Quand est-ce que ça s’arrête ?

07/10/2018 Non Par cborne

Il fut une époque je vous aurais expliqué que le grand but de la vie c’est d’apprendre à dire non, je suis en train de passer à un autre stade, celui qui consiste à la façon d’un Valéry Giscard d’Estaing ou d’une Françoise Hardy, dire au-revoir ou comment te dire adieu. Plantons un peu le décor.

S’il fallait faire une belle introduction, ce serait le désenchantement du logiciel, le gars a un peu tout dit là-dedans. S’il fallait synthétiser cet énorme billet, l’auteur souligne qu’on ne fait plus aucun effort en terme de codage, d’optimisation, que tout grossit, que tout devient obsolète. Souvenez-vous du gars qui expliquait qu’aujourd’hui il fallait à minima une machine à 2 Go de RAM sous Linux pour pouvoir surfer, que le PIV c’est bon pour la poubelle, du même qui disait qu’entre Windows 95 et Windows 10 y a pas tant de différences que ça et on pourra se dire que nos discours se rejoignent.

Il faut que je rajoute quelques bricoles de plus.

La fin du bricolage, trop d’amateurisme, trop de complexité, plus de rêve.

J’évoquais dernièrement le Haier tout pourri et contaminé de mon fils qui d’ailleurs devrait perdre tous ses pouvoirs à la fin de ce billet pour délit de chambre mal rangée, le virus a réussi à remonter. C’est quand même complètement dingue de se dire qu’on ne peut rien faire, comme je ne peux rien faire avec mon OBI MV1 qui n’a servi que six mois ou ce Windows Phone à l’abandon. A une époque, les gars auraient vraiment tenté de passer en force du Linux dans les téléphones ou un système libre. Moi qu’on m’explique la complexité du fait des pilotes et que c’est pas possible, j’ai beaucoup de doutes. Je pense certainement à tort que c’est un manque de volonté et que tout le monde s’en fout. A une époque on avait l’impression que les gars faisaient tout pour réussir à prolonger la durée de vie des objets, aujourd’hui quelque chose est cassé dans le logiciel libre.

L’univers smartphone est complètement verrouillé, on ne peut rien faire dessus, l’univers tablette c’est pas mieux, mais l’univers smartphone c’est quand même un vrai problème de fond. Installer LineageOS pour avoir un semblant d’impression de contrôle et se retrouver à installer des applications à la main ou de F-droid c’est essayer de faire illusion, de faire bonne figure. C’est un problème de fond pour moi, j’ai un appareil dans la poche sur lequel je n’ai aucun contrôle ou presque et qui fait ce qu’il a envie, son patron Google surtout.

Il ne reste pour se divertir que nos bons vieux PC, et je trouve que la situation ne va pas en s’arrangeant ou c’est une vue de l’esprit. Au moment où j’écris ces quelques lignes la version 18.10 d’Ubuntu va sortir et je peux vous apporter quelques précisions sur ce qu’il va se produire sans même avoir regardé le changelog :

  • une forte probabilité d’alourdissement de la distribution et quelques astuces pour alléger.
  • aucune innovation significative
  • des tas de paquets qui vont tomber en désuétude et qui vont poser des problèmes comme ce fut le cas avec Shutter
  • une prière pour que mon imprimante LBP 1120 continue de fonctionner sans que je doive mettre les mains dans le cambouis.

Alors effectivement vous pourrez me faire remarquer qu’Ubuntu a beaucoup de marge avant d’arriver à la mise à jour de Windows 10 qui efface les données des utilisateurs, mais chaque mise à jour du système d’exploitation apporte son lot de problèmes sans apporter son lot d’améliorations, sans apporter son lot de rêve. Ce n’est pas le propre d’Ubuntu mais de toutes les distributions où il ne se passe plus grand-chose. Je vous annonce que lorsque j’aurai retrouvé un semblant de vie normale (rires dans la salle), je passerai du côté des vainqueurs c’est-à-dire Gnome ou KDE. Gnome a été subventionné d’un petit million de dollars, XFCE met bien trop de temps à raccrocher les wagons, c’est devenu ça la mentalité du logiciel libre, prendre le plus gros logiciel et le suivre, la diversité est en train de mourir de façon naturelle, la sélection me dit-on dans le creux de l’oreille.

Vous n’aurez pas de mal à trouver qui va mourir.

Bon je regarde mon sous-titre, où j’en suis. Trouver de l’excitation sur l’ordinateur, c’est donc mort, il resterait potentiellement d’autres domaines, arduino, raspberry pi et j’en passe. Pour avoir eu un pi, plusieurs dans les mains, cela reste des solutions de bricolage pour les passionnés même sur les applications usuelles comme la station multimédia. Pour en avoir fait le tour, je préfère mieux acheter une android box à 20 €. Si ça en éclate certains de compiler leur kernel, de monter des solutions domotiques avec ce genre de cartes, je crois que j’ai franchement passé l’âge. L’aventure se trouve pourtant de ce côté, le bricolage PC c’est fini, en même temps ce n’est pas un mal.

À un moment donné il faut se poser les bonnes questions. Si Ubuntu a démocratisé Linux c’est parce que c’était out of the box. Si Libreoffice a gagné sur Openoffice, et n’a pas l’air de se faire du souci quant à son avenir, c’est certainement parce que ça fonctionne et que ça concurrence plutôt bien la suite bureautique de Microsoft.

J’ai de plus en plus l’impression qu’on nous propose des solutions qui sont bancales et de plus en plus complexes à installer, à une époque en trois clics on pouvait jeter une application dans un ftp et on avait un service web, aujourd’hui il faut une véritable compétence en GO ou en rust, et pour l’installation et pour la maintenance. Pour moi l’exemple type du fait que la situation informatique échappe à monsieur et madame tout le monde, c’est par exemple la disparition des services de redirection dynamique pour les particuliers avec la fermeture de DTDns par exemple et de son copain dont j’ai perdu le nom. Tu veux t’auto-héberger, il faut être ingénieur et payer. L’argumentaire qui va consister à expliquer que c’est franchement plus rentable de s’auto-héberger plutôt que de se prendre un service va commencer à avoir de plus en plus de mal à passer. Avant il y avait le hardware, la facture d’électricité, désormais il faudra compter DynDNS ou No-IP.

Si je devais synthétiser mon état d’esprit actuel face à l’informatique : pas d’excitation ou de nouveauté vraiment séduisante d’un point de vue logiciel ou hardware, une difficulté accrue, des résultats pas vraiment satisfaisants à la sortie. Je ne jette pas la pierre uniquement au domaine du libre, pour être utilisateur d’Office365 au quotidien, c’est lent, c’est buggué, l’ergonomie est mauvaise, c’est mauvais de façon générale. C’est d’ailleurs assez inquiétant, on paye quand même pour des solutions mal pensées, difficile alors d’être exigeant avec des solutions « gratuites ».

Collègues m’a tuer

Depuis quinze ans que je suis dans l’enseignement agricole, je crois que j’ai vécu une grande excitation informatique dans deux domaines : ma courbe d’apprentissage qui n’a cessé de croître en m’imposant de nouveaux défis, ma liberté de faire ce que je veux.

Pour les plus vieux camarades qui ont connu mon passage de développeur COBOL à celui d’enseignant, quand j’ai démarré dans le Cantal il y a 15 ans je ne savais pas ce qu’était un partage SAMBA. Je me suis formé aux réseaux, je me suis formé aux réseaux sous Linux, j’ai installé des salles informatiques complètes, j’ai dû monter des ipfires, j’ai monté des sites, je me suis fait vraiment violence et je me suis vraiment éclaté. Depuis que je suis dans mon lycée, je suis finalement confronté à un univers qui ne m’intéresse pas. Du Microsoft à tous les étages, du paiement de licence, un manque de coopération de l’équipe pédagogique qui refuse de changer ses habitudes. Le cas le plus éloquent pour ma part, c’est cette volonté de continuer à utiliser du Office 2007 pour ne pas passer à Libreoffice. J’ai la sensation qu’on marche sur la tête en permanence. Dans les précédents établissements tout le monde était tellement content d’avoir enfin une informatique qui fonctionne qu’on pouvait tout oser, qu’on pouvait tout faire, et surtout le faire ensemble.

Mon passage en salle des profs un vendredi

Avec des gens qui refusent de sortir de leur zone de confort, avec des gens qui sont bien ancrés dans leurs habitudes et qui voient toute nouveauté comme forme d’agression, je baigne dans un univers informatique qui ne m’intéresse absolument pas.

À l’heure actuelle si je m’écoutais, je bazarde l’intégralité de ce qu’on a en place, je passe l’ensemble du système sous Linux, je vire du hardware limité qui contrôle tout au profit de dispositifs Linux, seulement je ne peux pas le faire et le pire, c’est que je n’ai absolument plus envie de le faire.

D’expert à imposteur, la frontière est mince

Quand je vois les camarades blogueurs qui se considèrent comme des imposteurs, ça me fait sourire. C’est un syndrome que j’ai connu toute ma courte carrière d’ingénieur, et que je n’ai ressenti qu’une seule fois dans ma carrière de prof, au moment où je me suis fait lacérer pour ma première inspection. Paradoxalement alors qu’on a quand même de plus en plus l’impression que notre métier ne sert à rien, jamais je n’ai été aussi convaincu que j’étais à la bonne place. Je m’éclate dans mon boulot, j’essaie des trucs, j’essaie d’être le plus consciencieux possible, de trouver des méthodes, de m’améliorer et j’ai l’impression que je me bonifie. En gros ma dualité de technicien professeur commence à en prendre un coup, je suis de plus en plus prof au détriment de l’informaticien. Un bon matin, c’est peut-être déjà le cas, je serais un imposteur informaticien.

Car le problème de fond c’est que pour ne pas être un imposteur, il faut se tenir au courant des évolutions informatiques, du matériel, des logiciels et j’en passe. L’exemple type, la semaine dernière j’envoie un message aux collègues pour leur dire de faire la mise à jour Windows 10 à la maison plutôt que de se retrouver avec une mise à jour en classe. Cette semaine je renvoie un mail pour avertir que finalement il ne faut pas faire cette mise à jour qui efface les données personnelles. Et le problème de fond du fond, c’est que si faire ma veille m’intéresse, et encore, quand je me retrouve avec 400 articles sur Aznavour que je n’ai pas demandés, ça se discute, approfondir dans les technologies Microsoft ou hardware qu’il faudra de toute façon changer à court terme ne me donne pas du tout envie. Le rythme qu’impose d’une part Microsoft et d’autre part la prestation de service qui ne fait rien pour trouver des solutions durables m’écœure.

Je vois dans mon entourage des gens vieillissants qui s’accrochent comme des tiques à leurs petits pouvoirs, à leurs petites responsabilités alors qu’ils ne sont plus compétents, qu’ils sont dépassés. Non seulement je n’ai aucune envie de pouvoir, je veux de moins en moins de responsabilités, je cherche la décroissance et contrairement à ces gens-là, je me rends compte qu’à ce rythme là, je vais être plus un problème qu’une solution. Ce n’est pas la prime informatique qui me fait continuer et qui ne sera jamais assez importante par rapport au travail abattu, à l’investissement, à l’étendue des connaissances qu’il faut avoir, je continue parce qu’il n’y a personne d’autre de plus compétent que moi.

Ce n’est pas de la prétention mais bien un constat. Dans mes 15 ans de métier, parmi les enseignants que j’ai pu côtoyer dans mon quotidien, je n’ai croisé personne d’assez compétent pour me remplacer.

Alors quand est-ce que ça s’arrête ?

Alors quand est-ce que ça s’arrête ?

Comme Pénélope attendant Ulysse, j’attends le petit jeune pour prendre ma relève. Vous noterez que c’est inquiétant parce que je n’ai que 43 ans. En même temps à 43 ans tu joues moins bien au foot qu’avant, tu ne peux pas être champion du monde de 100 mètres, l’informatique va tellement vite que si tu ne suis pas la cadence tu peux très rapidement te faire larguer.

J’ai malheureusement bien peur qu’Ulysse ne rentre jamais à Ithaque et d’attendre bien longtemps, si bien qu’il faudra prendre une décision. Tous les établissements ont une personne ressource en informatique, et c’est fondamental, ne serait ce que pour faire le travail de fin de chaîne. Réinitialiser un ordinateur, installer un logiciel, réparer un peu, autant de travail qu’il paraîtrait déraisonnable de confier à un prestataire de service sauf si on veut ruiner l’établissement plus vite.

Donner ma démission c’est dans l’ordre des possibles, mais à ce compte là autant changer d’établissement. Imaginez que vous êtes docteur, que quelqu’un tombe raide devant vous, vous avez le pouvoir de le faire, mais vous ne le faites pas parce que vous êtes en vacances. Et bien je serai dans cette situation pas évidente à gérer, de regarder les gens se noyer dans leur informatique quotidienne, les gens d’attendre que je fasse quelque chose et moi de ne rien faire. Je ne sais pas faire.

La seule véritable issue que je vois, que je vais dessiner c’est réduire la voilure du lycée à sa portion congrue, n’utiliser que le strict minimum, minimum qui s’il était déjà utilisé correctement serait déjà positif. Le minimalisme est la réponse à tous les maux, il suffit parfois de prendre juste la bonne décision, celle qui fait qu’on se sépare d’un service, d’une fonctionnalité, pour s’ôter une énorme épine du pied. Quand je vois tout ce qui traîne dans le lycée et qui est mal exploité, qui n’est pas utilisé, ce n’est plus l’aiguille mais le hérisson au grand complet.