comment m’y prendre.

Ce n’est pas totalement vrai. S’il fallait faire quelque chose, c’est encore valable, c’est fédérer un énorme portail regroupant des gens compétents, sans prosélytisme quant à l’utilisation d’une distribution spécifique, pondre une documentation énorme et avoir des relais de personnes partout en France. Le mot interdit est lancé, ce n’est pas Voldemort c’est la centralisation.

Nous sommes nombreux à utiliser le proverbe, seul on va plus vite à plusieurs on va plus loin, et c’est amusant de se dire que ce sont des libristes qui l’utilisent. Car à y réfléchir, les CHATONS, les réseaux sociaux décentralisés, c’est une manière d’arriver à l’autonomie c’est donc être seul avec les autres, donc être seuls. À refuser une véritable unité, les gens se dispersent, s’épuisent, s’arrêtent. Cette unification finira par venir de la plus mauvaise des manières, quand l’ensemble de tous les petits auront jeté leurs dernières forces dans la bataille, alors il ne restera que les plus gros. Est-ce que les petits auront grossi le rang ? Pas si sûr.

Les grosses boîtes, les professionnels sont bons, car ils arrivent à trouver les mots pour fédérer ou les moyens sous une seule bannière, Linux et le logiciel libre c’est une tentative désespérée de faire croire qu’on peut avoir des centaines d’identités différentes et d’afficher une même image, ce n’est pas le cas. Et c’est d’autant moins le cas que nous sommes dans un domaine particulièrement complexe, celui de l’informatique. Comprenez que le consommateur qui a besoin d’une offre claire se fout un peu de savoir que sa tomate française bio a été récoltée chez Marcel plutôt que chez Robert, il se fait une idée d’un produit unique cultivé de façon équivalente chez des gens qui travaillent globalement de la même façon en ayant une même éthique. Pour l’ensemble des distributions, va expliquer que Manjaro et Ubuntu c’est pareil dans l’esprit sauf que c’est pas vraiment la peine et tu comprendras que la clarté du message en prend un coup.

Et si tout simplement Linux c’était de la merde ?

Dans les commentaires de l’article cité en entrée, ils sont quelques-uns à dire que Linux n’est en fait pas fait pour monsieur et madame tout le monde, que c’est complexe. Denis dans un billet évoque sa difficulté avec un simple passage de son d’une Xubuntu à travers du HDMI. Et si plutôt que de se chercher des justifications, il ne fallait pas tout simplement regarder le bureau Linux droit dans les yeux, et reconnaître qu’il est un cran en dessous de ce qui existe à l’heure actuelle.

Là encore la réponse n’est pas si simple. Linux c’est bien pour une utilisation globalement basique tant qu’on ne cherche pas à faire tourner des trucs bizarres, qu’on est prêt à faire quelques sacrifices. Si on prend mon cas qui est tout de même un exemple plutôt intéressant, je suis intégralement sous Linux, je n’utilise plus Windows depuis des années, j’ai dû toutefois faire quelques choix que je ne regrette pas : abandon du jeu sous PC, choix d’un matériel adapté.

Pour ma part, Windows 10 est trop lourd, trop riche, trop intrusif, trop complet, je pense que lorsqu’on vise à une certaine forme de décroissance, le bureau Linux est une bonne chose. Vous noterez d’ailleurs que ce n’est pas un argument utilisé alors qu’on fait des crowdfundings pour des téléphones vendus à 300 € qui se contentent d’envoyer des SMS et de téléphoner. Alors qu’on réfléchit de plus en plus à la détox en mettant son écran d’accueil en noir et blanc par exemple, personne n’évoque le fait que Linux permet d’en avoir moins sur son écran. On pourrait aussi rajouter la simplicité de l’utilisation quand l’illectronisme est une réalité pour de nombreuses personnes.

Quand je vois les problèmes que je rencontre avec Windows, avec certains logiciels, des cartes vidéos qui suite à une mise à jour du système d’exploitation ne sont plus supportées, le bug de la 1809 qui efface les fichiers, j’ai envie de dire que Linux n’est pas pire de ce côté là par rapport à Windows. Le matériel, les photocopieurs notamment sont un problème mais pour combien de temps encore puisqu’on s’oriente vers une disparition du papier.

Nous sommes toutefois encore dans une situation du serpent qui se mord la queue teintée de aide-toi le ciel t’aidera et c’est certainement ici que …

Linus a raison

Si on avait un coup de turbo en provenance des états, lassés d’être sous le joug des GAFAM, c’est d’ailleurs catastrophique que ces gens ne réagissent pas alors qu’ils passent leur temps à trouver des solutions quand il y en a une qui est évidente, on aurait une popularité du bureau Linux.

Si on avait une popularité du bureau Linux on aurait nécessairement des drivers pour Linux, Linux pourrait être envisagé comme une alternative pour les joueurs, il y aurait du développement. Malheureusement comme écrit plus haut dans le domaine de la communication, il est nécessaire de faire avec les moyens qu’on a.

Des développeurs souvent bénévoles, qui se lancent dans l’aventure de la création de leur propre distribution, de leur propre logiciel, de leur propre gestionnaire de fenêtre, parfois seuls, parfois rencontrant un certain succès pour finir par se faire rattraper comme tout le monde par la vie. Si on faisait preuve de lucidité quelques minutes, sans tomber dans l’absence totale de multiplication des bureaux, est-ce qu’avoir MATE, Cinnamon ou Xfce ça a beaucoup de sens ? Ne vaudrait-il pas mieux mutualiser les ressources pour avoir un bureau GTK léger, à l’ancienne et commun puisque ces gens-là nous disent dans le résultat final la même chose. A l’heure actuelle où l’on voit se développer les paquets snap pour sortir de l’impasse de la multiplication des distributions, ne faudrait-il pas effectivement faire un effort et arrêter de forker à outrance pour rassembler les forces en présence. En imaginant par exemple que l’on ne veuille pas brusquer les mentalités, la convergence des distributions Opensuse, PCLinuxOS et Mageia serait peut-être une opportunité pour tout le monde, en tout cas le monde du RPM.

Il parait évident que si on avait moins de projets, plus de bras, on verrait sortir du qualitatif quand à l’heure actuelle on a surtout de la quantité. Ça n’arrivera pas ou cela se produira quand il sera trop tard, que tout le monde sera passé à autre chose, Android ou ChromeOS pour n’en citer que deux. La peur de perdre la diversité mènera à la perte de tout. Lorsqu’on voit les représentants si caractériels, les commentaires si durs, les libristes et les Linuxiens sont comme des gilets jaunes, ils ne seront jamais contents.

Et si c’était Microsoft qui poussait le bureau Linux

C’est la lecture de cette article que j’ai trouvé très pertinent que je partage avec vous. A l’heure actuelle on sait que le système d’exploitation c’est fini. Pour les plus vieux d’entre vous, la sortie de Windows Vista c’était une diffusion à la télé, on avait même connu un procès de Philippe Gildas pour le nom Vista alors qu’il animait la chaîne Télévista. La sortie de Windows 7 c’était une folie, on téléchargeait les bétas à la suite les unes des autres. Aujourd’hui tout le monde s’en fout complètement. Microsoft se gave avec ses abonnements office365, pousse de plus en plus vers le cloud, on peut imaginer que Windows est plus un problème qu’autre chose. L’idée dès lors de prendre Linux pour base et de pousser ses applications cloud pourrait prendre tout son sens.

Une base robuste, des tas de personnes qui contribuent plus ou moins gratuitement, la part de code qu’aurait Microsoft à injecter serait limitée. Et puis à la réflexion, à pousser vers le cloud, ce sera l’occasion de supprimer les applications physiques comme la suite Office. Quand on voit comment Valve pousse Wine pour avoir des jeux sous Linux, il y a peut-être quelque chose à faire. Et si on rajoute que Edge sera prochainement construit sur une base Chromium au grand désespoir des standards de l’internet et de Firefox, on serait presque dans une logique.

En conclusion

La vie est souvent pleine de surprise, et tout finit par se réguler, que ce soit de façon naturelle ou de façon dramatique. Alors que tout le monde se faisait du souci pour la montée en puissance de Facebook, aujourd’hui c’est un réseau social en perte de vitesse, comme tous les réseaux sociaux. Va-t-il se produire la même chose pour Linux et le logiciel libre ? Pourquoi pas, un monde qui serait totalement libéré, des smartphones sous Android qui reste à base de Linux, et un Windows lui aussi à base de Linux. Ne serait-ce pas un monde merveilleux ? Certainement pas, lorsqu’on voit la téléphonie, on se rend compte qu’Android n’a rien à voir avec un logiciel libre et que malheureusement les alternatives comme /e/ ou LineageOS n’ont pas l’air de réussir à en profiter pour faire du libre sur une base qui a l’air plutôt libre au départ.

Comme d’habitude on est là pour voir sachant qu’on va quand même tous mourir, je reste pour ma part plutôt pessimiste pour l’avenir du bureau Linux, et la conviction comme Linus qu’il aurait fallu fédérer tout ça sous quelques bannières.