Réseau social : perdu d’avance

23/11/2017 Non Par cborne

Notre histoire remonte à un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître, à la louche 10 ans, oui je suis prof de maths. A cette époque Twitter existe déjà, n’a pas la sale réputation qu’il a actuellement et pour preuve, RMS en personne a dit que ce n’était pas le plus sale. Mais quand on est libriste, il faut des outils de libristes, sinon on n’est pas vraiment libre et libriste. Il existe un truc qui s’appelle statusnet qui est un service de microblog qui peut s’installer chez soi, la décentralisation au pouvoir, et la possibilité de communiquer avec d’autres instances. A l’époque, la problématique est déjà là, ce sera toujours la même dans vingt ans, il sera difficile de démocratiser tout service tant qu’il ne sera pas d’une simplicité enfantine à déployer, à maintenir et à sécuriser. Il y a donc toujours quelques courageux qui vont créer des instances et héberger des tas de gens, c’est ici qu’on se rend compte que le réseau qu’on espère décentralisé est en fait centralisé entre quelques bénévoles. A l’époque l’instance principale s’appelle identi.ca et forcément la très grande majorité de ceux qui cherchent une alternative à twitter se ruent dessus.

Le problème d’identi.ca est le problème qu’on rencontre actuellement sur Mastodon qu’on rencontrera encore dans vingt ans (décidément) et se résume à ça :

Je vais vous expliquer le principe de l’El Dorado en informatique. Ce n’est pas le meilleur qui compte, c’est le premier. C’est un peu à nuancer quand même, mais si on regarde les blogs, les sites, les youtubeurs qui ont du succès, ce ne sont pas des gens qui sont arrivés sur la place il y a six mois mais les plus anciens. Vous avez indéniablement l’avantage de l’ancienneté si vous êtes le premier sur la place, un peu comme les mineurs à la recherche de pépites d’or, premier arrivé, premier servi. Lorsque le réseau Mastodon est arrivé, certaines personnes ont imaginé qu’il fallait en être au cas où le réseau pulvériserait tout sur son passage, la grande vague de liberté qui nous délivrerait du mal des GAFAM, ce n’est pas à moi qu’on va la faire, j’en ai trop vu des révolutions. Se rendant compte peu après que le succès attendu ne serait pas au rendez-vous, que la tendance ne s’inverserait pas, ils sont tout simplement retournés sur Twitter qu’ils avaient lynché, ils le referont, mais qui permet de toucher quand même un public des milliers de fois plus important. Car ne nous leurrons pas, tous les comptes twitter de ces gens, de ces institutions sont actifs, ils ont fait le choix délibéré d’abandonner Mastodon pas assez bankable. Boulet d’ailleurs, j’en profite pour linker son dessin sur les recettes de grand-mère, avait écrit non sans humour qu’il testait Mastodon avant que ce soit has been, c’était déjà le cas avant même que ça commence.

L’histoire se répète, revenons en arrière.

A cette époque nous étions nombreux à avoir ouvert les deux comptes, un twitter, un identi.ca. Les plus anciens d’entre vous se rappelleront de ma période « VOUS DEVRIEZ ÊTRE PLUS NOMBREUX A ME SUIVRE SUR TWITTER » que j’ai transformé désormais en vous devriez être plus nombreux à me donner de l’argent. Le problème qui s’est très rapidement posé et qui se posera encore dans vingt ans c’est que deux outils pour faire la même chose c’est un outil de trop. Comprenez qu’il ne faut pas jeter la pierre aux gens qui ont abandonné Mastodon au profit de Twitter, l’utilisation des réseaux c’est chronophage, on a besoin d’avoir un retour sur investissement, on fait des choix. Les choix c’étaient les mêmes à l’époque, nous avons été certains à tenter l’expérience identi.ca au et laisser de côté twitter pour se rendre compte que ce n’était pas la majorité des gens qui se positionnaient de cette façon, et que c’était regrettable notamment que des libristes un peu connus ne prennent pas une décision tranchée en faveur du libre.

Les années ont passé, et c’est le réseau Diaspora* qui débarque. Nous sommes en 2010, (PARCE QU’ON EST EN 2010 !), quatre jeunes étudiants lancent un kickstarter, c’était nouveau pour l’époque, ils voulaient 10.000 dollars pour faire le facebook killer, ils ont ramassé 200.000, même Marc Zuckerberg a fait un don, très drôle, ironique même. Cela prouve qu’il y avait une demande sincère, un peu dommage qu’on ait oublié le réseau social statusnet. Diaspora* aura été quand même une aventure difficile, on ne sait pas trop à quoi ont servi les 10.000 dollars, un suicide d’un des quatre développeurs à l’origine du projet pour finir par rendre le réseau à sa communauté. J’avais balancé des messages bien haineux et sorti l’affiche du film prends l’oseille et tire toi de Woody Allen. Il faut saluer des gens comme Fla, qui ont continué et qui continuent de croire dans le projet et qui ont su à une époque redorer l’image de ce réseau maudit. Même si Framasoft n’a jamais été partant pour être le Google français, il se trouve que son instance fait partie de celles qui ont le plus de succès. On rencontre en effet la problématique de statusnet, difficile à installer avec des technologies en ruby, donc un serveur dédié de façon obligatoire. Et la même problématique, pas de gens normaux sur le réseau, un nid à libriste et les libristes les plus connus qui ne font pas l’effort d’utiliser ce moyen, préférant rester sur twitter.

Mastodon aura surpris tout le monde, car le réseau « sorti de nulle part » a buzzé de façon exceptionnelle au mois d’avril 2017 je pense, disons dans ces eaux là. Il faudra se pencher sérieusement sur les origines, mais ici encore on peut avoir quelques regrets. Alors que le projet diaspora existe, que statusnet est devenu Gnu Social et continue d’exister, c’est un nouveau projet qui est basé sur ostatus comme hubzilla, friendica et j’en passe, donc des codeurs qui vont coder globalement la même chose au lieu de contribuer sur un vrai projet d’envergure. Ce n’est pas une critique, c’est un constat, chacun fait ce qu’il veut de son temps libre. Une fois de plus des gens y ont cru sincèrement, mais pour moi le constat est toujours le même, c’était perdu d’avance.

Oui certains ont fait l’effort d’arrêter leur twitter pour ne prendre que Mastodon, oui certaines personnes sont des têtes nouvelles mais dans sa globalité identi.ca -> diaspora* -> Mastodon, on retrouve beaucoup, beaucoup, mais vraiment beaucoup de têtes qu’on croisait il y a déjà plus de dix ans. Je vous évite le discours sur l’entre-soi, mais c’est ainsi, le réseau social libre est à la croisée des chemins entre les libristes, les gauchistes, quelques illuminés, on n’est pas dans le réseau des familles, le réseau de monsieur et de madame tout le monde, il ne quittera donc jamais l’ornière.

Cela dit il y a quand même quelques questions à se poser sur l’avenir de tout ça. On a pu voir dernièrement que les gens passaient 43% moins de temps sur Facebook en 2017 par rapport à 2016. Je n’irai pas enterrer le réseau social qui continue d’engranger des milliards mais ce qu’on peut lire dans reddit à ce sujet est particulièrement intéressant. Les gens expriment qu’ils utilisent l’application de messages pour communiquer, qu’en fait c’est un peu leur carnet d’adresse. L’information qu’ils voient circuler c’est de la blague débile, si bien qu’ils vont ailleurs, reddit par exemple. Je pense qu’on assistera à une explosion du système monolithique du réseau social unique pour revenir à des réseaux spécialisés. Les jeunes continueront d’aller à gauche à droite, les gens auront un facebook pour regarder ce qui se passe chez le voisin, chez leurs anciens amis, mais ils iront ailleurs pour vivre leurs passions, l’informatique, le bricolage, la voiture, sur des sites ou des réseaux qui ne font que ça. A l’instar des ordinateurs qu’on a enterrés trop vite, c’est peut-être les blogs et les forums qu’on a tués trop tôt.

Il y a quelques temps j’évoquais la possibilité de rouvrir un compte twitter ou un compte facebook pour aller chercher les gens où ils sont. Je dois dire que depuis que j’ai vu l’annonce de la baisse de consultation, je me demande si finalement ce n’est pas faire un compte pour voir qu’ils n’y sont pas. Je vais donc mettre en suspend cette idée, faire tourner mon instance Gnu Social qui communique à la fois avec Mastodon et Diaspora* et voir venir, continuer de bloguer, faire vivre mon forum, enfin bref la routine.

Avant de nous quitter sur un billet déjà un peu long, à peine 1800 mots, petit joueur, j’aimerai vous toucher un mot sur les problématiques principales du Gnu Social – Mastodon – Diaspora*, puisqu’il faut bien comprendre que c’est la même chose. Mais avant quand même, ce qui fait du avant avant de se quitter, un avantage. Gnu Social désormais s’installe en quelques clics, c’est une technologie php / mysql, si vous avez un hébergement chez o2switch c’est posé en deux minutes depuis Softaculous. La facilité d’installation de Gnu Social est un vrai plus, je m’héberge depuis un mutualisé ce qui fait que j’ai moins envie de supprimer l’instance, on verra si elle tient le choc à l’usure quand on connaît ma facilité pour tout casser.

  • la force du système décentralisé est une véritable faiblesse. En fait comme tout le monde n’est pas sur la même instance, il est impossible de suivre une conversation sauf si on y va directement ou si on suit toutes les personnes concernées.
  • nous ne venons pas chercher la même chose sur ces réseaux, je viens pour ma part pour échanger de l’actu, pour apprendre, et ce n’est pas le cas de tout le monde. C’est aussi vrai vous me direz pour d’autres réseaux sociaux, mais quand je vois dans les dernières choses que j’ai pu lire un concours géant pour détourner des titres de films pour y glisser des produits alimentaires, je me dis que ce n’est certainement pas avec ça qu’on va réussir à faire venir du monde. Il paraît évident qu’on ne peut pas être toujours sérieux, toujours productif, mais il faudra bien se rendre à l’évidence qu’un réseau doit se démarquer, apporter sa différence, si vous trouvez des gens sérieux qui échangent des propos sérieux sur de l’informatique un peu haut de gamme ça donnera peut-être envie à des spécialistes de s’inscrire.

Ce qu’il faut comprendre c’est que la force d’un réseau est liée à ceux qui le font vivre. J’évoquais les avantages du réseau social d’entreprise, j’en reviens un peu ces jours-ci. Il est apparu que nous n’étions que deux profs à donner nos documents de façon régulière, les autres sont globalement des spectateurs ou des demandeurs. Si on n’a pas de vrais animateurs dans les réseaux, des piliers, des gens qui vous donnent envie et qui ne sont présents que de façon exclusive, alors ça ne marchera pas. Si Cyprien et Norman lâchent Youtube au profit de Mastodon ça changerait radicalement la donne.