Sauver l’éducation et accessoirement le monde, c’est pas gagné

23/02/2019 Non Par cborne

Nous avons fait le second DNB Blanc, au lycée, enfin au lycée chez les collégiens pour arriver à la formidable performance de 6 et des poussières. Je devrais me réjouir, nous avons franchi la barre du 6, la dernière fois c’était en dessous. Pour ce DNB Blanc j’avais par anticipation envoyé un message aux élèves et aux parents avec des indications du genre : il faut savoir qu’une probabilité est un nombre compris entre 0 et 1, qu’on doit faire une division, calculer un pourcentage, savoir qu’une situation de proportionnalité se traduit par une droite qui passe par 0.

Bien sûr, plus de 80% des élèves ne savaient plus calculer une probabilité, quasiment aucun n’a été capable de voir une espèce de courbe à moitié pourrie qui ne passe pas par 0 et de dire que cela ne correspond pas à une situation de proportionnalité. Il y a quelques interrogations à se poser, des interrogations profondes, un peu de culpabilité.

Un de mes collègues faisait remarquer qu’on mettait la charrue avant les bœufs, on essaie d’apprendre des choses plus complexes aux élèves alors qu’ils ne maîtrisent pas les fondamentaux. Dans un énoncé apparaît le mot retrancher, nous avons dû expliquer que c’est soustraire. Les enfants ne lisent pas, ne se cultivent pas, font leur journée avec 4 mots de vocabulaire dont caca, si bien qu’il est difficile de passer aux mathématiques quand on ne maîtrise pas sa langue natale. Ils ne savent pas lire c’est un fait, ils ne savent pas écrire, et ils ne veulent pas écrire. On n’imagine pas qu’un gosse de 14 ans qui a passé une bonne dizaine d’années sur les bancs de l’école, que les collègues des années passées, à une question avec marqué « justifier » aient toléré pour réponse « oui ». Aucune rédaction, aucun effort, les copies sont dégueulasses. Par conséquent, il faudrait reprendre tout depuis le début. Certains leur montrer comment écrire, tenir un stylo, ne pas raturer, faire propre, faire des pages d’écritures. Il faudrait revoir les tables, le français de base. Pour remettre mes élèves à niveau il faudrait un travail colossal, un travail qui n’a pas été fait et qu’il est impossible de faire sur le temps scolaire.

Si on s’interroge sur l’origine du mal, cela me paraît simple, quand on était gamin on faisait à domicile des exercices de répétition conséquents, que ce soit en mathématiques ou en français, on apprenait des trucs aussi inutiles les uns que les autres pour faire travailler notre mémoire, on bossait comme des acharnés. À partir de ce moment-là, comme on travaillait ailleurs qu’à l’école, nos profs qui étaient des pervers pouvaient s’amuser avec nous en nous faisant réaliser des tâches complexes. L’école finalement est encore moins intéressante que ce qu’elle pourrait être, comme les enfants ne travaillent plus à la maison, nous tournons en boucle sur des fondamentaux plutôt que de faire des tâches plus passionnantes.

Le DNB Blanc ici est typique du problème que nous rencontrons. J’étais contre, j’ai dit que cela ne servait à rien, de la même manière que je ne donne plus de DM ou rarement car c’est l’impasse, nous avons perdu la bataille. Quand on m’a dit qu’on refaisait un DNB Blanc, j’ai dit que c’était une connerie, pas le DNB Blanc mais la suite à donner. L’éducation c’est le principe de l’action et de la réaction, j’ai demandé à mes collègues, et maintenant on fait quoi ? Le constat est le même dans toutes les matières, les élèves ont fait le truc complètement sous la jambe, les gamins vont se rétamer, les familles vont recevoir les notes et il ne se passera rien de plus dans les chaumières où les gamins pourront continuer à s’éclater les yeux sur les consoles, fumer un petit joint pour se détendre et envoyer toutes les photos du monde sur leur téléphone portable. Pas de réaction des parents, nous n’allons pas coller 80% de nos élèves, ils ont donc gagné la bataille mais perdu la guerre. La guerre c’est l’avenir, la guerre c’est leur avenir, conditionnés par une société de loisirs quand ils vont réaliser que dehors c’est la jungle, certains vont tenter de revenir dans l’utérus de leur mère. Tant que le travail de l’élève, la responsabilité des parents ne sera pas remise au centre de l’apprentissage on pourra multiplier toutes les méthodes pédagogiques cela ne servira à rien. Ce n’est pas une raison pour ne pas se renouveler car c’est certainement l’un des torts de la profession d’avoir dormi sur ses lauriers pendant des années, mais tout sportif vous dira qu’il a travaillé, tout peintre ou artiste vous dira qu’il y a du travail, le talent ça va cinq minutes. En parlant de se renouveler mon collègue d’histoire Benjamin Laussel s’est lancé dans de la vidéo pédagogique, regardez comme il est beau, chauve et musclé et qu’il maîtrise les codes.

Nous sommes donc coincés dans le jardin d’enfants, la fête permanente et si nous avons déjà perdu la guerre sur ce front, celle face à notre ministre de tutelle n’est pas meilleure. Enfin mon ministre de tutelle, celui des copains, puisque je fais partie de l’agricole. Ah ça, on nous le fait sentir bien profondément.

Souvenez-vous, il y a quelques années, il était devenu une évidence que la note c’était de la merde, on va dire que c’est stigmatisant et que les compétences allaient tout changer. Pourquoi pas. Est apparu alors le LSU, le livret scolaire unique de l’élève, une bonne idée sur le principe, regroupant les compétences du gamin de la maternelle (j’ai fait caca au bon endroit), à la fin de troisième (j’ai fait caca tout seul et au bon endroit). L’ensemble des compétences récupérées dans le LSU, permettait d’obtenir les piliers de la compétence, on se croirait dans Saint Seya et pour le DNB et pour l’orientation. Du fait d’être dans l’agricole, nous avons vécu un énorme ratage quand on s’est aperçu que nous n’étions pas, enseignants dans les bases de l’EN. On nous a fait croire pendant la première année que ça le ferait, on nous a fait croire que dans la seconde année ça le ferait, et finalement rien n’est venu. Nous en sommes à la troisième année. Alors qu’à la rentrée des vacances scolaires, nous allons faire les conseils de classe du second trimestre, nous venons de recevoir l’information que ça y est c’est fait. Mes collègues ont fait une réunion catastrophique qui a atteint des sommets quand le personnel du rectorat a découvert que dans l’enseignement professionnel agricole, nous avions des EPI c’est-à-dire des modules professionnels et qu’on imaginait bien coller des compétences derrière.

C’est la situation que nous vivons au quotidien, l’amateurisme permanent des institutions qui ne sont jamais prêtes, qui ne sont jamais au point mais qui sont pressées par tout, calant le rythme de l’école sur le rythme de la société, ce qui est une erreur. S’il est évident que l’école doit être considérée aussi comme une entreprise à savoir qu’on ne peut pas jeter l’argent du contribuable dans tous les sens, elle ne peut pas être considérée uniquement comme une entreprise et doit se protéger dans la consommation à outrance. Dernièrement on vient d’apprendre que la proposition de loi donnant la priorité au logiciel libre a été refusée, c’est catastrophique à tous les niveaux. Économique car on s’engraisse sur le dos de l’éducation, pas seulement au niveau de l’informatique d’ailleurs, ouvrez un catalogue pour faire de la physique chimie et vous prendrez peur. Les solutions Microsoft, les solutions propriétaires ne sont pas gratuites, la France aurait pu donner un grand coup de pouce au développement de solutions alternatives et asseoir la souveraineté de notre pays en donnant une indépendance à nos enfants, c’est raté. Économique encore et écologique car qui dit solution libre dit souvent reconditionnement du matériel, ce qui aurait pu permettre de développer la filière un projet qui revient assez régulièrement. Je viens de prendre chez Keldy mon revendeur, 20 dual core avec 4 Go de RAM, 160 Go de DD, clavier souris à 20 € TTC l’appareil. Imaginez, à 400 € on monte une salle informatique complète et fonctionnelle sous Linux et c’est sur ce genre de solution qu’on se permet de cracher quand on court après l’argent.

La solution est inextricable car on a en face des gens qui essaient, c’est indéniable, le grand débat sur twitch pour attirer la jeunesse en est l’exemple type. C’est malheureusement ici un triste constat, la vindicte populaire voudrait que le politique ne soit là que pour s’en mettre plein les fouilles, je ne suis pas d’accord. Moi je suis désolé, mais quand les ministres vont sur une plateforme de streaming pour essayer de bouger la jeunesse, de l’atteindre, c’est bien la volonté de vouloir faire le job, de remuer le jeune pour le faire participer à la vie politique, pour qu’il s’intéresse au monde demain. Cet épisode me fait penser à un autre et je ne peux m’empêcher de vous rappeler cette vidéo qui fait sourire aujourd’hui quand elle révoltait hier, la sous-culture c’est tout simplement la culture de demain, tous les vieux cons devraient s’en rappeler.

Désolé pour la parenthèse, mais quand en 2014 l’animateur tendance se moquait ouvertement de la plateforme, en 2019 les ministres s’en servent de tremplin pour toucher le jeune.

Cet article de Slate est une bonne synthèse de ce que je pense, de ce que je constate, de ce que je vois : La vision du monde des jeunes n’est pas celle des «gilets jaunes». Si on devait faire une synthèse bornienne de l’article en quelques mots, on dirait que le jeune est un crevard qui ne croit en rien et qui est incapable de se projeter dans l’avenir. Il faut dire que dans ce monde qui bouge tout le temps, où les parents sont eux-mêmes perdus, la projection à long terme c’est mission impossible. Il faut dire aussi qu’élevés dans le culte de l’enfant roi, dans l’individualisme, pas évident de penser autrement que dans le chacun pour soi.

Il serait dommage de se quitter sur cette teinte défaitiste, malheureusement il faut comprendre qu’à mon simple niveau d’enseignant, je peux difficilement changer le monde, je peux y contribuer mais c’est l’école qu’il faut refonder.

L’école échoue dans toutes ses tentatives de travail collaboratif et ce pour deux raisons : les diplômes sont individuels et ne valorisent que les matières théoriques, pas le sentiment, les enseignants ne sont pas formés pour travailler en équipe. Si demain, on met une note d’empathie, de sympathie dans les examens, ça changerait tout. Il faut valoriser les enfants qui aident leur prochain, il faut favoriser le travail de groupe, il faut encourager les bons gamins. Dis comme ça c’est un peu le monde des bisounours, mais le capitalisme sauvage atteint ses limites, avec un monde qui doit se tourner de plus en plus vers les cycles courts, avec la lutte contre le réchauffement climatique, les insectes qui meurent, il faut radicalement changer la façon de penser, revenir à des valeurs fondamentales qu’il faut inculquer à la jeunesse : le travail, l’empathie, le bon sens.