Resserre les rangs puis taille la mine à ton cra … Solidarité

27/03/2020 Non Par cborne

Il y a huit ans j’écrivais que je commençais à augmenter le niveau de discipline, en huit ans de guerre, vous vous doutez qu’il s’est passé quelques trucs entre temps.

Mercredi après-midi, j’obtenais le feu vert de ma direction pour ouvrir trois classes expérimentales sur TEAMS.

Souvenez-vous. Ma fédération agricole a un partenariat avec l’empire du mal Microsoft. Souvenez-vous encore, on a traîné nos pompes depuis l’annonce du président Macron sur snap le pays des licornes et des oreilles de Mickey pour finir sur Discord. Du fait quand même d’avoir cet outil, l’un des plus utilisés au monde, que SCOLINFO fonctionne de mieux en mieux, pour se mettre un peu conformité avec la RGPD nous sommes avec mes élèves de seconde expérimentateurs, ainsi que leurs collègues de 1ère et Terminale BAC Techno. Le coup de la RGPD n’est d’ailleurs pas anodin, je regardais ce matin cet article de checknews : Les enseignants peuvent-ils faire cours sur Discord pendant le confinement ? Je vais vous le synthétiser de façon très rapide pour vous économiser une lecture. Si effectivement au départ ça partait complètement en sucette et qu’au nom de la continuité pédagogique nous sommes allés à l’essentiel, maintenant que tout fonctionne il faut arrêter la fête du slip.

Je suis bien évidemment entièrement d’accord avec cette vaste hypocrisie, hypocrisie généralisée, hypocrisie partout, vérité nulle part. Hypocrisie des opérateurs qui vous filent 50 Go de plus. Hypocrisie des gens qui applaudissent au balcon le personnel médical pour demander à la voisine aide soignante de déménager. Hypocrisie des plateformes qui filent l’accès à leur bouquin pour mieux vous fidéliser par la suite, comme le font les fournisseurs d’accès télé. Hypocrisie de tous les pédagos du monde qui dénoncent les écrans et qui font faire du tout écran aux gamins jusqu’aux programmes télés aménagés à raison de douze heures par jour. Je vous invite à lire l’excellente réflexion de Gilles à ce propos. Hypocrisie d’expliquer que Discord c’est plus maléfique que d’utiliser des services qui même s’ils ne pompaient pas les données vous font passer par des appareils qui pompent les données.

Derrière chaque action actuellement, quelqu’un pose une stratégie. Ma volonté d’utiliser TEAMS n’est pas anodine. Il y a six mois, j’ai dit à mon chef : faut créer des adresses pros pour nos élèves et commencer à utiliser le partage collaboratif. Il n’était pas question de Teams à l’époque mais du partage de documents pour éviter les problèmes de logiciels au local, je m’explique. À l’heure actuelle nos élèves travaillent sur Libreoffice, ils envoient un document, un collègue le modifie avec Microsoft Office, le travail est explosé. De la même manière les échanges par messages par SCOLINFO est une perte de temps totale quand il suffisait de faire des partages de fichiers dans onedrive et laisser les profs apporter les annotations et les modifications. Malgré le contexte dramatique, tous les informaticiens du monde et ceux qui essaient de faire bouger leurs collègues depuis plus de deux décennies jubilent. Pourquoi ? Tout simplement parce que tout ce que nous avons pu dire, tout ce que nous avons proposé, tout ce qui s’est soldé par un échec est en train de devenir une réalité en moins de deux semaines quand les profs n’ont pas d’autre choix, que celui de s’y mettre.

Et ce que vivent les profs informaticiens, c’est vécu par les écolos qui voient l’air se purifier, les agriculteurs qui peuvent expliquer que sans agriculture française en ce moment on crève au point de recruter les bonnes volontés mais pas les enseignants qui ne font rien, la recherche qui veut des crédits depuis des années, la médecine, les survivalistes et j’en passe. Tout ce beau monde avait raison. Est-ce que ça va changer quelque chose ? Absolument rien, quand on sortira du confinement, les grosses boîtes, même celles qui auront engrangé du bénéfice licencieront à tour de bras, on continuera de raisonner comme des cons et courir après le dernier téléphone.

J’ai donc mis en place des classes Teams et c’est important de comprendre que l’éducation ça fonctionne. Sur les trois équipes, la seule qui est active, c’est celles que nous gérons avec ma collègue d’anglais, mon collègue d’histoire et mon collègue de français qui m’ont suivi dans les réseaux. Parce que les gamins qui sont les meilleurs gamins du monde et avec qui certainement les choses ne seront plus jamais comme avant, ont l’habitude de travailler avec nous de cette façon depuis désormais deux semaines, ça fonctionne. Et dans l’ensemble, tout fonctionne et c’est une véritable révolution, je m’explique.

A nos enfants misères qui ne savent même plus lire. Il est temps mon pays oui de redevenir

Damien Saez

Je me suis rendu compte que j’étais un connard plein de préjugés, un gros connard de prof. Je le savais déjà, vous aussi, mais je viens de me rendre compte que tout ce positionnement lié au résultat, à l’obligation de résultat est un faux problème, et que la bienveillance un mot trop à la mode, a véritablement du sens.

Comme je l’écrivais dans le précédent billet, je fais monter le niveau, ça marche. Les gosses s’appliquent, les gosses font des efforts sur les photos, de façon générale on se rend compte que ça marche pas mal. J’ai envoyé un message pour dire qu’on allait continuer dans ce sens et que deux jours de retard pour un travail de une heure c’est pas possible. Pas possible sans s’excuser. Désormais nos enfants qui ne savent plus lire, sont désormais capables d’écrire et d’envoyer un message avec un mot d’excuse. Quand on voit les situations que nous vivons, beaucoup sont valables.

Je pense que les préjugés c’est de tous les côtés que ça explose. Alors que les contacts avec les parents sont souvent difficiles en temps courant, le fait d’avoir cette obligation de contact, le fait que tout le monde a le numéro de téléphone a créé une dynamique de solidarité où la très grande majorité à hauteur de ses moyens fait le nécessaire pour que le gosse avance. Je prends donc tout zen, je n’envoie pas de message barbare comme j’ai l’habitude de le faire, tout est négocié, tout est négociable où dans cette période de doute, le plus important reste que le gamin fasse un effort, soit correct, et progresse. Je crois que certains parents doivent aussi réaliser le travail que nous faisons au quotidien, et que ce n’est pas forcément simple.

Je reste donc paisible face à toutes les situations. La petite qui m’écrit qu’elle n’a pas de règle chez sa mère mais qu’elle va chez son père. Le gamin qui est chez son père et qui a pas assez de data pour tout faire, il m’envoie par mms. Mes sept élèves qui se pompent tous dessus, j’envoie un message copie les parents pour expliquer que tricher c’est mal et que le prochain coup c’est zéro sur toutes les copies similaires, je leur donne bien sûr l’élément qui me permet de savoir que c’est de la triche. Ils répondent à une question quand il n’y a pas de question. J’informe bien évidemment le papa du gamin qui est à l’origine du devoir (oui je sais je suis fort), qui me demande des exercices supplémentaires pour son fils que j’envoie le lendemain. Comme tout travail mérite salaire, je lui rajoute deux points sur sa note la plus basse.

La sensation, ma sensation profonde c’est d’être passé d’une école de la sanction et du jugement à l’école de la collaboration. L’explication est très simple pour ma part, c’est le fait d’avoir remis le parent dans la partie et d’avoir cassé le groupe classe. Le groupe classe malgré les avantages indéniables, c’est un problème surtout quand souvent dans mon cas ça tire vers le bas. J’ai certains élèves qui se révèlent, tout simplement parce qu’ils sont serrés par leurs parents et qu’ils n’ont d’autres choix que de se la donner une peu. Et c’est d’ailleurs ici qu’on se retrouve sur un critère d’inégalité supplémentaire que j’ai déjà précisé et qu’on peut compléter. Dans un cadre familial où le parent fonctionne, où l’enseignant fonctionne, l’enfant finalement n’a pas trop d’autre choix que celui de fonctionner à son tour. Pour les parents qui ne fonctionnent pas ce n’est pas bien compliqué, on s’en rend compte par l’absence complète de rendu de travail. Pour les profs qui ne fonctionnent pas, je peux vous dire que c’est d’une extrême à l’autre. Certains ne foutent absolument rien et s’orientent vers une année de vacances. J’espère très sérieusement que les chefs d’établissements prendront la mesure, parce que cela dessert totalement notre profession. Et de l’autre des psychopathes. Des gars qui filent en gros 8 heures de boulot à des élèves de primaire, la peur de ne pas donner assez, alors on gave pour se donner bonne conscience. On aura des gosses qui feront des burn out rapidement si certains ne se calment pas rapidement.

Et c’est ici que je me rends compte qu’on peut facilement tomber dans le connardisme aigu et dans la sortie des armes de destruction massive quand quasiment tout peut se régler à l’amiable, en prenant simplement le temps de se mettre à la place de l’autre. Au niveau du collège de ma fille on s’organise, ce sera visio à chaque heure de cours. Le nez dans le guidon, on se dit que c’est formidable, mais si on lève pas la tête, qu’on regarde chez les autres : trois enfants trois ordinateurs ? On s’interroge sur l’équipement des familles ? Sur le réseau ? Car même ici, on découvre que certaines familles n’ont pas de box à la maison, qu’il y a parfois un seul forfait à partager en trois dans un coin pourri.

Enseignant solidaire aujourd’hui, pas enseignant bourreau, enseignant bienveillant qui se met à la place de son prochain, chaque jour j’apprends un peu plus.

J’ai donc monté des classes Teams, et je commence à explorer les possibilités d’Office365. Ici encore je réalise qu’il va falloir arrêter de se comporter comme un connard de libriste. C’est la guerre, c’est le président qui l’a dit et pour l’instant la guerre ne se situe pas à savoir si Microsoft ça pue c’est pas libre. Les libristes, les vrais, ne m’en voudront pas, parce que les libristes les vrais fabriquent des respirateurs à l’arrache ou essaient de contribuer comme ils peuvent avec leurs compétences pour sauver le monde. Ils m’excuseront alors ce moment d’égarement parce que l’urgence désormais n’est pas vraiment l’éducation, l’urgence c’est de maintenir la sensation de normalité chez nos 12 millions d’enfants en étant au charbon chaque jour. Une présence virtuelle tellement forte au quotidien qu’on pourrait presque croire qu’elle est palpable, qu’on est à l’école comme pour de vrai.

Je me suis lancé dans l’utilisation des questionnaires Forms, on arrive à monter des trucs rigolos, facilement et surtout rapidement. Je vous montre quelques écrans d’un petit quizz python que j’ai fait pour les élèves pour voir si ça marche.

L’outil est bien fait, et permet de façon efficace de voir les réponses, de faire quelques statistiques. Cela fera certainement partie des choses que je vais approfondir, je regarderais un de ces quatre ce qu’il existe en logiciel libre mais plus tard.

Cette semaine a été plus productive. On arrive à amener les élèves un peu plus à l’endroit où l’on veut avec moins de contraintes techniques et de problèmes. La classe à la maison pour beaucoup d’enseignants comme moi qui se la donnent, laissera des traces indélébiles dans les façons de faire pédagogique.

Il est déjà tard, ma journée a commencé à 6h30, je viens de répondre à un message de parent il y a peu, cela fera certainement partie des prochains défis, les horaires.

Nous nous quittons avec Saez, 1000 vues pour l’une des plus belles chansons du patrimoine français, c’est le général qui avait raison, les Français sont des veaux. Prenez soin de vous.