Réguler la consommation culturelle, un enjeu

17/10/2017 Non Par cborne

On se plaint aujourd’hui de la dispersion des jeunes, du manque de concentration, sans finalement réaliser que c’est un processus normal dans le monde dans lequel nous vivons.

En 1990 : peu de chaînes de télévision, pas d’Internet grand public, pas de réseaux sociaux, une musique qu’il faut payer tout comme les films, pas de téléphonie mobile pour tout un chacun. Dans cette période, nous avons connu l’ennui, une période où il n’y avait pas mieux à faire que de sortir, faire du sport, lire ou même travailler. En 2017, nous nous orientons vers le tout illimité, les journées font toujours 24 heures, vous avez Netflix, les sites de streaming, des jeux consoles passionnants dans des mondes persistants, des réseaux sociaux qui n’existaient pas et qui font tout pour vous garder le plus de temps possible.

Le problème est donc simple, on a une explosion de l’accès à la culture, un temps équivalent à il y a 30 ans pour tout faire, le jeune fait donc indéniablement des choix. Les choix, on les voit dans le quotidien, la lecture a disparu car on n’a plus de temps à y consacrer, je trouve que j’ai moins de jeunes impliqués dans les activités sportives, beaucoup de fatigue car on prend sur le temps de sommeil et le temps de travail. Concrètement, avec la masse de tentations qui est proposée, des tentations qui font tourner le commerce, il est difficile pour le jeune de tout faire. De l’autre côté, pour les adultes ce n’est pas mieux, on y viendra plus loin, mais la crise, les difficultés financières, font qu’aujourd’hui les parents sont quand même moins présents, accrochés à leur travail, et parfois à la reconstitution de leur vie de couple. Les écrans finalement ça arrange tout le monde, sur du court terme en tout cas, je ne vais pas ressortir l’affiche d’idiocracy.

Jean-Michel Blanquer a dit : « Il ne faut pas exposer les enfants aux écrans jusqu’à 6 ans ». Jean-Michel Blanquer sera certainement le ministre qui va réussir à dynamiter les vacances, qui posera certainement des problèmes au corps enseignant, mais j’apprécie son côté réactionnaire de l’homme qui pense qu’on ne résoudra pas tout par les nouvelles technologies. S’attaquer au téléphone portable à l’école est une mission impossible, je l’ai suffisamment répété, d’un point de vue technique notamment ce sera une charge de plus à porter par les établissements scolaires. Dans la globalité les élèves sont à l’écoute et je trouve que ça s’arrange avec les années, la question n’est pas tant ce que peut faire un enfant quand il est en face d’adultes pendant sept heures, la question est surtout ce qu’il faudrait faire pour les enfants le reste du temps.

J’avais écrit un billet dans lequel j’écrivais que la culture sauverait tous les enfants, pour moi l’un des problèmes majeurs c’est que face à l’écran, la génération actuelle au lieu de manger le savoir, s’oriente directement vers la crétinerie. Peut-on reprocher aux jeunes la recherche de facilité ? Non, certainement pas. Un jour dans des échanges avec des élèves de troisième, un gamin disait que ses parents ne pouvaient pas comprendre que parfois on n’avait pas envie de sortir, qu’on pouvait à 15 ans être aussi fatigué de sa journée ou de sa semaine et qu’on pouvait s’octroyer un moment de détente face à un écran même si c’est stérile. Je lui ai donné raison. Étudiant, je faisais les allers retours entre Nîmes et la Faculté de Montpellier, le train, la marche à pied, le bus, des heures de transport, mon réconfort du vendredi soir c’était de regarder le commandant Stubing dans la croisière s’amuse.

On pourrait faire des sujets de thèse sur la croisière s’amuse, rien que sur les moustaches de Isaac.

Le problème n’est pas le moment d’égarement, le problème c’est que ce n’est que de l’égarement. A l’heure actuelle on consomme n’importe quoi d’un point de vue culturel, dans des quantités colossales, sans chercher à tirer profit des connaissances qui nous sont distribuées. Est-ce qu’à 42 ans, on fait mieux ? Et bien en fait, on commence.

Avec Iceman alors que nous avons quelques années d’écart, nous avons souvent des pensées communes. Dans son billet de blog concentration, il évoque des difficultés à … se concentrer, des choses qu’il était capable de faire avant et qu’il peut difficilement faire maintenant, il évoque la nécessité de couper l’Internet ou disons de couper un peu tout pour être davantage productif, la fameuse déconnexion. Ce qu’il évoque, j’ai exactement les mêmes problèmes, mais je dirai que j’avais un tour d’avance sur ma génération. Enfant, ma mère devenait folle, assis sur le tapis familial, je jouais aux légos en regardant la télévision, plus tard, les devoirs devant la télé, j’ai toujours réalisé un minimum de deux tâches à la fois. Cela m’a certainement joué des tours, des échecs scolaires, je n’ai pas une très bonne mémoire ou disons une mémoire sélective. Avec l’âge ce que je pouvais faire, la multiplication des tâches, je n’y arrive plus, si j’ai changé ma façon de faire pour bloguer, c’est aussi en partie à cause de ça, je l’ai découvert ces derniers temps, c’est que je n’y arrivais plus. Comprenez que les pavés que je rédige, en terme de quantité peuvent vous faire croire que je n’ai pas diminué la cadence. En fait, j’écris désormais de façon totalement détachée de l’actualité, ce qui m’évite de répondre aux stimuli de la précipitation, mais j’écris sans regarder un film en même temps, parfois sur plusieurs jours, avec à peine un fond musical et encore, de moins en moins. Je prends davantage de temps pour écrire, et si je n’ai pas le temps d’écrire, et bien je n’écris pas. J’ai pris la décision personnelle du choix d’un autre rythme, pas celui qu’on essaie de m’imposer, le mien.

Car si je devais suivre le rythme que je m’imposais depuis ces dernières années, je continuerai de m’envoyer des intégrales de séries télévisées que je ne regarde quasiment plus, je serai joueur PC où je m’enverrai tous les humble bundle du monde avec un compte Steam à 250 jeux, je regarderais tous les films qui sortent. Ceci a un prix : le temps. Ce temps qui n’est pas incompressible, ce temps qui impose de faire des choix.

A 42 ans donc, je commence à trouver un équilibre. Je fais des choix que je m’impose, j’ai arrêté de regarder par exemple des blockbusters américains qui sont de plus en plus mauvais, j’arrête désormais un film même si je l’ai commencé il y a trente minutes, aujourd’hui je ne prends plus la patience de regarder des bouses, et en amont je fais l’effort d’essayer de choisir. Comme pour mes jeux vidéo, la PS4 est un bon moyen de calmer les ardeurs, je prends le temps de lire les tests et si je dois lâcher 60 €, c’est pour des heures de plaisir.

Si à mon âge avancé, je commence à peine à me sortir de la gestion de la masse culturelle, si j’apprends à faire des choix alors que j’ai connu l’époque où on n’avait pas le choix, comment les jeunes peuvent réussir à suivre ? Suivre les réseaux sociaux, suivre l’actualité musicale, regarder les séries, les films, les émissions débiles, faire la fête, un peu de boulot, aller à l’école, comment trouver le temps ?

je cherchais une image plus classique mais cette photo de vieux qui regarde sa montre me fait sourire. Je trouve que c’est mesquin, le Monsieur est âgé, on a l’impression qu’il attend la mort. Ou un paradoxe entre quelqu’un qui a le temps et qui regarde quand même l’heure. Comme quoi l’image laisse la place à l’imagination.

Comme évoqué plus haut, les jeunes ont déjà fait des choix en rognant sur le temps de travail, sur les sorties, ou sur le sommeil. On ne peut pas dire que c’est particulièrement sain. Ce que je vais écrire peut sembler à la croisée des chemins entre le réac et le bobo qui vit dans le fin fond du Larzac mais limiter de façon drastique les usages n’est certainement pas la plus mauvaise des solutions. Dans mon entourage, beaucoup de parents ont dit stop, plus de réseaux sociaux, plus de tablette, de smartphone, et tout un chacun constate que leur enfant n’est pas plus malheureux, au contraire, il s’allège de préoccupations qui le dépassent, il a l’air comme soulagé, plus équilibré.

Il serait malhonnête de ma part de dire que nous tenons avec mon épouse les clés d’une éducation parfaite, je peux simplement vous dire ce que nous avons pu essayer, nos échecs et nos succès. Nos enfants se sont montrés incapables de gérer les appareils numériques et il est apparu qu’il était impossible d’étancher la soif d’écrans. L’insatisfaction permanente, à la limite de la boulimie, il en faut toujours plus. Nous avons essayé la carte de la confiance, mais ça n’a jamais fonctionné, j’ai souvenir d’avoir dû confisquer le smartphone de mon fils deux jours après lui avoir confié car c’était n’importe quoi. Des jeux, de l’obsession, toujours un oeil sur le portable. Ma fille et son vieux téléphone pourri à clapet, elle faisait l’exploit d’envoyer des centaines de messages par jour. Les écrans, des heures de Youtube pour regarder des parties de pokemons pour l’un, des youtubeuses beauté pour l’autre. Comme le disait mon élève, on a effectivement le droit de regarder des choses débiles pour se détendre, et que celui qui ne l’a jamais fait me jette la première pierre. Malheureusement quand on ne regarde que des choses débiles, c’est qu’on a franchi le cap de la détente. Nous sommes arrivés à couper au fur et à mesure tous les robinets, pour ne laisser accès qu’à deux heures de télé par jour. Là encore, il faut parfois intervenir quand on les voit jouer avec le replay pour regarder un épisode de Rex le chien policier qu’ils ont déjà vu …

Est-ce que mes enfants ont l’air plus malheureux ? Pas plus que ça, je regrette qu’ils ne mettent pas les moments de désoeuvrement pour prendre un bouquin, je ne sais pas si c’est inhérent à leur âge, à leur personnalité, à la jeunesse dans sa majorité mais c’est tout sauf la culture. Est-ce qu’ils ratent vraiment quelque chose ?

On a souvent le débat sur l’actualité qui fait que si on a raté trois jours d’actu, ce n’est pas la fin du monde, et qu’en plus ça permet de faire le tri dans les fakes news. En fait ils vont surtout rater la dernière vidéo d’un Youtubeur, d’un chanteur et c’est peut-être ici qu’ils pourraient être pénalisés en terme d’intégration par rapport à leurs camarades chez qui c’est souvent l’open bar. Ils profitent dans les transports scolaires des smartphones de leurs camarades pour parfaire leur « culture », je suppose, il faut qu’ils soient efficaces et c’est certainement ici qu’ils commencent à apprendre à faire le tri, dix minutes avec un smartphone d’un camarade.

Ce n’est pas parce que le monde tourne autour d’une consommation culturelle de masse, qu’il faut avoir tout vu, tout entendu, être au courant de la dernière rumeur qu’il faut en être. Notre rôle d’adulte c’est celui de régulateur, celui de guide aussi, expliquer qu’on peut faire autre chose que de regarder des conneries sur les écrans. Je regrette aujourd’hui d’avoir failli dans mon rôle de guide qui n’a jamais fonctionné pour être le censeur, celui qui détermine si on a atteint la lie intellectuelle, celui qui dira non aux Marseillais à la télé. Il est certain que dès qu’ils auront l’opportunité de quitter notre domicile, ils s’inscriront sur tous les réseaux sociaux du monde, mais ce sera leur choix d’adulte. Ils auront souvenir peut-être d’une autre vie, celle où on parle à table pour raconter sa journée sans écran allumé, des promenades, des sorties, d’une vie simple où l’on ne vit pas l’angoisse de Facebook et de la dernière rumeur du collège qui se poursuit jusqu’après la sortie de l’école dans tous les réseaux du monde.

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