Ce qu’implique notre philosophie de l’informatique

29/12/2018 Non Par cborne

Le titre n’est pas forcément bien choisi mais vous allez comprendre où je veux en venir. Imaginons que vous êtes amenés à mourir … bon on fait une pause. Je ne vais pas mourir, pas tout de suite, je suis dans un état qui s’améliore, je fais cinq à six kilomètres par jour à pied, et je me suis bien sûr attaqué à des travaux comme refaire certains plafonds de la maison. Je me prévois pour la semaine prochaine une méga glandouille à jouer à Mario Paper Color Splash, parce que reprendre le travail dans un état pareil ça va être difficile. Je reste tendu comme l’arc de robin des bois qui aurait encoché douze flèches.

J’avais donc reporté ce que je prévoyais de faire depuis un moment et je vous le prouve parce qu’on trouve une trace de moi dès 2012, où j’avais écrit un billet à mon enterrement qui a bien sûr disparu aujourd’hui. Je regrette parfois d’avoir tiré la chasse un peu trop souvent, je n’ai pas écrit que des conneries, à l’époque j’étais un peu pionnier sur le sujet et pas mal de blogueurs avaient réagi. Des blogueurs qui réagissent, c’est tellement 2008. Je pense que je devais déjà raconter que mourir serait un problème supplémentaire du fait de gérer l’informatique de la famille. Je fais juste une pause musicale pour vous expliquer pourquoi j’avais choisi le titre à mon enterrement. Il provient de à ton enterrement d’Oxmo Puccino, du rap à l’ancienne de 2001 avec Dany Dan. Tu imagines public, rien que d’écouter ça et de t’écrire en même temps je perds douze barres de stress. Le rap c’est comme beaucoup de choses, c’était franchement mieux avant.

Imaginons donc que demain je meurs, je vous annonce déjà que le blog sera réduit en cendres et qu’Arnaud sera en charge de déplacer le forum chez lui. Je ferais fermer les réseaux sociaux, ça me débecterait d’imaginer, même si une fois que tu es mort, tu n’imagines plus grand-chose, une espèce de mémorial où les gens viendraient déposer de façon hypocrite des R.I.P. Cyrille BORNE. Je profite d’ailleurs pour faire une nouvelle parenthèse et remercier les anonymes et les moins anonymes qui m’ont envoyé des mails pudiques pour me dire d’arrêter de mourir. Je compte suivre leur conseil.

Mais pour l’heure je suis donc mort, les affaires publiques sont closes en laissant le cratère traditionnel, il reste les affaires privées et c’est ici que ça devient problématique. J’ai créé un document pour mon épouse, dans lequel je donne les consignes, à qui s’adresser s’il m’arrive quelque chose, que faire, etc … Comme on ne peut pas forcément tout prévoir, il faut avoir la capacité de fouiller dans mes affaires, elles sont particulièrement bien ordonnées ce qui va faciliter la tâche. J’essaie aussi de jouer à fond la carte du minimalisme pour avoir le moins de choses à traiter. J’ai expliqué par exemple comment dans Firefox récupérer les identifiants et les mots de passe au cas où j’aurais oublié un site, un service. Je vous le montre en trois captures c’est assez simple.

Alors que nous sommes nombreux à expliquer qu’il est de bon ton de déposer son nom de domaine, familleborne.com par exemple pour ne citer que lui dont je suis propriétaire depuis douze ans, il apparaît que lorsque tu meurs pour des novices, il vaut mieux être chez Google.

Car c’est ici l’un des paradoxes, tu sais qu’avoir son nom de domaine t’évite d’être tributaire d’un service qui peut fermer, peut devenir payant ou d’un fournisseur d’accès internet que tu peux quitter à n’importe quel moment. Quand on sait que j’ai par exemple fait Wanadoo, Tiscali (l’illimité en 56 k !), Neuf, sfr, sosh, ça aurait été délicat d’assurer douze ans de longévité à mon adresse mail. Avoir son nom de domaine présente tous les avantages possibles sauf quand tu meurs et que les gens qui sont tributaires n’y entravent rien ce qui est bien sûr le cas de ma femme. Et pourtant ce n’est pas si compliqué, il suffit chaque année de renouveler le domaine chez Gandi, en espérant qu’il ne fasse pas faillite, il faut ensuite être sûr que les DNS soient bien pointés vers o2switch en espérant qu’il ne fasse pas faillite non plus, le paramétrage des adresses mails par imap si on ne change pas de technologie, c’est super simple. Et maintenant on rembobine depuis le début.

Penser chaque année à renouveler le nom de domaine. Déjà ça c’est compliqué. Nous sommes informaticiens, nous ne pensons pas comme les autres, on a en gros toujours un tour d’avance, un contrôle sur les éléments, une visibilité à long terme. L’être humain normal ne pense pas à rediriger l’adresse mail de son mari mort ou rajouter dans ses comptes Thunderbird parce qu’il ne sait pas le faire. Car, contrairement à n’importe quel Gmail, Yahoo, Microsoft où les paramètres sont détectés automatiquement, le paramétrage il faut le rentrer à la main. J’ai eu un moment de panique aujourd’hui en écrivant mes consignes post-mortem, parce que je me rends compte que son adresse qu’elle utilise aussi depuis douze ans, c’est moi qui gère chaque paramétrage sur le nouveau téléphone, sur l’ordinateur, elle est incapable de le faire, elle ne sait même pas aller sur le webmail, en plus elle s’en fout. Et comme j’étais en train de lui expliquer en ayant une pression de plus en plus importante sur la poitrine, on ne peut pas s’en foutre, parce que si elle ne renouvelle pas le nom de domaine, elle perd l’accès à tous les services informatisés d’aujourd’hui, les impôts, l’EDF, la téléphonie et j’en passe.

Et c’est ici qu’on se pose la question, comment ils font les autres ? Eh bien les autres avec leur Gmail ils ne se posent pas de questions, et si un jour Gmail il est pas content, ils iront ailleurs.

Bien évidemment je ne me fais pas trop de souci sur ce point-là, je laisserai à ma femme une liste de personnes à contacter en cas de décès, mais c’est ici une véritable réflexion de fond que nous devrions tous faire, nous les informaticiens, nous les gens qui sont au centre des décisions dans nos familles pour la technologie à adopter, parfois même dans des associations, dans des écoles. Et c’est ici qu’avec ma douleur au thorax, la chanson du paradis blanc de Michel Berger qui tourne en boucle, j’ai envie de dire que Framasoft que je n’avais pas agressé depuis longtemps, est un véritable danger public avec son histoire à la con de jardins individuels, de CHATONS, d’absence de mutualisation. C’est parce qu’à un moment j’ai mutualisé autour de moi-même, que je sais que ma femme et mes gosses auront des informaticiens à la rescousse. Et j’ai envie de dire à ceux qui se reconnaîtront pour fréquenter les milieux branchés borniens depuis maintenant 18 ans, que s’il devait leur arriver quelque chose, ils peuvent compter sur moi pour faire le nécessaire dans la mesure de mes compétences pour faciliter la vie de ceux qui restent.

Mon propos vis-à-vis de Framasoft est un peu dur et je vais le nuancer. Avec le recul, on ne libère que soi-même, c’est une très mauvaise idée de libérer les autres. La libération il faut l’assumer, il faut la maîtriser. La libération c’est comme donner du poisson et apprendre à pécher. Si on te donne la clé et on te dit débrouille-toi, tu n’iras pas bien loin derrière la grille. Souvenez-vous à une époque, j’avais du serveur auto-hébergé, j’avais du kodi pour regarder la télévision, je multipliais les bricolages, des bricolages que concrètement j’étais le seul à pouvoir maintenir. Si ces bricolages n’engagent que moi, qu’ils n’ont aucune incidence sur les autres alors oui, je peux joyeusement cultiver mon jardin, je peux monter des instances Mastodon même si ça me chante. Le fait d’avoir créé de façon non triviale des adresses mails pour toute la famille, y compris ma mère pendant que j’y pense, je mets tout le monde dans la merde s’il m’arrive quelque chose.

Comme toujours parce que je suis enseignant, il est l’heure de la remédiation. Quelques solutions.

  • Ne pas mourir ou enterrer les autres. C’est la solution qui arrange tout le monde.
  • Utiliser des solutions libres pour soi, pas pour les autres. Souvenez-vous, j’évoquais dernièrement le service yourownnet dont je suis particulièrement content. Si vous voulez un provider de Nextcloud vous pouvez y aller, pour l’heure je suis à 100% de service, jamais d’interruption, ça marche très bien. Je prévoyais de passer à la formule supérieure et de synchroniser les agendas pour femme et enfants, de balancer tous les documents dans le cloud je ne le ferai pas car cela ferait un service de trop.
  • Si on utilise des solutions libres, il faut avoir la garantie d’avoir un tiers de confiance qui saura faire le nécessaire et fera le nécessaire. J’évoquais le fait qu’Arnaud aurait les clés, c’est quelque part une prise de risque, Arnaud pourrait décider d’utiliser le NDD pour y mettre de la pub ou autre chose, il ne le fera pas. Souvenez-vous dans le courant de l’année j’évoquais que j’avais des gens qui s’étaient retrouvés sous Linux, une jeune femme séparée de son Linuxien, un gars dont le voisin est parti. Il ne faut pas nécessairement mourir pour poser des problèmes à son entourage avec le libre. Si imposer des solutions libres à son entourage n’est pas une bonne chose s’il n’y a personne d’autre pour les maintenir, cela veut dire aussi qu’accepter des solutions Libres si on n’est pas capable de se dépatouiller ou d’avoir un entourage béton, c’est une mauvaise chaise. Accepteriez-vous qu’un de vos amis vous refasse votre installation électrique en vous coupant d’ERDF en posant uniquement un système de panneau solaire et d’éolienne dont lui seul a le secret ?

Il est évident que tout ceci peut s’étendre au domaine professionnel. S’il m’arrivait quelque chose, c’est plus d’une centaine de postes sous Debian qui ne seraient plus maintenus. La nuance ici c’est qu’il serait toujours possible pour mon collègue restant de s’y mettre, il pourrait d’ailleurs s’y mettre maintenant, sauf qu’il préfère faire du vélo. Un choix qu’il ne regrettera pas ou peut-être, si je ne suis plus là, ça supposerait qu’il devrait installer l’ensemble des postes sous Windows, une solution qu’il maîtrise mieux.

Si les solutions libres, le desktop, parfois le serveur au niveau des PME ou des établissements scolaires ne rencontrent pas le succès escompté c’est tout simplement parce qu’il n’y a pas assez de prestataires pour maintenir. Nous sommes face à un problème insoluble de serpent qui se mord la queue ou d’œuf et de la poule. Pour que ça se développe il faut qu’il y ait du monde, pour qu’il y ait du monde, il faut que ça se développe. Ce qui est certain c’est que pour que ça se développe, il faut que ça se fédère quelque part, que si un tombe, un autre puisse prendre la relève. Quand on voit la tripotée de forks existants, quand on voit la masse de gestionnaires de fenêtres, d’instances en tout genre, de projets individuels, il y a fort à parier que les individus qui développent se croient immortels. Un programme peut avoir les meilleures qualités du monde, avec un seul contributeur, il n’est qu’un colosse aux pieds d’argile. Les développeurs doivent faire des efforts pour être communiquant, fédérer autour de leur programme, faciliter l’accès au code pour ne pas être indispensable. Pas facile quand on a le melon de la taille d’une pastèque.

Comme il faut conclure ce billet, je vous invite à adopter la même démarche que moi qui consiste à : faire l’inventaire, savoir à qui confier les clés, réfléchir quant à la maintenance des solutions que vous avez mis en place pour vos proches. Car et c’est ici encore l’un des nombreux paradoxes, quand j’ai créé des mails pour toute la famille, c’était pour bien faire. On libère les gens parce qu’on sait que c’est bien, sauf qu’on ne réfléchit pas au fait que c’est une imposition de notre mode de pensée dont les conséquences peuvent être non négligeables si on n’est pas là pour les maintenir.

Si je devais retenir une seule chose de cette histoire informatiquement parlant, c’est que désormais je vais distinguer les solutions que j’utilise pour moi qui peuvent être les plus délirantes de celles que je fais utiliser à mes proches. Et les solutions que je fais utiliser à mes proches, je peux vous garantir que je vais faire le nécessaire pour qu’elles soient maîtrisées, que je sois présent ou non.