Septembre c’est la finale, mai c’est l’entrainement

13/05/2020 Non Par cborne

L’image de ces gosses dans les carrés est devenue virale. Elle illustre l’école d’aujourd’hui. Personnellement les atermoiements je n’en ai rien à foutre. L’école il y a ceux qui la font, qui la vivent, et ceux qui la fantasment, qui l’imaginent. J’ai été menacé de mort plusieurs fois, j’ai vécu des moments intenses, j’ai pleuré, j’ai ri aux larmes, j’ai fait des cours qui auraient renvoyé Socrate sur les bancs de l’école, j’ai fait des cours minables, j’ai été malade en classe, j’ai eu le genou à terre et je me suis toujours relevé. C’est ça l’enseignement et la photo de dessus c’est de l’enseignement. Alors que des gens voient des gosses qui ont l’air en PLS dans une déprime la plus complète, moi je vois des collègues qui font le job avec les moyens du bord, qui élaborent des stratégies et qui s’ils ont l’intelligence de les partager, donneront des billes pour l’école de demain.

De ce qui ressort de mon épouse qui est retournée au front, des collègues qui ont repris l’activité, trois points ressortent :

  • Le manque de matériel.
  • L’ennui plus que la tristesse.
  • L’impossibilité pour les adultes autant que pour les enfants de respecter les règles drastiques.

C’est certainement ici que tu vois le grand n’importe quoi. Comme disait Roger Gicquel la France a peur. La France craint d’envoyer ses gamins à l’école, et en fait tu te dis que c’est plus l’état qui a peur que les parents avec du recul. Parce que moi public tu m’excuseras mais quand je vois ça, la queue au Perthus pour acheter des clopes à pas cher ou la picole sur le canal Saint Martin (avec les bouteilles du Perthus ?) cher à Mano, je me dis que si le chanteur était encore vivant il nous en aurait fait une tirade sur notre monde à la con.

Les demandes réalisées au niveau des écoles ont finalement beaucoup de sens. En imaginant que papa et maman sans masque faisaient la queue au Perthus la veille, il est important que les enfants dont les parents ne fument pas, ne sortent pas, ne se jettent pas dans les magasins pour consommer n’importe quoi, ne choppent pas la chtouille des irresponsables dont le comportement est exactement le même que quelqu’un qui lécherait une barre de la ligne 13.

Je ne sais pas où on va mais on y va certainement, rouvrir les écoles en même temps que les magasins, les parcs publics, enfin bref la totale, c’est un peu trop. On lit souvent ici ou là que les Français ne sont pas les abrutis indisciplinés qu’on voudrait croire, attendez les résultats du R0 dans les jours à venir, si la seconde vague n’arrive pas c’est qu’on pourra parler de saisonnalité même si dans le sud c’est en ce moment l’automne.

Alors au lieu de larmoyer sur les « chtis nenfants » dans les cours d’école, on ferait peut-être enfin de se poser les vraies bonnes questions. Dans le collège privé de ma nièce qui est en cinquième, donc des gosses de 12 ans, sur des classes de plus de trente élèves, c’est 10 élèves de présents pour les visios des enseignants. Il est certain que l’heure, 9 heures le matin, c’est pas évident avec des enfants qui dorment. Ils dorment parce qu’ils n’ont pas d’heure, ils n’ont pas de rythme, et c’est ainsi que tout naturellement, j’ai des élèves qui m’envoient des travaux à 1h30 du matin en s’excusant du retard.

La crise de la COVID19 met en exergue l’ensemble des failles de la société, des enseignants bien sûr, je ne salue pas ceux qui sont en vacances depuis le mois de mars, ils devraient être dénoncés aux inspecteurs, et les parents déficients aux services sociaux. J’écris souvent dans ma tribune, que sans la relation tripartite, enfant, école, parents ça ne peut pas fonctionner, je crois qu’aujourd’hui on peut dire pleinement qu’à la maison c’est le résultat de l’éducation qui transpire. Mes enfants, qui sont loin d’être les enfants les plus parfaits au monde, se lèvent seuls à 8 heures maximum, sont couchés à 22h maximum, travaillent en autonomie, posent des questions à leurs profs quand ils ne comprennent pas, me les posent à moi quand leur prof ne répond pas, la situation n’est pas si catastrophique. Pourquoi ? Non pas que je sois le meilleur père du monde, mais notre modèle de vie à base de rigueur et d’organisation stricte permet de vivre la situation de façon normale. Oui, un jour mes enfants me remercieront d’être un gros facho qui a voté Chirac en 1995. Jacques qui aurait déjà trouvé le vaccin mais c’est une autre histoire.

c’est la phrase de mon titre que j’ai détournée, la mort c’est la finale, le sommeil c’est l’entrainement

L’école qui se prépare s’observe en ce moment. Au lieu de plaindre les gosses, au lieu de mentir à la population sur les 5% de disparus des radars quand c’est chez 30 ou 40% que ça doit déconner, au lieu de faire des normes d’hygiène un impératif d’apparat pour rassurer la populace quand à l’inspection il n’y a plus de masque, il faut se focaliser sur ce qui fonctionne, sur ce qu’il est possible de mettre en place.

De façon réaliste, l’école l’année prochaine ne pourra pas se faire dans les conditions que nous avons connues et devra s’appuyer sur des profs qui vont devoir faire preuve de souplesse dans leur méthode de travail et des parents qui n’auront pas d’autre choix que de mettre le nez dans la vie de leur enfant sans se cacher derrière toutes les excuses du monde, le travail ou il est grand. À 18 ans, un jeune reste un enfant qui a besoin d’être cadré, la situation est déstabilisante, c’est aux parents de montrer la voie. Ton gosse tu l’as voulu, tu l’assumes.

Ce qu’on peut dire avec une quasi-certitude en ce qui concerne l’an prochain. Le présentiel même s’il est réalisé dans les conditions les plus glauques doit être réalisé pour maintenir le fameux lien social. On critique énormément Jean-Michel Blanquer quant à son propos sur la dangerosité du domicile par rapport à l’école et pourtant il a raison. Il faudra compter les suicides et les traumatismes dans la population chez les jeunes à la sortie.

Le présentiel permet non seulement de créer le lien avec l’enseignant, avec la classe, mais surtout de couper l’isolement et la solitude. Le présentiel c’est aussi ce qui permettra d’évaluer, c’est un manque terrible en cette période où j’ai la conviction que nous aurons perdu un grand nombre d’élèves parce qu’il nous manque les sacro-saintes notes. Pour les enseignants, ce serait l’opportunité de passer aux compétences mais pas seulement les compétences débiles telles qu’on nous les demande où parfois la phrase ressemble plus à du maraboutage, des compétences qu’on n’évalue pas nécessairement : pugnacité, ponctualité, prise de contact, savoir être et j’en passe. Certains élèves auront fait de gros efforts pour placer du bonjour, pour faire des phrases qui auront du sens. Je suis très critique envers les timides par exemple qui ne seront pas sortis de leur zone de confort, cela devrait être évalué. Chaque prof aujourd’hui peut de façon claire mettre une capacité dans la maîtrise des outils informatiques, l’usage de la langue et bien d’autres points encore. Jamais la compétence n’aura paru aussi claire face à une note qui ne veut rien dire tant les outils laissés à portée de main des enfants sont nombreux : triche, entraide, parents, internet.

Ce présentiel doit nous amener à réfléchir maintenant aux méthodes que nous allons mettre en place, chacun à notre niveau. Imaginons que nous avons une classe de 30 élèves, ça rentre pas, on passe à 15. L’internat, la cantine, il faut nécessairement tourner sur des effectifs réduits. Si dans certains établissements de centre-ville c’est « facile », pour des établissements de campagne c’est complexe. Je pense que nous partirions vers un système d’une semaine à l’école, une semaine à la maison et c’est ici qu’il faut déjà commencer à creuser le positionnement y compris au sommet de l’état.

Aujourd’hui le travail depuis la maison est facile. Je ne vous le cache pas, je suis particulièrement à l’aise avec la situation. Je lance un coup de visio quand c’est nécessaire, je fais mes vidéos sur Youtube, je traîne dans le réseau écrit Teams. J’ai amené les élèves à travailler à ma façon, ils sont d’ailleurs à l’aise avec le principe. J’arrive à un niveau d’individualisation jamais réalisé. La semaine prochaine j’aurais fini mon programme de troisième, je vais attaquer par rapport aux élèves encore présents les éléments nécessaires pour attaquer une seconde Générale, PRO ou un CAP. C’est bien évidemment multiplier par trois le travail que je vais à fournir, mais c’est intéressant pour les enfants. C’est facile, parce que je suis en permanence à la maison. Comment gérer alors depuis une présence en classe ? Je pense que je vais m’orienter par demander d’être filmé en classe pour faire éventuellement cours en même temps en présence et à domicile pour tous les élèves. C’est une solution qui ne sera peut-être pas réalisable, certainement intrusive et qui poserait des problèmes éventuels quant au droit à l’image si un enfant passe au tableau et qu’il est filmé, mais sinon cela voudrait dire que les élèves qui ne sont pas présents dans l’établissement, sont livrés à eux-mêmes pendant une semaine complète.

Au sommet de l’état, parce que la mise en application des programmes complets risque de poser des problèmes. La réflexion que je porte à voix haute, ne concerne que mon contexte particulier, ma matière. Pour les matières professionnelles, ça va être complexe. Tout doit être traité au cas par cas avec autant d’exemples et de situations auxquels on ne peut pas penser si on n’est pas concerné. Je pense à mes élèves de Service à la Personne et Aux Territoires, qui doivent faire leurs stages en maison de retraite, ils sont pour l’instant persona non grata.

Dessin d’Eric aka Odysseus

La rentrée de septembre doit être pensée maintenant et j’ai peur que ce qui se passe d’habitude se reproduise comme chaque année, le grand blanc des deux mois de vacances. Pendant l’été l’éducation se refuse de travailler, parce que c’est les vacances et c’est une erreur à ne pas reproduire, une de ces si mauvaises habitudes à changer. Les stratégies doivent être mises en place non seulement dans les établissements scolaires mais aussi avec les partenaires : sociétés de transports, cantines, sociétés de nettoyage, mairies et j’en passe. Pendant les deux mois, il faut bosser, voir les évolutions, préparer. Tous nos cours sont à repenser.

Malheureusement, j’ai l’impression que la grande majorité des individus sont encore sous le choc, bouleversés, bousculés dans leur zone de confort. Un K.O. qui risque d’être fatal à beaucoup de monde, si on ne se reprend pas. On part à l’heure actuelle pour avoir des enfants qui seront six mois sans instruction. Si la rentrée de septembre n’est pas clairement balisée, les fameuses inégalités, les fameux 5%, ce sera des centaines de milliers de jeunes de tout milieu confondu qui n’auront plus de contacts avec l’école pendant peut-être plus d’un an, et ça, il faudra plus d’un vaccin pour arranger les choses.

J’ai profité du déconfinement pour faire ce que j’avais à faire, sans vraiment changer mon mode de vie :

  • Ma fille a repris les cours de conduite à l’auto-école, ce qui fait qu’on va pouvoir rapidement s’orienter vers la conduite accompagnée.
  • J’ai récupéré les affaires à l’internat pour mon fils, où le lycée n’avait aucune consigne, aucune nouvelle, ils avaient néanmoins conscience que l’internat ne rouvrirait pas.
  • J’ai vidé mes sacs à la déchetterie, à Saint-Pierre. Ici encore on s’organise, le marché est en train de mettre un sens de parcours pour éviter que les gens se croisent. Certains restaurants se sont lancés dans la vente à emporter quand certains ne font rien. Je trouve que c’est à l’image de ce qu’on voit, ceux qui ont la capacité à se réinventer, ceux qui sombrent.
  • Le seul point que je n’ai pas réglé, c’est l’opération des dents de sagesse de ma fille, qui devait se faire au moins d’avril, on nous rappellera.

La situation est complexe, les conséquences économiques et sociales qui vont en ressortir vont être gigantesques. Quand je vois que le secteur des machines à café de bureau s’inquiète, on n’imagine pas la portée de l’affaire. Ce qui me paraît évident, c’est que vivre de façon simple, sans être dans la consommation à outrance, vivre sans faire la fête, se contenter de peu, savoir se réinventer, c’est certainement quelques pistes pour l’avenir.

Je vous laisse avec cet énorme mashup, ces gens sont des génies, il se dégage de leur musique une joie de vivre qui file vraiment la patate. Il ne manquerait plus que des compos persos.