Reculer pour mieux trébucher

17/08/2019 Non Par cborne

C’est bientôt la rentrée, on ne va pas se mentir et j’aimerais revenir sur la réforme du BAC et ses conséquences. Pour ceux qui auraient raté un épisode, nous passons d’un BAC qui était carré, qui ne laissait pas vraiment de marge de manœuvre, à un BAC à choix, un BAC modulaire.

En gros, il y a 20 ans tu prenais ton BAC S, tu savais que tu allais bouffer un grand nombre d’heures de mathématiques, de physique etc … Aujourd’hui tu montes ton BAC général à la carte et c’est un triple problème :

  • Les élèves n’ont pas la maturité pour faire le choix des modules dès la fin de la classe de seconde. Des élèves de 16 ans qui vivront plus vieux, qui ont moins de maturité, et qui sont globalement moins intelligents que les générations précédentes à grand coup de perturbateurs endocriniens.
  • Les réformes successives, répétées, précipitées font qu’il sera très difficile de savoir ce qui sera attendu pour Parcoursup. Par exemple, je veux devenir pilote d’avion, quels seront les modules nécessaires pour y arriver ? Je ne suis pas sûr que quelqu’un aujourd’hui soit au courant. Et nécessairement, les questions qui en découlent, ce parcours spécifique que j’ai choisi pour devenir pilote de l’air, si je change d’avis, est-ce que je vais pouvoir faire autre chose ? Si on prend le cas de l’ancien BAC S, les meilleurs pouvaient envisager de partir vers les classes préparatoires, ceux qui n’étaient pas pris pouvaient s’orienter vers la FAC de sciences ou partir en BTS, en IUT. En démultipliant les parcours on prend le risque de bloquer les élèves parce qu’ils n’ont pas le module qui va bien.
  • Lorsque vous preniez le BAC S, vous saviez que vous alliez taper un grand nombre d’heures de sciences physiques et de mathématiques. Par le fait, le prof de mathématiques n’avait pas vraiment de souci à se faire pour son avenir, pas trop, on sait que même si c’est difficile, le BAC S permet de faire des études qui le rend, le rendait, indispensable. À partir du moment où l’on n’a plus de certitudes, qu’on n’a pas des parcours prédéfinis, mais des parcours modulaires, on va faire entrer les matières et donc les professeurs en concurrence. Je vais développer ce point.

Cette situation est bien connue par deux types de collègues : les professeurs d’options, les professeurs de langue. À l’époque, je peux vous en parler, j’ai fait du grec ancien au collège, je l’ai présenté au BAC. C’était une façon, le latin et le grec, d’être dans des classes qui sont élitistes. Avec une population de jeunes qui veut toujours plus de loisirs, du travail supplémentaire, c’est toujours du temps de pris sur le temps de loisir, c’est donc le mal. Quand tu es prof de lettres anciennes et qu’il n’y a pas des établissements scolaires à tous les coins de rue qui font latin / grec, il est nécessaire d’être attractif. Pour être attractif, tu fais des voyages en Grèce ou en Italie, tu fais des volcans avec du menthos et du coca, tu fais des tas de truc pour faire aimer ta matière. Tu rends ta matière sexy, tu rends ta matière ludique. Le problème est similaire dans les langues, je peux évoquer un cas que je connais bien, ma fille fait de l’Allemand, elle fait les cours avec la classe d’en dessous parce qu’il faut bien remplir, c’est sa matière préférée parce que l’enseignante est gentille, donne des bonbons et surtout elle a 19 de moyenne alors qu’elle est incapable de structurer une phrase, voyez-vous où je veux en venir ?

Vous allez me rétorquer que finalement tout professeur devrait s’inspirer de ces modèles, faire du ludique, faire de l’intéressant, faire de l’amusant et faire des voyages. En gros les profs feraient bien de se bouger le cul pour rendre intéressantes leurs matières. Oui mais non. Je n’ai pas de place pour le ludique avec des classes d’examens, j’ai encore moins de place pour le ludique quand j’ai la sensation que mes élèves ont été déscolarisés pendant les 14 ou 15 dernières années. C’est une évidence, cette année j’ai pu faire plus de choses en informatique parce que les élèves étaient plus autonomes, sinon c’est le minimum syndical pour les présenter à un examen. Il faut alors comprendre que malheureusement dans la vie tout ne peut pas être intéressant, qu’il y a des choses à apprendre, qu’il faut mouiller le maillot. Les obligations, amener la voiture au contrôle technique, amener la voiture à la vidange, faire le ménage, même trouver une femme de ménage est une corvée par laquelle il faut passer. Il faut donc faire sortir de l’esprit de nos jeunes, qu’on ne peut que faire du ludique, que de l’amusement et que le travail c’est de la science-fiction. Je ne dis pas qu’il faut que les enseignants fassent le tarif syndical, je dis que rien n’est envisageable sans un travail sérieux et approfondi des élèves.

Malheureusement ils ne travaillent pas, on peut trouver quelques explications :

  • Les devoirs écrits sont interdits au primaire. Malheureusement encore, si vous voulez maîtriser les fractions, les multiplications, faire des problèmes, savoir écrire et lire correctement, il faut un travail de répétition qui ne peut pas être fait intégralement par le professeur des écoles dans le temps scolaire. Car parallèlement, avec la multiplication des réformes, l’école est responsable de tous les savoirs. Le permis piéton, apprendre à nager, savoir chanter, et j’en passe. Le temps scolaire ne permet pas de tout faire, il faut que les enfants travaillent à la maison.
  • Je le vois avec mon épouse qui corrige tous les cahiers des élèves de façon quotidienne, qui impose des présentations impeccables, il se passe quelque chose de terrible au collège où les élèves perdent le sens du propre, de la rigueur, etc …
  • Et c’est certainement une part de responsabilité des parents plus attentifs quand leur enfant est petit, au collège, c’est le premier portable, bébé est devenu grand, bébé se débrouille. Bébé se débrouille pour faire surtout ses premières conneries et tirer au flanc parce qu’il a moins la pression.
  • Le loisir bien sûr, si on n’a pas fait 15 heures de fortnite dans une journée où 10 heures d’oreilles de chat dans SNAP, on a certainement raté sa vie.
des caricatures d’ados, les vrais n’ont pas le sourire débile devant un écran

De façon synthétique voici ce qu’on peut dire. Les enfants cherchent la solution de facilité, refusent le travail, ont l’habitude de tout prendre à la carte. De l’autre côté on présente désormais une scolarité à la carte, avec des enseignants qui comme tout le monde ont besoin de leur taf.

Voici ce qui va se passer. Le module de mathématique est annoncé comme une version hardcore de ce qui se fait maintenant. On doit se douter au ministère que quelque chose ne va pas, que le niveau baisse, mais on n’arrive pas vraiment à mettre le doigt dessus du pourquoi du comment. Imaginer qu’il faudrait remettre tout le monde au boulot comme si on allait mourir demain, sera la dernière idée qui viendra au sommet de l’état, il sera certainement trop tard. Lorsqu’en seconde les élèves vont se rendre compte qu’il y 4 de moyenne dans le module de maths en première, les élèves partiront ailleurs. Le professeur aura beau dire que le niveau est bien de 4 et qu’il ne peut pas donner plus à une bande de glandeurs qui n’ont pas le niveau. On dira qu’on comprend mais que malheureusement il n’y a plus assez d’élèves et on va commencer par travailler sur plusieurs établissements, parce qu’on est fonctionnaire et que de toute façon il n’y a pas le choix, sinon ce sera la mutation dans un lycée à 150 km. L’enseignant n’a pas forcément envie de vendre sa maison, de changer de vie, de passer sa vie dans le train ou dans la bagnole. L’enseignant fait aussi le calcul qu’on le considère comme de la merde, que sa paye n’est pas formidable, que tout le monde le déteste et que finalement il n’est pas chaud patate pour se dresser droit comme un seul homme pour dire que le niveau est catastrophique et scier sa branche.

Et il n’aura pas totalement tort l’enseignant, le mépris de notre métier avec des réformes au mois de novembre pour préparer l’examen du mois de juin, les parents qui pensent qu’une semaine de voyage scolaire c’est une semaine de vacances, ou les élèves qui ne font plus rien quand la hiérarchie en demande de plus en plus pour une paye qui n’avance pas très fort et des vacances qu’on vise à laminer. Que dire du DNB qu’on donne grâce au contrôle continu quand les gamins se rétament à l’examen ? Alors l’enseignant de mathématiques, comme l’enseignant de langues mortes ou de la langue qui avait du succès à l’époque de Tokyo Hotel, va faire le nécessaire pour que ça passe. Contrôles plus faciles, notes relevées, etc … Un mensonge de plus dans notre éducation basée aujourd’hui sur un grand mensonge, celui du niveau de nos enfants.

C’est ce qui va se mettre en place de façon tacite, de façon naturelle, parce que tôt ou tard nous sommes tous arrivés à cette conclusion : éviter de perdre son job et la honte de la médiocrité des productions des enfants. Je m’en suis rendu compte pour la première fois, lorsque je donnais un coup de main à des élèves pour le rapport de stage de BEP il y a plus de dix ans. À l’époque, le niveau de français n’était pas folichon, moins catastrophique qu’aujourd’hui, et pourtant pas suffisant pour être présenté à un examen. La moralité c’est que j’ai fait à la place de mes élèves. Les idées, le vécu, bien sûr c’était eux, mais les tournures de phrase, c’étaient les miennes. Ce qu’il aurait fallu faire à l’époque, c’était d’envoyer des rapports « pourris », dans l’état. Ce qu’il aurait fallu faire, c’est qu’aucun enseignant n’envoie de rapport corrigé, qu’on envoie uniquement les productions des élèves. Ce qu’il aurait fallu faire, c’est mettre 4 de moyenne à l’ensemble de nos élèves dans toutes les matières parce que les copies sont illisibles, parce que les phrases ne veulent rien dire, parce que des erreurs qui étaient impardonnables il y a 20 ans, comme ne pas mettre qui est l’auteur du théorème, devraient être encore impardonnables aujourd’hui. Mais, tacitement, nous couvrons d’une façon ou d’une autre le niveau de nos élèves, avec l’appui de la hiérarchie parce que les notes remontées, harmonisées parce que ça sonne bien c’est une réalité, comme se faire taper sur les doigts par l’inspecteur si le contrôle continu est trop bas.

Un enseignant pris dans l’engrenage

Parcoursup avait un intérêt quelque part c’est qu’il expliquait enfin aux petits français que glandouiller comme un dingue, ne permet pas de rentrer en médecine. Alors effectivement vous me direz que le système est perfectible, notamment sur le fait de ne pas avoir les algorithmes qui révéleraient que certains lycées valent moins que d’autres et par le fait qu’un BAC ici n’a pas la même valeur que le BAC là-bas contrairement à ce qu’on essaie de nous faire croire, mais c’est un système, un système de classement.

Si aujourd’hui, ni vu ni connu, tous les profs commencent à faire monter les notes de façon drastique de leurs élèves pour ne pas perdre leur poste, comment va-ton pouvoir départager les élèves ? Je suis persuadé que le niveau du BAC va monter à 95% dans quelque temps. Car il ne faut pas se leurrer, c’est une question d’offre et de demande. Il n’y a pas un nombre de place illimité dans les formations du supérieur, par le fait si on a 70% des bacheliers qui ont une mention très bien parce que les profs ont fait du « zèle », il n’y aura pas plus de places. Comme les algorithmes ne sont pas disponibles, on restera dans le flou, mais ce qui est certain c’est que le gamin qui aura été mal orienté parce qu’il n’avait pas le niveau, va se retrouver sur le carreau.

Il n’y a pas que cette dramatique conséquence que de découvrir qu’on a fait littéralement trois ans pour rien, se pose aussi la question du niveau. Si le gamin vaut vraiment 4 et qu’il est à 12, il n’aura pas le niveau pour le supérieur. Comprenez que faire passer tout le monde chaque année de la maternelle au BAC, il faut quand même que des gens arrêtent la fête. On aura donc maintenu de façon artificielle des gens pendant 18 ans, mais le prof de BTS informatique ne peut pas décemment envoyer un incompétent dans le monde du travail et savoir que ça vient de chez lui. On essaie de faire oublier aux jeunes que la vie c’est difficile, que ça va devenir de plus en plus difficile, et qu’au contraire, il faudrait durcir l’ensemble, faire monter le niveau d’exigence.

Avec cette nouvelle nouvelle et certainement nouvelle réforme, l’éducation nationale publique n’en finit plus de se suicider. Les grands gagnants de l’histoire sont les bahuts privés qui continuent de faire travailler les enfants de façon rigoureuse, en ayant des exigences avec un soutien indéfectible des parents qui payent. Une preuve ? Sur Béziers, des rendez-vous dès la classe de quatrième pour des inscriptions en classe de seconde générale parce que c’est déjà plein. C’est ainsi que si vous voyez un professeur dans le public mettre 4 de moyenne à des élèves, il ne s’agit peut-être pas d’un professeur sadique mais bien de quelqu’un qui a le courage d’afficher le niveau réel des élèves.

Si vous êtes parents, je peux vous donner quelques conseils :

  • L’école ce n’est plus suffisant. C’est un constat que de plus en plus d’enseignants faisons, nous ne servons plus à grand-chose. Si vous voulez accompagner vos gosses, cuisinez avec eux, bricolez, impliquez les le plus possible dans les actions du quotidien afin de favoriser l’autonomie. L’école non seulement ceux qui la font ne sont plus convaincus, mais du côté des chefs d’entreprise, il y a de bonnes raisons de remettre en question le fonctionnement de l’usine à futurs salariés.
  • Mettez-vous dans la tête qu’il n’y a pas de voie tracée pour votre gosse. Sans tomber dans la caricature de « je veux devenir youtubeur » et faire prendre des cours avec Norman, il ne faut pas trop briser les rêves. Quand on voit aujourd’hui de jeunes entrepreneurs se lancer dans du bio, du recyclage, des jeunes qui cassent complètement les codes, il ne faut pas avoir honte de dire qu’aujourd’hui ce n’est plus comme avant et qu’on est out. S’il y a par contre une valeur sur laquelle il ne faut pas déroger, c’est la valeur travail. Vivre de sa passion pourquoi pas, mais il faut travailler comme un acharné. Je suis toutefois de plus en plus convaincu que malgré nos angoisses, malgré leur attitude désespérante, ils ont certainement plus les clés de demain que nous, ils cachent juste bien leur jeu.
  • Le général, l’hégémonie de la filière scientifique, je n’y crois plus sauf si le gamin est excellent. J’entends par là que faire prendre des études scientifiques à un gamin qui n’est pas au top dans ces matières, c’est une prise de risque. Il y a 25 ans, j’avais un meilleur niveau de lettres que de sciences et pourtant j’ai pu m’inscrire en DEUG A (sciences), d’avoir une maîtrise de sciences physiques. À l’époque n’importe quel gland venu s’il n’était pas pris en prépa pouvait partir en FAC de sciences, ce n’est plus le cas aujourd’hui. Par le fait, dans les conditions actuelles, mieux vaut un excellent BAC PRO ou TECHNO qu’un mauvais BAC GÉNÉRAL.

Une petite conclusion personnelle pour ce billet franchement folichon et très positif. Le mot d’ensemble dans mon entourage professoral c’est le découragement, l’abandon. Pourquoi autant se faire violence, monter des projets de dingue, faire des trucs de dingue, des voyages, des sorties, quand on remet en question l’intérêt de son propre métier. Les enseignants ont le moral dans les chaussettes, c’est palpable. La seule chose qui pourra relancer la machine c’est quand on leur donnera une écoute attentive, pas un je vous ai compris, mais bien un je vous ai entendu et on va commencer à se pencher sur vos demandes, vos propositions. Parce que je suis persuadé que vous qui êtes au front face à nos gamins au quotidien, vous avez certainement quelques idées sur la question … Mais ça c’est une autre histoire, une histoire que pour l’instant aucun ministre n’a envie d’entendre. Je ferai partie des enseignants qui avec les années vont faire ce qu’il faut comme je l’ai toujours fait, mais en aucun cas en faire plus, en se rappelant que c’est un métier, pas un sacerdoce.