Résister ou anticiper ?

22/11/2017 Non Par cborne

La sortie de Firefox Quantum a ceci d’intéressant qu’elle nous rappelle que c’est un non événement. Ce n’est pas de la mesquinerie mais il y a dix ans, ça aurait été événementiel, aujourd’hui il est nécessaire de resituer les choses dans leur contexte. Il y a dix ans le smartphone est sous représenté, aujourd’hui il domine le monde, il y a dix ans penser navigateur, c’était penser PC, aujourd’hui c’est penser smartphone. Si on regarde la part de marché des navigateurs sur Wikipedia Firefox représenterait environ 7% toute machine confondue, c’est assez dérisoire si on reste objectif, on est loin du verre à moitié plein ou du verre à moitié vide, 7% c’est 93% d’autre chose.

La situation de Firefox est complexe, comme elle l’est pour de nombreux logiciels qui se doivent d’assurer sur tous les terrains. Par exemple Libreoffice est dans une situation plus enviable, Libreoffice n’a besoin de combattre que sur deux terrains, celui de l’ordinateur, et celui du cloud, Libreoffice n’a pas à se poser la question d’être utilisable sur une tablette ou sur un smartphone. C’est le problème de Firefox, être performant sur toutes les plateformes dans toutes les dimensions quel que soit le système d’exploitation. Firefox fonctionne en effet sur Windows, Android, iOS, Mac, Linux, de la plus petite des résolutions à la plus grande. C’est la problématique que l’on va rencontrer pour de nombreux logiciels et qui doivent forcément nous interroger sur l’avenir de certaines façons de faire, et éventuellement sur le deuil de certaines technologies.

Le mail est un bon exemple. C’est une technologie qu’on annonce comme morte chaque jour, et pourtant le mail se maintient, en tout cas dans l’univers du travail où tout le monde vous confirmera que si le réseau social d’entreprise a sa place, il ne remplace pas le courriel. Le mail est moins utilisé, disparaîtra certainement quand les réseaux sociaux auront compris qu’il faut inclure l’équivalent d’un client mail propre, d’un agenda professionnel, de façon finalement à aspirer le mail dans le réseau social pour inciter l’utilisateur à afficher un profil unique : son profil social. Il faudra apprendre à jongler entre ses différentes sphères, professionnelles, privées, publiques. Un mail menacé, un mail peut-être voué à disparaître pour ce qu’il est, et un mail qui pour l’heure évolue dans sa pratique. On apprend que 55% des mails sont consultés depuis un mobile. L’article ne va pas assez loin car s’il a les chiffres sur l’ouverture de mail, il n’a pas de sources sur la réponse. Je consulte principalement mes mails depuis mon smartphone, il est très rare que je réponde par ce biais. Je pense d’ailleurs que c’est en lien avec mon âge, je ne suis pas assez à l’aise avec la manipulation de l’outil, je tape d’un doigt (on dirait ma mère citation d’une élève), je pense qu’un mail correspond à une attente spécifique qui nécessite une réponse travaillée sinon on utilise le SMS. Si le mail se consulte principalement par smartphone, il apparaît évident que Thunderbird, Outlook et les différents clients en durs soient en retrait, on peut lire dans l’article : Les emails ouverts depuis un client mail comme Outlook ou Thunderbird génèrent désormais le plus faible taux d’ouverture avec seulement 16%, contre 34% en 2012.

C’est ici je pense que va se jouer la notion de deuil technologique par rapport à ce qui semble plus ou moins inéluctable, la mort de Thunderbird et certainement à terme la mort de Outlook mais aussi d’Office dans sa version locale. Si pour l’heure Office365 n’est pas assez performant pour compenser la version locale qui présente bien plus de fonctionnalités, Microsoft en fait de plus en plus et à raison, puisque l’argent de ses abonnements coule à flot. Plus de versions à maintenir, l’obligation pour l’utilisateur de payer chaque année, le tout cloud a de très gros avantages pour le géant de Redmond, moins pour l’utilisateur. Thunderbird fait partie de ces logiciels que nous verrons disparaître car Thunderbird s’appuie sur une technologie vouée à disparaître et n’a pas su trouver son chemin en entreprise même si certains me diront qu’il est parfaitement utilisable.

adieu Thunderbird, on t’aimait bien

Je suis toujours utilisateur de Thunderbird qui me permet de synchroniser proprement mes trois comptes, deux personnels, le compte professionnel Office365, c’est difficile. La gestion de la synchronisation du compte n’est pas au point, passe par un plugin mal maintenu pour le calendrier, je suis forcé de faire le ménage en ligne régulièrement, je n’arrive pas à gérer la totalité de mes actions depuis Thunderbird si bien que je reviens souvent à la version en ligne de Outlook. Pas trop le choix non plus, j’évoquais le fait de fondre le mail dans autre chose à plus ou moins long terme, Microsoft a bien réussi de ce côté. Je vais en ligne pour aller sur Yammer, je vais en ligne pour mettre à jour mes fichiers dans mon onedrive du fait de ne pas avoir de synchronisation sous Linux, pour consulter le sharepoint du lycée, pour moi aller sur Office365, ce n’est pas s’arrêter au mail, c’est entrer dans mon univers professionnel. Thunderbird pris dans l’étau d’une transformation de certains usages vers le mobile, et le fait de ne pas avoir trouvé sa place dans le milieu professionnel finira je pense par disparaître de façon naturelle.

L’informatique c’est quand même quelque chose de globalement pas si stupide que ça si on réfléchit bien et même plutôt basique. On vit dans le complot permanent, on vit avec de fortes pressions consuméristes, mais à la sortie ce sont les usages qui l’emportent. Il y a quelques années, avec le rouleau compresseur tablette, je vous aurai affirmé avec certitude qu’on allait tous mourir, ce n’est plus le cas aujourd’hui, certaines choses vont disparaître car c’est l’ordre naturel des choses qui le veut. Le ras de marée tablette est passé par là, a balayé pas mal de certitudes, remis en question quelques bricoles mais en fait c’est le smartphone qui aura mis tout le monde d’accord sans qu’on s’en rende compte. Il faut dire que les marchands ont bien fait le forcing, les sites d’informatique ont bien cautionné, mais c’est de façon totalement insidieuse que le smartphone a pris le pouvoir quand on annonçait la révolution tablette. Le smartphone est dans la poche, il permet de consulter ses mails, lire dans le train, jouer, communiquer sur les réseaux, la tablette reste trop encombrante pour concurrencer un téléphone devenu de plus en plus grand et pas assez performante pour s’aligner sur ce qu’est capable de faire un PC. On évoquait il y a quelques années que dans les amphithéâtres pendant des conférences, on voyait des salles pleines avec des Ipad, aujourd’hui le PC portable est revenu. La tablette est un outil de consommation, difficile de produire avec, si bien qu’on voit apparaître de façon claire des usages pour toutes les machines.

Je distingue trois critères de vie ou de survie d’une technologie avec pour les trois une règle qui les domine toutes, l’utilité. Si le mail est utile, il continuera à vivre, les messageries comme AIM, ICQ ont disparu car elles n’étaient plus utiles, CQFD. Comme indiqué, les gens ne sont pas si bêtes, où sont les lunettes connectées et les smartwatches ? Retournées dans les cartons car elles n’étaient pas assez utiles.

Mes trois critères sont : le grand public, le marché professionnel, et le marché de niche. Ces trois marchés vivent les uns avec les autres, les uns des autres. De façon indiscutable nous allons vers la dématérialisation des produits culturels, deux tiers des vidéos aux états unis sont digitales. A terme il paraît évident que nous allons assister à la disparition du support physique et je dirai qu’il ne l’a pas volé. Si on pouvait trouver une justification du passage de la VHS au DVD, l’évolution du DVD vers le bluray est plus délicate et surtout elle imposerait à un collectionneur de tout recommencer de façon systématique, à chaque sortie d’un nouveau format encore plus puissant que le précédent. Il paraît évident que le grand public qui reste consommateur de produits culturels a vu dans le dématerialisé une opportunité pour ne plus subir les révolutions technologiques à l’instar de ceux qui préfèrent des solutions cloud à des logiciels installés en dur sur leur PC qu’ils doivent mettre à jour. Si vous avez l’existence d’une solution grand public, vous avez nécessairement le pendant avec le marché de niche. Moins palpable dans le domaine de la vidéo, les gens restent encore attachés à l’objet y compris chez certains jeunes qui y voient une opportunité de ne pas faire pareil. Le retour en force du vinyle depuis plusieurs années est une preuve parmi d’autres. Pour le marché professionnel, c’est lui qui permettra par exemple de faire vivre les ordinateurs pendant un bon bout de temps et Linux qui va avec.

Comment savoir si une technologie est morte ? Comment anticiper ? Faut-il d’ailleurs anticiper ? Faut-il au contraire tomber dans la résistance ?

Avec les années, le recul, j’ai acquis la certitude qu’il fallait arrêter de crier au loup, d’écouter les autres crier au loup, de prendre le temps de voir venir les choses car tout ceci n’est pas très urgent. Thunderbird s’il n’est pas mort, ne bouge pas trop, il peut mourir demain ça ne me posera pas plus de problème que cela tant qu’il n’y aura pas une révolution dans les protocoles de mail, révolution qui n’arrivera pas non plus. Comprenez que tout virer pour ne faire que l’expérience du réseau social n’aurait pas de sens, j’ai le temps de voir venir. Les annonces de la presse sont très anxiogènes, c’est certainement les autres qui sont les plus mauvais influenceurs. Il y a quelques mois les mêmes qui annoncent le retour triomphal de Firefox sont ceux qui donnaient le témoignage d’un certain responsable pour expliquer que Firefox va mourir. Firefox malgré sa faible présence sur le net continuera de survivre, et si Google juge que les partenariats ne sont pas intéressants, que Chrome est tellement majoritaire que ce n’est plus la peine de payer, il y aura d’autres sociétés qui investiront. La prise de conscience du monopole des GAFAM devient de plus en plus récurrente dans de nombreux écrits, dans les préoccupations des responsables, il est évident qu’à terme « on » finira par faire quelque chose. Je risque de faire partie du « on », je n’ai jamais donné un centime à la fondation Mozilla, avec la sortie de Quantum la donne pourrait changer.

Et c’est ici qu’entre la notion de temps, d’espoir. Si vous suivez mes écrits sous toutes ses formes depuis des années, mon problème principal avec Firefox aura toujours été les soucis de mémoire, la méthode qui consiste à couper et relancer pour libérer la RAM n’était plus acceptable en 2017. La fondation Mozilla avec cette version revient totalement dans la course des navigateurs, les gens qui avaient fait le choix de quitter Firefox pour tout un tas de bonnes raisons devraient faire un essai pour noter les progrès réalisés par le navigateur. Si on vit dans l’urgence, la moindre anicroche, le moindre problème nous fait enterrer les technologies. Je viens de décrire ici ce qu’on appelle la résistance, résister au chant des sirènes, prendre le temps de se forger une analyse personnelle qu’il faudra quand même confronter à d’autres avis, des avis de gens loin des médias qui ne livrent plus aucune analyse.

Dans certains cas malheureusement il ne faut pas se leurrer, les gens qui ont misé par exemple sur jabber ont peu d’espoir de voir la technologie décoller même si celle-ci est encore utilisée dans des cercles très fermés. On reste dans le cas tendancieux du service libre et auto-hébergeable, tant qu’il y aura quelqu’un pour faire tourner une instance jabber vous aurez quelqu’un avec qui discuter. Si en outre un service propriétaire décide d’arrêter, vous n’avez d’autres choix que de vous soumettre. L’acceptation va donc être forcée ou propre à chacun, je n’ai plus de compte jabber aujourd’hui, je pourrai en avoir un, d’autres continuent de l’utiliser.

L’anticipation reste toujours très délicate car elle peut être à l’origine de la fin d’un projet. Si tout le monde à l’heure actuelle se dit que Firefox et ses 7 % ça sent le sapin, on n’anticipe pas, on est à l’origine du début de la fin. Le terme d’anticipation est donc inapproprié, il faudrait plutôt dire, se créer des issues de secours. Au moment où j’écris ces lignes, je vais voir comment me passer de Thunderbird. Je ne dis pas que je vais anticiper sur sa disparition mais je vais regarder dans les solutions possibles, existantes, celles que je ne connais pas encore si la gestion d’un compte Office365 sous Linux peut se faire de façon plus convaincante.

L’informatique à l’instar de nombreux domaines, c’est la combinaison savante de ces ensembles. Parfois il faut apprendre à résister et ne pas céder au premier écueil qui se produit. Des fois, il n’y a pas d’autre choix que de se résigner, quoi qu’il arrive, il faut se tenir informé, rester sur le qui-vive pour être prêt à anticiper au cas où.

Pour aller plus loin : Face à la tech, le besoin de garder un esprit critique