Quand tu y allais, je revenais

14/01/2021 Non Par cborne

Comme on pouvait s’en douter, le premier de l’an n’aura pas amené que la bonne année, il aura amené son lot de COVID dans les établissements scolaires dont le mien. Quelques cas de contamination, rien de bien sévère mais suffisamment pour que le SFRD, l’équivalent de l’inspection mais du côté agricole de la force et l’ARS nous invitent à passer à 50%. Mon établissement à taille humaine, loin des usines à 2500 personnes nous a permis jusqu’à maintenant de travailler en classe complète. Contrairement aux autres établissements scolaires où ça tourne à 42 élèves par classe avec une coupure en moitié, chez nous sauf deux classes à plus de 30 élèves, la coupure se fait par classe, en semaine 1, semaine 2.

Mon emploi du temps après le passage du COVID

Forcément la décision a été prise mardi, pour une mise en application le jeudi, dire que c’était panique à bord est un euphémisme. La première chose qu’il a fallu pointer pour la seconde fois depuis le début de l’année c’est que chaque élève possède ses identifiants Teams et Scolinfo. Je pense qu’on peut dire que Scolinfo c’est acté, tout simplement parce que nous travaillons régulièrement avec depuis le début de l’année. L’envoi de documents au professeur ou la consultation du cahier de texte, c’est tout le temps. Et c’est d’ailleurs ici qu’on se rend compte que la pédagogie ça n’est que de la répétition, si tu veux faire adhérer des gens à des outils c’est pas en t’en servant une fois l’an que ça fonctionne.

Alors forcément pour Teams que nous n’avons pas vraiment utilisé, sauf certains élèves qui ont compris que c’était quand même franchement plus sympa, plus convivial, plus interactif que Scolinfo, on peut dire sans se mentir qu’il a fallu réinitialiser entre 70 et 80% des élèves. La procédure de réinitialisation dans Teams est pourrie pour les ados. C’est le souci de Teams, conçu pour les étudiants au plus bas, conçu pour les professionnels, certainement pas conçu pour des jeunes. Concrètement les plus dégourdis sont capables de redemander un code par SMS, pour les autres, j’ai franchi le point de non-retour, la ligne rouge, la ligne blanche, et même la ligne bleu, blanc, rouge. Un gamin mettait le mauvais numéro de téléphone, il ne comprenait pas pourquoi il ne recevait pas le SMS. Il y a donc quelqu’un qui a dû recevoir huit fois un code pour Teams. De l’autre côté, ils ne savent pas faire des caractères spéciaux comme le dollar ou le égal. À priori s’inscrire sur Snap doit être plus facile, cliquez sur la licorne pour valider. Pour d’autres l’incapacité de taper au clavier de leur téléphone le signe égal ou le dollar, la génération Z est très loin des compétences qu’on attend d’elle, même pas à la cheville, l’ongle du petit orteil. Quand on sait que certaines boîtes veulent l’abandon du mot de passe pour passer à la biométrie, ça se comprend, ils doivent avoir des adolescents à la maison.

Cyrille BORNE en distanciel et en présentiel à la fois

La complexité de l’exercice ici, contrairement au confinement total, c’est d’être en présentiel avec les uns pendant qu’on est en distanciel avec les autres. J’écris ce billet le jeudi, mon emploi du temps, c’est un démarrage à 9 heures au lieu de 8, arrêtons-nous ici. S’il fallait faire une heure de visio à chaque fois que j’aurais dû faire cours, ça voudrait dire que je dois aller au lycée, allumer mon ordinateur, lancer la visio, attendre que tout le monde se connecte. Pour moi en première heure c’est jouable, mais imaginer que je vais me retrouver avec mes élèves à 8 heures devant l’écran c’est croire en un père Noël qui planterait des antennes 5G à la place des cheminées pour filer le COVID, Raoult en père Noël bien sûr. La situation se produit deux fois sur trois, c’est donc un problème, il faut faire les visios à un autre moment. De 9 à 11 j’étais en cours, les gosses envoient des messages. Il va falloir que je pense, ce n’est pas le temps que ça prend, à passer mon statut à « occupé je suis en cours ». À 11 heures, j’avais la possibilité de faire une visio mais cette fois-ci c’est un autre problème que je dois soumettre. Comme je l’ai noté plus haut, il faut un temps d’installation pour faire une visio, se déplacer dans une salle de classe vide, donc non occupée par un collègue qui serait déjà en visio, allumer l’ordi et se poser. Il faut un planning des salles pour savoir qui se trouve à quel endroit, ce qui pour le moment n’est pas le cas. Dernier problème enfin, la connexion pourrave de l’établissement, trois profs connectés, ce matin je n’arrivais même plus à me connecter au serveur azure pour réinitialiser les mots de passe.

Du fait d’avoir des élèves absents, j’ai terminé à 14h35 pour être à 14h40 dans la voiture pour une visio prévue de chez moi à 15h30. En effet j’avais laissé du travail, j’attaque la résolution des équations avec mes troisièmes absents. C’est d’ailleurs assez intéressant, en fait c’est une complexité supplémentaire, deux de mes troisièmes sont ensemble, la dernière à la maison et inversion chaque semaine. Je vais donc dans une classe faire le cours à distance, et dans l’autre en présentiel. L’une des différences avec l’an dernier c’est tout de même d’avoir du matériel pédagogique, à savoir que j’ai ma chaîne Youtube, maths à l’arrache.

Vous noterez d’ailleurs un positionnement d’homme qui en a, quand les enseignants vivent dans le plus grand secret, moi j’ai des mamans qui m’envoient des messages pour me dire qu’après 26 ans, elles ont enfin compris les écritures scientifiques. Je trouve ça classe, savoir que parents et enfants assistent à mes cours, rien à cacher.

Néanmoins il apparaît que les vidéos ce n’est pas toujours suffisant. Dans la matinée, en cours forcément, je reçois des premiers appels au secours me demandant de positionner une visio. De l’autre côté, je me rends compte que quand je demande la page 26 de mon cours, j’ai des gamins qui me font la page 26 du bouquin qui correspond à des calculs de base de niveau cinquième sans aucun rapport. L’enfant ne trouve pas ça anormal, il s’exécute …

Après avoir roulé derrière les gars les plus lents de France, j’arrive à 15h20 chez moi, j’ai le temps de me poser et de lancer ma visio. Deux tiers des élèves sont présents, j’avais dit que la visio était facultative. Ici encore on admirera la puissance du troisième, parce que le collège reste toujours quelque chose d’à part. Bien évidemment les gosses ont la caméra coupée sauf un qui prend son goûter dans la cuisine. Je dois dire que même si c’est le gamin le plus fatigant du monde, il arrive toujours à me faire marrer. La visio c’est comme tout, faut du talent, personnellement je l’ai. Libreoffice de lancé, et nous voilà partis dans les explications. Les prises de paroles sont complexes, un larsen d’un côté, le retour de ma voix de l’autre, on finit par se dire que si on faisait la distribution des tablettes à tout le monde ça serait finalement pas si mal que ça, un matériel à usage pédagogique dans ce genre de circonstances, ça ne serait pas du luxe. L’explication est relativement rapide, je prends trente minutes, le reste est dédié aux questions individuelles. La visio a l’intérêt de régler les problèmes de discipline. Je finis à 16h30, je pars m’occuper de mon linge, des retardataires m’interpellent et je réponds, parce que je ne sais pas faire autrement même si ça va se calmer. Aux environs de 18 heures, je m’effondre, je n’ai enseigné que trois heures mais les élèves m’ont épuisé à distance ou en présentiel.

Dire que j’ai fait de la merde depuis mardi est un euphémisme mais force est de reconnaître qu’il fallait réagir dans l’urgence, et que globalement j’ai fait ce qu’il y avait à faire : filer les codes et vérifier qu’ils soient connectés à l’ensemble de mes élèves, filer un travail cohérent, faire une visio rassurante, être disponible pour montrer que ça marche

Maintenant voici ce qu’il va être nécessaire de mettre en place le plus rapidement possible. Désormais je crois qu’on peut dire que j’ai l’habitude, surtout l’habitude de ce qu’il ne faut pas faire.

Crois-tu innover les techniques de kata
L’école de Mars sur l’époque est avancée
Tire parti des gestes que tu calquas
Sur nos pensées, quand tu allais on revenait

La première des choses à faire est gérer le temps. C’est une des principales nouveautés, être à la maison et être en présentiel. Seulement comme signalé plus haut avec un emploi du temps pourri, il va falloir composer au mieux et trouver ses créneaux horaires. J’ai quelques pistes à suivre dans un premier temps :

  • Trouver les créneaux réguliers pour positionner des visios, ancrer les habitudes c’est bon pour eux comme pour moi.
  • Trouver des façons d’inverser des cours avec mes collègues pour pouvoir être à la maison. Une semaine sur deux, je vais monter sur Pézenas deux jours pour une heure de cours. Concrètement c’est faire 1h30 de voiture deux fois pour 55 minutes d’enseignement. C’est trop de temps perdu.
  • Trouver des créneaux à l’école pour faire des visios et accessoirement un endroit pour les faire.

L’idée c’est de ne pas se retrouver à se faire déborder et finir par faire des semaines de 70 heures. Il faut donc lutter contre sa nature mais aussi discipliner les élèves. Dorénavant je noterai mon statut comme injoignable de façon à éduquer les gosses. De la même manière, j’ai fait remonter poliment mes remarques sur les premiers rendus en disant que ceci était ou n’était pas acceptable. L’une des grosses différences et pas des moindres, c’est que notre alternance fait que les gosses savent qu’à la semaine suivante on se retrouve. En classe de seconde générale où j’évoquais mes difficultés de les faire travailler à la maison, ils sont au courant qu’à chacune de nos retrouvailles on fera interro. En classe de troisième j’opterai certainement pour un modèle presque similaire. En EGT, je sais que les enfants « feront » le travail, ou plutôt donneront le travail, évaluer sur les exercices donnés sur la semaine, c’est les forcer à creuser, apprendre par cœur les corrections qu’ils ont pompé sur le net, s’investir un peu. En troisième je mettrai des évaluations bidons de façon à motiver ce qui suivent gentiment à distance.

Une organisation parfaite est indispensable. Tout ce que je viens d’écrire ne s’improvise pas, et c’est ici qu’il faut encore être efficace pour ne pas perdre de temps. L’an dernier j’avais trouvé une astuce assez intéressante, me servir des travaux d’élèves pour faire les corrections. L’avantage bien sûr, c’est le gain de temps par rapport à la frappe, notamment en mathématiques. L’autre avantage c’est de valoriser les élèves, de montrer les erreurs, etc … Il est important de demander du travail de façon quotidienne, des petites quantités pour avoir des objectifs qui sont réalisables. Le fait que nous soyons un coup sur deux permet en plus d’ajuster et de rectifier. Il apparaît par exemple que je n’ai pas expliqué comment fusionner des photos pour avoir un PDF unique, il va falloir que je m’en occupe, cela fait partie des points à travailler avec les élèves.

Arrêter de culpabiliser à tous les niveaux. Dans le premier confinement, on culpabilisait pour tout. On culpabilisait de pas en faire assez, on culpabilisait si on donnait trop de travail, on culpabilisait si on voyait des élèves qui avaient abandonné. Mon job est fait et plus que fait, je crois que sur la classe de troisième qui vient de partir je suis le seul / premier à avoir fait une visio, avoir demandé du travail relevé, etc … Je suis, je serais, comme souvent, irréprochable. Alors qu’à une époque j’aurais pris mon téléphone pour demander des comptes, que j’aurais bataillé, que j’en aurais eu les tripes retournées de voir des non rendus, je vais me contenter de pointer et de signaler à mon CPE qui fera le job. Je vais prendre mon temps pour jouer à la play, et ne pas culpabiliser parce que je vis normalement.

Nous voici donc repartis dans une nouvelle expérience, en espérant éviter le confinement complet. On peut s’interroger sur la pertinence de l’exercice à long terme, en espérant que cela n’aura été qu’une période de notre vie. La visio reste de l’éducation, certes, mais de l’éducation dégradée. On se dit que si on fait tout pour envoyer les enfants à l’école c’est bien sûr pour faire travailler les parents, mais on pourrait imaginer au niveau des collèges notamment de laisser les 4/3 à la maison au profit des 6/5. En effet à 13 – 14 ans, on peut imaginer qu’on a la capacité à faire tourner un micro-onde et suivre des cours en ligne. On a quand même dû se rendre compte que la génération COVID comme d’autres ont été la génération grand bleu, va poser quand même pas mal de problèmes, je ne vais pas vous refaire la tripotée des articles du blog.

Nous nous quittons bien sûr sur quand tu allais on revenait d’I AM expliquant à la nouvelle génération que les vieux rappeurs ont fait souvent le chemin, je crois que c’est ici un peu mon cas, je retourne sur les chemins du distanciel bien plus armé et expérimenté que la première fois.