Qui survivra à la transformation 2.0 ?

12/11/2020 Non Par cborne

J’ai certainement dû le raconter ici car je raconte tout. Ma mère, mon père, ont été commerçants à Nîmes pendant longtemps, surtout ma mère. Elle a vendu des vêtements pendant des décennies. Elle est partie à la retraite il y a quelques années et il était plus que temps. Il apparaissait que sa clientèle ne se renouvelait plus, le magasin ne faisait plus gagner d’argent, malgré plus de quarante ans de présence au même endroit. Un dinosaure, une autre époque, on se le dit souvent, encore heureux qu’elle n’a pas vécu cette période, ni les gilets jaunes d’ailleurs. Je pense à elle forcément en ce moment, car on assiste à une transformation numérique poussée, au pas de courses. J’ai vu cet article et j’ai forcément pensé à maman : Confinement : le « click and collect » ne convainc pas certains commerçants.

Maman au fond, avec ses grandes défenses.

Je me souviens qu’à l’époque adolescent, c’est moi qui faisais les étiquettes avec l’Amiga 500 domestique et l’imprimante à aiguille. Quand j’ai quitté la maison ça a été un drame, elle a dû acheter une étiqueteuse, elle trouvait que c’était quand même franchement plus classe à l’époque. On avait vainement essayé de lui faire utiliser l’ordinateur, la souris, ou plutôt le mulot dans une version Chiraquienne, c’était perdu d’avance. Le passage dernièrement de son Windows Phone a un téléphone Android s’est fait sans trop de difficultés, preuve que les appareils de ce type auront apporté la vulgarisation que les ordinateurs n’ont jamais pu donner et ne donneront jamais. Elle a donc vaguement touché une souris il y a trente ans, sa relation avec l’informatique s’arrête ici.

Comme je l’ai expliqué dans le précédent billet, la riposte du petit commerce s’organise notamment au travers des mairies qui dans la période actuelle font office de vitrine mais pour combien de temps ? La mairie, l’état, n’a pas à se suppléer au business. À circonstances exceptionnelles, réaction forcément exceptionnelle. L’article de ZDNet sonne d’ailleurs particulièrement juste : Bruno Lemaire et les commerçants : la grosse blague de la transformation numérique à 500 euros. Une fois de plus, nous nageons dans la méconnaissance la plus complète, le gouvernement estime en effet que la digitalisation de son business c’est 1500 balles, ni plus ni moins. En fait c’est comme toujours, ça dépend, ça dépasse.

Si j’avais dû digitaliser ma mère, j’aime beaucoup cette expression, ça aurait coûté que dalle. J’aurais monté une boutique Woocommerce sans me casser la tête, j’aurais payé le nom de domaine, j’aurais demandé à Odysseus de me faire un dessin. On aurait appelé ça pudiquement, la daronne à Cyrille, celle qui a enfanté l’élu, 4.1 kilos à la naissance. Et puis c’est ici que les choses auraient commencé à largement se complexifier. Imaginons ma maman à 60 ans, en activité, la crise COVID. Alors qu’on a jamais touché un ordinateur de sa vie ou presque, gérer un site en ligne, rajouter les articles, vérifier les commandes, prendre les photos, les décharger et j’en passe. À l’usure, on aurait certainement réussi à faire quelque chose, mais cela ne serait pas suffisant.

Si je raisonne un peu, pour quelqu’un qui n’a pas de fils Geek et qui cherche à se digitaliser, car n’oubliez pas, le digital c’est important, ce sont les doigts :

  • Trouver l’entreprise d’escroc qui va faire payer la mise en place, la charte graphique, les mises en pages, nous dirons, prélude à fondation. J’ose à peine imaginer comment on doit se frotter les mains en ce moment chez tous les prestataires de ce type, compétents ou non.
  • Se faire former par la même entreprise d’escroc. Je pense que nous venons allègrement de franchir la barre des 3000 €.
  • Payer le contrat de maintenance, parce qu’il est évident que pour héberger votre boutique en ligne, il faut un serveur dédié qu’il faudra payer au moins 30 balles par mois. Rajoutons à cela bien sûr la mise à jour des différents plugins, quelques évolutions, tout est bon dans le couillon.

Cela signifie que le commerçant qui est déjà pris à la gorge entre les taxes, son loyer, les différents impôts, les obligations régulières de mise aux normes, un réel déjà très complexe, va devoir passer au virtuel pour affronter de nouvelles difficultés. Ce que je décris plus haut c’est uniquement une mise en œuvre, le quotidien c’est la gestion des stocks en ligne, c’est la réservation et la prise de rendez-vous pour du click and collect, c’est donc une ouverture d’une seconde boutique. Et ce que l’on ne dit pas dans cette vente de poudre aux yeux, ce qu’on oublie c’est que la visibilité d’une boutique physique se fait par son emplacement, la visibilité d’une boutique virtuelle se fait par des algorithmes, par des influenceurs. Comment dès lors, imaginer une boutique indépendante de vêtements réussir à s’opposer aux géants de l’internet ? Comment imaginer que le commerçant qui vend souvent plus cher, va réussir à gagner la bataille du click and collect quand la circulation dans les centres-villes est un cauchemar, quand se garer est payant alors qu’Amazon est tellement plein de pognon que lorsqu’il ne te propose pas la livraison gratuite à domicile c’est à l’heure que tu veux dans son hub ?

Perdu d’avance, si tu veux faire comme les commerçants entre dans la danse

La COVID c’est quand même franchement la merde. Les gens qui pensaient vivre de l’artisanat, qui pensaient vivre de la bouffe, qui pensaient pouvoir s’en sortir sans appartenir à une major company, l’artisanat première entreprise de France qu’ils disaient, se retrouvent dans une situation où l’on revient à l’emballage plastique y compris pour les produits bios, où se lancer c’est finalement se casser la gueule, un virus qui aura eu pour effet de pas mal couper les ailes à l’esprit d’entreprise et d’autonomie.

Car ne nous leurrons pas, la transformation 2.0 est en marche et j’ai la conviction que bon nombre de commerçants qui ont un certain âge, sont comme ma maman, non seulement ils n’ont pas les capacités pour changer de métier car c’est passer du réel au virtuel, et les efforts qu’ils vont déployer pour assurer cette transformation ne sont qu’un chant du cygne pour essayer de sauver son entreprise. Catalyseur incroyable et paradoxe, les maires qui ont assassiné les centres-villes en laissant ouvrir des grandes surfaces gigantesques en extérieur, avec des plans de circulation improbables, des tarifs de stationnement prohibitifs, vont mettre les clous sur le cercueil des commerces du centre qu’ils tentent aujourd’hui de sauver en vain. Survivront certainement dans cette histoire les cafés et les restaurants, car dès qu’il fera beau, qu’on sera vacciné, les gens rempliront à nouveau les bistrots comme ils l’ont toujours fait. Plutôt que de pousser les gens vers un combat sans issue, le gouvernement ferait bien de s’interroger sur l’avenir des villes, sur la reconversion des commerces, des commerçants.

Oui la COVID c’est vraiment la merde, car elle casse aussi l’élan écologique sauf pour l’avion. Retour au plastique pour un usage unique, les gens qui ont dû passer deux semaines de pluie à quatre enfermés dans leur tiny house de 20 m² ils ont dû la regretter la maison de cent mètres carrés, tout comme les adeptes de Marie Kondo qui ont viré tous les jouets des petits en faisant une petite prière de remerciement avant, ils ont dû s’éclater à compter les paires de chaussettes, seule activité ludique de la maison. La COVID, pourfendeur de conviction, de la même manière les gens qui se sont coupés du monde ou qui se sont limités aux réseaux libres ont dû certainement trouver que joindre leur famille, avoir des nouvelles, ça devenait franchement plus complexe. Quand dans le confinement V1 j’avais l’impression que tout le monde s’échinait à mettre en place des plateformes libres, d’utiliser du logiciel libre, j’ai l’impression que tout le monde s’est bien calmé et accepte mieux les outils institutionnels ou propriétaires.

Des profs comme ça dans les écoles, c’est bon de rire parfois, émeute garantie

La transition que je décris plus haut, se transformer ou mourir, pour l’instant les profs y échappent. Je pèse mes mots. Durant le premier confinement, nous n’avons été qu’une poignée à jouer le jeu des visios. De nombreux collègues se sont cachés derrière tous les prétextes possibles comme le manque de matériel, de compétence, ou tout simplement ne pas être à l’aise face à la caméra. Si le commerçant n’a pas d’autre choix que de s’adapter, ou mourir, pourquoi le prof pourrait continuer à agir comme si le monde ne changeait pas autour de lui. Il y a bien sûr la fameuse liberté pédagogique qui fait que demain je pourrais potentiellement enseigner les mathématiques en langue des signes s’il apparaissait que je jugeais que c’était une méthode révolutionnaire et si bien sûr je traite l’intégralité du programme pour amener les enfants à l’examen ou au niveau de la classe supérieure. Forcément, dans une situation distancielle, la liberté pédagogique en prend nécessairement un coup, à moins d’avoir des pigeons voyageurs, difficile de faire autre chose que de la visio avec les outils respectant la RGPD.

Maintenant qu’on sait qu’on risque de retourner de façon plus ou moins régulière au confinement, même si le vaccin a l’air d’arriver plus rapidement que prévu, peut-on aujourd’hui se contenter d’attendre que ça passe et faire le canard alors qu’il faut présenter les enfants à l’examen et faire le minimum. Peut-on espérer que ça ne va pas se voir ? La boîte de Pandore de l’enseignant 2.0 a été ouverte et les chefs d’établissement, les dirigeants devraient saisir l’opportunité pour ne pas la refermer et la maintenir bien ouverte. Bien sûr, ils ont leur part très importante de responsabilité. Entre les classes inversées, la méthode Singapour, le je te tiens tu me tiens par la barbichette et toutes les nouvelles méthodes qui apparaissent chaque semaine, trop de méthodes tue la méthode. Il faudra toutefois de cette période, conserver la visio, mettre en place la classe inversée ou s’interroger sur la possibilité d’être filmé en classe ce qui simplifierait pas mal la vie des gens absents, numériser l’intégralité de ses cours et se mettre à la capsule vidéo. Le dernier point posant certainement problème, quel outil institutionnel mis en place pour stocker les vidéos, sachant que j’ai trouvé Youtube comme réponse et que ce n’est pas formidable à bien des niveaux.

Alors dans cette période trouble, j’essaie de voir un peu comment ça se passe ailleurs, d’un point de vue pédagogique, mais aussi d’un point de vue technologique, ce que fait le libre, j’ai bien voulu jeter un coup d’œil sur Framasoft mais ils ont l’air d’avoir d‘autres délires.

Je pars du principe que Google Actu ou les flux RSS que je suis ne sont quand même pas suffisants pour s’enrichir intellectuellement. J’ai commencé à essayer de faire un peu le tour mais sans forcément savoir comment m’y prendre, et au moment où j’écris ces lignes, je n’ai toujours pas trouvé. En gros, en toute humilité, je recherche des gens comme moi, des gens brillants qui font un peu réfléchir. C’est un peu trop, je m’en rends compte, mais je vais vous expliquer où je veux en venir. Au départ le blog, c’était pour les adolescents ou pour les pervers narcissiques qui avaient besoin de se raconter, ou de raconter quelque chose. Les blogs se sont démocratisés pour devenir quelque chose de plus sérieux, des blogs de politiciens, des blogs d’opinion, des blogs techniques d’informaticiens, un medium donc de communication, d’opinion, pour apporter une touche personnelle.

En 2020 au moment où j’écris ces lignes, l’envie d’écrire et de partage est morte, elle a été remplacée par des gens qui monétisent. Concrètement, le blog aujourd’hui est tenu par quelqu’un qui rentabilise son blog en vendant des formations, par des billets sponsorisés, et principalement en expliquant comment il faut bloguer. Toutes les agences de communication se doivent d’avoir un blog, toute entreprise se doit d’avoir un blog, si ma mère avait dû monter une boutique virtuelle elle aurait dû avoir un blog car c’est ce qui aurait permis de faire la différence entre elle et Amazon, montrer que derrière son business, il y a une vraie personne. C’est d’ailleurs vous noterez, l’idée de l’influence, il ne peut y avoir influence que lorsqu’il y a personnification que lorsqu’il y a partage d’expérience et bien évidemment quand il y a quand même un fond de crédibilité. Lorsque je vous dis que la visio c’est un pansement sur la misère éducative entre les gosses qui allument les appareils et qui s’en vont, entre les problèmes techniques et le reste, et que pour l’instant rien ne remplacera le face-à-face élève, je suis persuadé que même si vous pensez que je suis un gros con caractériel, vous avez envie de me croire. Dès lors quand je vois que les blogs sont devenus aujourd’hui majoritairement la propriété de personnes qui donnent des conseils en référencement, ça devient très compliqué pour moi, dinosaure de l’internet de chercher des gens qui parlent librement des thématiques qui les intéressent.

Dans librement, j’entends qu’il est 6h30 du matin au moment où j’écris cette phrase et que dans deux heures je suis face à des élèves de troisième qui vont faire un contrôle sur les fonctions linéaires, vous comprenez que je n’ai rien à vous vendre.

La transformation numérique a eu lieu, et je fais donc partie des dinosaures, un peu comme ma mère finalement. Imaginez tout de même, j’écris, je n’ai rien à vendre, même pas une petite formation ou un bouquin. Souvent je me dis que j’ai tort, je devrais pousser un truc, et puis finalement je me dis que j’ai la flemme, que je ne suis pas fait pour ça, comme ce commerçant qui connaît parfaitement son métier, qui connaît votre pointure au premier coup d’œil mais qui est incapable de passer dans une version numérique de sa boutique.

Nous vivons une période délicate mais j’ai envie tout de même de croire que la roue tourne. J’écrivais plus haut que les gens qui avaient fait du Kondo, des tiny house ou qui avaient arrêté les emballages devaient le sentir passer et pourtant dans le fond ce sont eux qui ont raison, il faut certainement vivre ceci comme une mise à l’épreuve, un ajustement. Si les commerçants doivent nécessairement réfléchir à une transition numérique, comme les enseignants, la relation que vous avez entre les gens qui en prend un sacré coup en ce moment, finira par revenir au milieu face à la déshumanisation que nous vivons actuellement. La force est dans l’humain, dans l’échange, dans le partage.

Il est temps pour moi de vous quitter je viens de franchir les 2350 mots, ma profession va attendre pieusement le discours de Jean Castex pour connaître l’avenir des lycées. Pour moi, enseignement agricole où nous accueillons collégiens et lycéens, on se doute que si c’est la fermeture de la partie lycée, le collège tiendra, ça risque de devenir particulièrement sportif et nous attendrons tout aussi pieusement la décision du ministre de l’agriculture Julien Denormandie, ses pâturages et ses prairies.

J’avais le choix de mettre une femme seule d’I AM mais finalement je mettrai Mamy de Joey Starr avec Nicoletta, ça fait plus rageux. Spéciale dédicace à ma Daronne.