Que reste-t-il de mon librisme ?

20/09/2020 Non Par cborne

De temps en temps j’aime bien m’arrêter et faire le point surtout quand j’ai balancé dans un dernier billet que j’allais faire installer Word pour mobile à mes élèves de collège.

S’il fallait évoquer les raisons pour lesquelles j’en suis arrivé là, je pense qu’il est difficile d’établir les points par ordre chronologique, mais plutôt par remplissage d’un vase qui a fini par déborder.

Le pragmatisme. Le pragmatisme, le vase a fini par déborder de façon très claire dans le confinement. Le fait d’être dans un monde professionnel très Microsoft, d’utiliser Teams, Onedrive, l’étau a fini par se resserrer un peu violemment autour de mes Linux. À la fin, c’était une utilisation de Teams sur Linux en utilisant Google Chrome, on a franchi franchement le cap du paradoxe et du ridicule.

Le but, plus de pédagogie, moins d’informatique. On le voit de façon claire depuis plusieurs mois sur le blog, on n’est plus dans le bidouillage, on n’est plus dans les solutions techniques bizarres, on est dans le comment essayer d’élever un peu le niveau de nos pauvres enfants, quels que soient les moyens à notre disposition. Si pendant des années le but c’était de coloniser le monde avec Linux, ce qui il faut le reconnaître est un cuisant échec, aujourd’hui le but est éducatif. J’ai aussi l’impression qu’avec une crise COVID, les plus de trente degrés au mois de septembre, des gosses perdus, l’urgence n’est plus de faire passer les gens à Linux pour fuir l’égide de Microsoft. En cours de SNT cette semaine, j’expliquais le principe de fonctionnement de notre réseau, et j’écrivais qu’il y avait une obligation de logs pour savoir qui s’était connecté à quel endroit dans le respect de la RGPD. J’ai ensuite expliqué que le principe des boîtes noires était partout et de façon générale la surveillance de masse. Personne dans la pièce ne savait qui était Edouard Snowden ni la NSA. On part de tellement loin d’un point de vue culture, et encore plus culture informatique, que la compréhension du logiciel libre face au logiciel privateur est purement anecdotique. Facebook, les fake news, la dopamine, il y a certainement des choses plus graves à expliquer à nos jeunes.

Je rêvais d’un autre monde.

La déception. C’est certainement ici le point le plus personnel, le moins discutable, une forme profonde de rejet de l’informatique car c’est devenu pour moi une source de tension avec les autres. Mes connaissances en informatique ont quand même réussi à m’amener à l’hôpital. Face à l’urgence permanente, au manque de volonté de comprendre, à l’immédiateté, il est apparu que les gens ont des comportements de crevards. Tout est dû, tout est acquis, vous êtes au service de l’autre car vous savez. Le monde du libre s’est totalement fourvoyé avec cette notion de gratuité mal comprise. C’est finalement les projets qui ne font aucun support gratuit qui ont raison, ou les communautés qui sont réellement soudées, où l’entraide a encore du sens. Le royaume du donnant donnant que ce soit sous une forme financière ou de coup de main. Le libre c’est finalement la porte ouverte pour profiter d’un technicien informatique gratuitement. Alors forcément, après toutes ces années à aider, toutes ces années de service, tu fais le compte de ce qu’il reste, de ce que tu as pu récolter car tu n’es pas mère Térésa et tu réalises que si c’était à refaire tu ne referais certainement pas les trois quarts de ce que tu as fait. J’aide encore mais moins, je traîne de plus en plus des pieds, je n’aide pas n’importe qui.

La performance. Pendant des années l’utilisation de Linux permettait de faire tourner de façon correcte des machines qui étaient très lentes sur Windows, ce n’est plus le cas aujourd’hui. Il faut être juste et voir les problèmes qui sont apparus :

  • Avec des usages de plus en plus web, le système d’exploitation s’est effacé au profit du navigateur. Par conséquent, les pages web étant particulièrement gourmandes en ressources parce qu’on ne vise pas à l’économie, quel que soit le système d’exploitation qu’on utilise, il faut avoir une machine conséquente pour une utilisation de bon père de famille. Comprendre qu’aujourd’hui, quel que soit l’OS, moins de 4 Go de RAM c’est compliqué.
  • Aujourd’hui, un ordinateur d’occasion puissant c’est comme dans la capture d’écran ci-dessous. i5, 8 Go de RAM, 500 go de HDD, 130 balles. Je n’ai même pas cherché, j’ai pris le premier lien, je peux avoir moins cher et avec un SSD en 240. La moralité c’est que se casser la tête avec une vieille machine poussive pour essayer d’en tirer le meilleur, c’est une perte de temps. Mieux vaut qu’elle parte à la déchetterie plutôt qu’elle fasse finalement mauvaise presse à Linux. En effet, si à chaque fois on associe vieil ordinateur lent à Linux, avec un résultat qui sera de toute façon mauvais dès qu’on lance le navigateur, l’amalgame risque d’être rapidement fait entre mauvaises performances et système d’exploitation.
  • Il n’y a pas pour moi de logiciels disponibles sous Linux qui n’existent pas sous Windows et c’est un problème de fond. Si avec le temps qui passe, le prix des machines qui baissent, les navigateurs qui pompent tout, Linux système d’exploitation pour continuer à prolonger la vie des vieux ordinateurs c’est terminé, il faut alors pouvoir faire la différence ailleurs, avec des powers features. Depuis mon retour à Windows 10, je ne subis aucun manque logiciel. Deux points pourraient me faire rétropédaler, un changement radical de politique chez Windows qui imposerait un as service sur le système d’exploitation, une faille de sécurité réellement béante, de la taille du virus Sasser.

Finalement, si on se débarrasse de l’aspect éthique de la chose, Linux et Windows sont dans le même bateau, jouent dans la même catégorie, et rien à mes yeux aujourd’hui ne fait pencher la balance chez le manchot.

L’utilisation d’un système propriétaire, ne rend pas l’utilisation de logiciels libres totalement hérétiques, si comme moi on fait l’abstraction de la récupération des données. Il faut en effet comprendre que dire j’utilise Linux, mon système d’exploitation ne m’espionne pas, et utiliser Facebook ou Instagram, c’est un grand coup d’épée dans l’eau. Je prends donc acte que je suis espionné par mon système d’exploitation, tout comme je prends acte que je suis espionné par mon téléphone. Par conséquent si j’utilise un logiciel libre, c’est qu’il est meilleur que les autres logiciels, y compris les propriétaires.

Alors que le projet a été abandonné par la fondation Mozilla, puis repris, un projet qu’on trouvait moribond, Thunderbird va certainement survivre à Firefox. L’explication est assez simple. Dans le secteur ultra-concurrentiel des navigateurs web, avec son propre moteur face à Chrome, Firefox est toujours en retard. Plus lent, gourmand, de mauvaises stratégies, le seul espoir pour moi qu’il reste au navigateur c’est de prendre une base Chrome et tant pis pour la fameuse diversité de l’écosystème des navigateurs. L’économie réalisée sur le développement permettrait d’en créer d’autres, des briques de liberté certainement. Je suis sur Opera, et le chantre de la liberté c’est désormais Brave, un héros qui a montré déjà plusieurs fois des failles. J’ai envie de dire que Firefox sera certainement le dernier navigateur grand public libre.

En ce qui concerne Thunderbird, comme je l’écrivais, l’explication est assez simple. Il n’y a quasiment pas de clients mails sur PC et c’est outlook qui tient le marché. Les gens utilisent les webmails car pour beaucoup ils sont incapables de configurer un client mail. Et pourtant, le multi-compte est pour moi indispensable, je gère cinq comptes mails différents depuis Thunderbird d’autant de fournisseurs d’accès différents. Le gain de temps est conséquent, sinon j’aurais dû jongler entre autant de webmails. On rajoutera à ça l’intégration de lightning, qui me permet de gérer mon calendrier sur grand écran et c’est un incontournable du monde du travail, largement supérieur à la version de base de Outlook livrée dans Windows 10.

Je pourrais utiliser Office365 pour la réalisation de mes cours et je serai quelque part gagnant. En effet, plus besoin de stockage, tout en ligne, une haute compatibilité avec mes outils de travail au lycée. Quelques points néanmoins font que c’est une solution que je réfute. Dans Libreoffice que j’utilise, l’éditeur d’équations mathématiques est un gain de temps considérable du fait de son langage texte qu’il est facile de transformer. En effet l’éditeur de Word impose une manipulation souris clavier trop longue lorsqu’on écrit souvent des maths. Si ma fédération utilise aujourd’hui Office365, ce ne sera peut-être pas vrai demain. De la même manière si aujourd’hui j’utilise Office365 demain si j’obtiens ma mutation pour l’éducation nationale, il faudrait que je mette la main à la poche pour continuer à utiliser l’outil, ce qui n’a pas d’intérêt pour moi. Par conséquent entre un tout en ligne accessible de partout mais qui pourrait un jour disparaître de mes usages de ma propre volonté ou non et une solution robuste en dur, je préfère Libreoffice. Il est toutefois nécessaire de faire preuve de rigueur, une conversion systématique en PDF que je vais copier coller dans mon Onedrive de façon à les récupérer au lycée avec la présentation qui va bien. En effet, une différence dans les polices de caractères utilisées ou de version de logiciel et on se retrouve très rapidement avec des décalages dans les textes, ce qui ne se produit pas quand on travaille en ligne, tout l’intérêt d’une solution centralisée.

J’évoque ici Onedrive et mon utilisation, elle est très ponctuelle et ciblée. Comprenez que même si j’ai un To de stockage, je ne l’utilise pas pour enregistrer mes données personnelles. S’il avait fallu regarder du côté des solutions de stockage cloud pour externaliser les données sensibles si la maison brûle puisque désormais la thèse du cambriolage où on irait voler une tour n’a pas vraiment de sens, ce serait sans aucun doute Google Drive. Microsoft et Google font une offre raisonnable, et j’ai l’impression qu’elles sont les plus intéressantes du marché avec 20 € par an pour 100 Go. 100 Go, personnellement ça me laisserait le temps de voir venir. Si bien sûr on fait encore une fois de plus abstraction qu’il s’agit d’un acteur du marché qui ira jeter un coup d’œil dans les fichiers, j’aurais davantage intérêt à prendre Google que Microsoft. En effet, d’un point de vue personnel, je n’ai rien chez Microsoft, si demain je quittais l’enseignement agricole, le seul compte Microsoft que j’ai est celui en lien avec la Xbox360. Par contre, du fait d’avoir un smartphone Android, je suis largement chez Google dont j’utilise déjà les services pour les contacts et l’agenda. On ne serait donc quelque part plus à ça. Néanmoins d’une part je me dis que je n’en suis pas encore là, et que d’autre part, 20 € c’est toujours 20 € que je pourrais mettre ailleurs.

La solution syncthing reste encore d’actualité chez moi et j’en reste très satisfait. Syncthing est un logiciel de synchronisation de fichiers décentralisés pour lequel j’avais fait une série d’articles. Voici à l’heure actuelle la structure chez moi.

Concrètement, les documents de mon épouse sont poussés automatiquement sur mon disque dur. Si sa machine tombe en rade, ça arrive chez moi. Mes documents sont pour ma part poussés automatiquement sur mon ordinateur portable et sur mon smartphone. J’ai un répertoire bd qui est synchronisé entre ma tablette et mon PC. Il y a quelqu’un qui avait écrit sur le forum qu’il s’agissait du type de logiciel qu’on finissait par oublier et c’est effectivement le cas.

Pour le reste, on est dans le très classique, Filezilla ou encore VLC. Mon passage à Windows n’a pas entraîné de changement radical dans mes habitudes, c’est principalement l’utilisation des logiciels métiers qui me poserait des problèmes si je devais lâcher Windows. Comme je l’ai déjà écrit, le confinement a joué le rôle d’un révélateur, d’un accélérateur. Je trouve que le libre francophone tel que j’ai pu le connaître ne va pas très fort. Peu d’engouement, peu d’articles, etc … La crise COVID a montré que pour assurer la communication, les gens avaient besoin de solutions robustes et qui fonctionnent, j’ai envie de dire professionnelle. Non seulement les solutions libres ont montré leur limite dans le déploiement même si l’état a mis un portail de logiciels libre pour répondre à une demande, mais aussi face à la RGPD européenne qui a sonné la fin de la récré pour les solutions alternatives. J’ai aussi envie de dire que si le libre en a pris un coup, certains acteurs qui se veulent professionnels ont montré qu’ils n’en avaient que le nom. SCOLINFO mon ENT est planté depuis hier matin, à priori dans cette société qui fait quand même de l’informatique, il n’y a pas d’astreinte parce qu’on sait bien que les élèves ne travaillent pas le week-end, élèves qui passent par Teams, logiciel de Microsoft pour me demander si c’est normal qu’ils n’accèdent pas à l’ENT. La boucle est bouclée ?