Puivert, ou quand ubérisation rime avec couillon

23/07/2020 Non Par cborne

Je vous avais raconté l’an dernier mes vacances à Puivert. Le contexte de l’an dernier était différent comme cette année je crois qu’on peut dire sans se tromper qu’avec le COVID tout est différent. L’an dernier je subissais Saint-Pierre. Le touriste était encore plus puant que les années passées. Il faut dire que cette année avec l’absence de toute fête, de tout rassemblement, la culture du beaufisme en prend un grand coup. Fini les DJ Mickaël ou les concours de Johnny (véridique), on n’entend que le bruit de la fête foraine. Alors que l’Occitanie compte jusqu’à 25% de touristes extérieurs à la région, cette année c’est 10%. En gros, on a que des gens du coin sans les animations du club med, c’est une année pour le moins reposante.

Néanmoins ma femme voulait retourner à Puivert et tu le sais public, ce que madame BORNE veut, Cyrille BORNE le doit et vite.

airbnb ou l’audace décapitée

Nous voyageons avec airbnb depuis maintenant quatre ans, il faut dire qu’à l’époque c’était la claque. Un appartement à 60 balles d’euros la nuit pour être à Barcelone, c’est ce moyen qui nous a permis de voyager en famille. Il faut dire qu’avec mes enfants de 16 et 18 ans, nous voyageons au format adulte. Nous voyageons aussi de façon un peu particulière, dans le sens où l’on préfère mieux manger dans une maison plutôt que de se ruiner en restaurant ou manger des sandwichs dégueux à l’arrache. Je pense que nous faisons partie des gens qui ne sont pas non plus très compliqués, dans le sens où passer un moment dans une maison qui n’est pas parfaite n’est pas un souci, à partir du moment où l’on trouve le compromis entre l’insalubrité et le tarif prohibitif. Concrètement je n’irais pas dormir dans un endroit complètement dégueulasse, mais voir un peu de peinture qui s’écaille ne me pose pas de problème. Le principe des vacances reste quand même d’être dehors.

Il y avait de plus avec la formule airbnb un côté sympa, qui est celui de l’aspect social. D’une part vous avez une « sécurité » avec une notation des maisons, une explication plus ou moins détaillée de l’expérience vécue, mais aussi la rencontre avec le propriétaire. J’ai souvenir à Collioure d’avoir échangé un bon moment avec l’hôtesse, une jeune femme très consciencieuse qui craignait la mauvaise note et qui prenait son « rôle » très au sérieux. C’est une façon de découvrir les bons coins, d’échanger, je dirais, le meilleur de l’ubérisation de notre société. Sur les deux dernières fois, je pense que je suis tombé sur des gens qui font tourner la machine à cash.

La première chose que je peux dire c’est que le tarif de airbnb a grimpé en flèche ces dernières années et j’ai envie d’y voir le syndrome Amazon. Après avoir bien achevé toute la concurrence, on peut enfin se lâcher et faire ce qu’on veut, de toute façon c’est pas bien grave, y a plus personne pour lutter. Je peux d’ailleurs étayer mon propos en constatant qu’une même maison sur leboncoin et une maison sur airbnb a une différence de tarif assez importance. La commission de airbnb doit être moins substantielle qu’il y a quelques années. Le problème toutefois reste le même, passer par leboncoin c’est voir en direct avec le propriétaire, je regardais une annonce sur laquelle le proprio disait que c’était à titre indicatif. Avec airbnb, tout est carré, tout est prêt, sauf quand ça se passe mal. Néanmoins, la force du concept est, je trouve, dissuasive pour les gens qui voudraient jouer les pirates de loyers.

La seconde chose que je peux dire, c’est que les gens multiplient les plateformes pour une même maison et que désormais airbnb fait partie des incontournables. Et de la même manière que j’expliquais plus haut que certaines personnes avaient parfaitement compris le concept, ils sont désormais nombreux à considérer que c’est une plateforme comme une autre pour faire tourner la machine à cash. J’ai loué une maison qui paraissait sympa sur les photos, on s’est fait avoir, à 45 ans ça m’apprendra à être plus attentif.

Il s’agit ici d’un simple exemple, le jardin n’était pas entretenu, il aurait été difficile de manger sur la table, sans chaise d’ailleurs. Et pourtant si on regarde bien, à part les morceaux de bois, la mousse sur la table, la photo est globalement contractuelle. Je félicite le photographe, toute la maison est dans cet esprit, très lumineux, on a posé des couverts sur les tables pour détourner l’attention, la réalité est franchement moins flatteuse. La maison est ancienne, elle sent l’humidité, elle est démesurée ce qui me fait penser aux maisons du Cantal, et forcément l’espèce de mise au goût du jour qu’on a tenté de faire n’est là que pour l’illusion. Il faudrait tout raser et tout refaire.

On avait eu une situation un peu similaire l’année précédente, où la coquinette, une dame d’un certain âge avait dissimulé dans ses photos la douche partagée avec les toilettes, un sabot, à l’ancienne. La différence c’est que l’hôte habitait en dessous, et qu’elle était plus ou moins sympathique ou en tout cas se fendait d’un minimum de contact. Je découvre en louant la maison que la propriétaire en possède plusieurs, mais qu’elle vit en Normandie ce qui n’est pas vraiment la porte à côté de Puivert.

J’irai revoir ma Normandie, ses pâturages et ses prairies

La dame anglaise, utilise un logiciel de traduction pour communiquer ce qui fait qu’il faut retraduire en anglais la traduction du traducteur pour parfois comprendre. Par exemple lorsqu’elle évoque dans son message la bague de la gardienne, il fallait comprendre bague = ring = appel téléphonique et pas un lien avec le seigneur des anneaux. Il y a donc une gardienne, on se dit qu’elle jouera le rôle de l’intermédiaire, néanmoins cette dame, anglaise elle aussi, qui passe par un traducteur pour ses SMS ne se présentera pas. J’ai retrouvé les clés sous un caillou de la boite aux lettres pour repartir et remettre les clés sous le même caillou. La moralité c’est qu’on est dans le business qui est à des millions d’années lumières de ce que devrait être airbnb. Et c’est bien normal, cette maison doit être sur au moins dix sites différents, airbnb n’est qu’un site de plus.

Avec une expérience pas terrible, j’en viens à me rendre compte que j’étais tombé, comme on tombe tous, dans un confort, au point que l’équation vacances, trouve sa réponse dans airbnb quels que soient les paramètres. J’ai commencé à regarder ailleurs, et sans cracher sur le concept, je fouillerai dans leboncoin, chez entreparticulier ou sur tous les sites que je trouverai.

Tripadvisor ou l’autre pays des bisounours

Bien évidemment après avoir passé huit ans dans le Cantal, un pays où les gens considèrent que l’eau courante et les toilettes dans la maison sont un luxe, il en faut plus pour me déstabiliser qu’une maison un peu vétuste. Le principe restant avant tout de profiter du lac, qui reste pour ma part le top de la relaxation, et des promenades avoisinantes.

L’année dernière, nous n’avions pas fait Rennes-le-château. Attention, quelques explications historiques sur un sujet pas inintéressant. Rennes-le-château est un trou perdu de l’Aude avec des routes qui font peur. C’est d’ailleurs une particularité du coin, des routes qui font peur. Vous imaginez quand on sait les routes que je prends, ce que ça peut donner une route qui fait peur. Ce village a des origines qui remontent à l’antiquité, un lourd passif au Moyen-Âge, mais c’est son histoire à la fin du XIX° début du XX° qui nous intéresse. Un curé du nom de l’abbé Saunière débarque dans un village où tout est plus ou moins à l’abandon et par on ne sait quel prodige trouve un tas de pognon pour faire des travaux colossaux et rénover l’intégralité du village.

L’abbé et sa servante, avec une vieille vinasse des Corbières

L’abbé investit dans l’église, fait de nouveaux bâtiments, se fait une petite baraque sympa et reçoit de nombreuses célébrités de l’époque dans des repas qui sont dits gargantuesques. Je vous montre en vrac les photos que j’ai prises, c’est en gros l’église, la tour de verre qui est particulière et l’autre tour sur la corniche qui a aussi une architecture particulière, la bibliothèque et la petite maison pour ses sauteries.

Forcément, à l’époque ça commence à jaser, parce qu’on se demande comment l’abbé réussit à lever de telles sommes. En faisant des réparations dans l’église, l’abbé a excavé plusieurs pièces anciennes, si bien que la logique populaire c’est de se dire qu’il y a un trésor. C’est plus tard qu’on découvre la mécanique du buzz avec un certain monsieur Corbu, qui prend en viager une partie des terres de la servante de l’abbé, sa seule héritière afin d’y monter un restaurant. Elle lui dit qu’elle lui révélera tout sauf qu’elle n’a pas le temps de le faire, puisqu’elle meurt avant. Le Corbu, s’associe à un journaliste de la dépêche du midi qui est à la presse écrite ce que Jean-Pierre Pernaut pour faire parler de l’affaire du trésor dans la presse.

L’affaire passe du local au national, on finit par en parler un peu partout et la médiatisation du lieu qui fait bien les affaires du restaurateur attire les touristes et les chercheurs de trésor. Je vous invite un peu à lire le sujet s’il vous intéresse car mine de rien, il y a bien eu de l’argent mais on suppose que ce n’est pas grâce à un trésor. Dans les articles de Wikipedia que j’ai pu lire, on aurait droit dans les hypothèses les plus « solides » au trafic de messe, au pillage de tombe ou encore à de l’argent détourné d’une levée de fonds visant à remettre la monarchie en place.

Voici pour le contexte historique que je trouve plutôt plaisant, que reste-t-il en 2020 ? Vous arrivez après une route particulièrement tortueuse au sommet, une jeune femme vous dit que pour se garer c’est 2 €. Admettons. Le village est tristoune et les quelques commerçants qui y traînent ont l’air tout aussi tristounes. La visite si elle est agréable avec une vue à couper le souffle quand on est sur les remparts, est pliée en moins de deux heures. Il apparaît que finalement c’est plus sympa à lire, à regarder en photo qu’à se déplacer après une route où vous pensez mourir dix fois.

Seulement si vous regardez les avis sur Tripadvisor qui a cannibalisé l’avis touristique vous voyez ceci :

4.5, c’est donc un site d’exception, du niveau des arènes de Nîmes, ou de la tour Eiffel pour vous donner une échelle de valeur. Les gens ont beaucoup de mal à formuler ce qui est bien, à part la vue bien sûr, ou placer la phrase un « endroit chargé de mystères mystérieux entourés de mystères ». Il faut aller vers les commentaires négatifs pour trouver en fait les gens honnêtes qui vont dire que c’est surfait, et que le village est un attrape-couillon, que nous avons répondu quelque part à l’appel de Corbu. Ça me fait penser à cette expérience sociale où l’on réunit des personnes dans une pièce qui sont toutes complices sauf une et qui affirment tous une contre-vérité. Dans la majorité des cas, le dernier se conforme même si c’est une aberration parce qu’ils sont tous unanimes. On aurait donc une forme de conformisme, une forme de honte à dire que Rennes-le-château, l’histoire est largement plus intéressante que le site qui ne mérite pas tout ce tapage.

En même temps, on ne va pas se mentir, et c’est une logique. Alors que le Parisien se découvre une envie de vivre à la campagne dans un trou perdu, de télé-travailler car la 5G va lui permettre de tout faire depuis le fin fond de la France, la réalité est ailleurs. Puivert 500 habitants, vous voulez du pain, c’est 10 km de bagnole pour aller dans le village d’à côté. À l’instar de Tautavel en grande difficulté financière, parce que les panneaux austères n’attirent plus les visiteurs, on apprendra que Rennes-le-château ne va pas si fort, je prends les paris. La campagne c’est difficile, il faut désormais de l’animation, vivre des expériences comme on dit, c’est le Puy du fou qui a tout compris, dépenser des fortunes pour engranger des fortunes. Vous vous doutez bien qu’un petit village de l’Aude ne pourra pas sauver la donne. Oui la campagne c’est difficile, j’y vis et pas dans la campagne la plus reculée. Quand on sait qu’on vit à 20 minutes de Narbonne et que nos enfants sont internes car c’est 1h30 de bus pour se rendre au lycée, on ose à peine imaginer la vie au quotidien dans ces endroits perdus. L’exode urbain c’est pas pour demain, où un exode pas trop loin.

Où sont les bloooogs avec leurs proses plein de personnalitéeeees. Où sont les blogs, les blogs ?

Je suis donc assez personnellement catastrophé de ce qu’est devenu l’internet d’aujourd’hui, et par extension nos vies. Le regroupement sur la cellule familiale durant le confinement, les gens qui ont fait le ménage dans leurs réseaux sociaux, les véritables interrogations qu’on peut se faire sur la vie, c’est beau, j’espère que les gens iront plus loin. En virant l’ensemble de mes réseaux sociaux, j’ai fait le choix de me couper partiellement du monde et de faire l’effort de prendre des nouvelles des gens par mails, par SMS. Je vous garantis que la qualité de la relation n’a rien à voir avec avant où en trois échanges de « tfk » on pensait avoir du lien avec les individus, ce qui n’est absolument pas le cas.

Je regarde la toile de plus en plus vide d’écrits, de pensée, de personnalité, et par extension dans ce que je peux voir dans mon quotidien. À Puivert, réside tout de même une ambiance particulière. Les gens du fait de leur grand isolement jouent la carte de la solidarité, l’ambiance par exemple n’a rien à voir avec un Rennes-le-château, attrape touriste. Une situation que je connais bien sur le bord de mer et qui contraste d’ailleurs avec le reste de l’année où l’isolement rapproche les gens. À Puivert les gens disent bonjour, ici un magasin gratuit, là un café associatif, on a compris que la solution ne viendrait pas de l’ubérisation de la société mais bien par une entraide locale et un retour à certaines valeurs. Ce sont les voisins sur place qui nous ont conseillé un restaurant, des gens très accueillants, qui nous ont indiqué aussi quelques belles randonnées.

Remettre de l’humain dans tout ça, pas évident, il faudra que chacun prenne conscience qu’il ne peut pas avoir dix mille amis avec une relation de qualité, se rendre compte que ce n’est pas parce qu’ils sont nombreux à le dire qu’ils ont raison, essayer d’exister au milieu de la foule passera certainement par s’en écarter, en tout cas sur internet.