Promesse de liberté

04/04/2018 Non Par cborne

J’aimerai évoquer avec vous un point qui me tient particulièrement à cœur, celle de ma baisse de niveau informatique. J’y vois trois éléments :

  • une certaine forme de paresse liée au fait de prendre de l’âge,
  • une volonté de minimalisme qui invite à faire des choix, si en plus elle est encouragée par la paresse, c’est un combo de choc
  • il devient de plus en plus difficile de faire des choses en informatique.

Il faut reconnaître que la vie ne m’a pas vraiment ménagé ces dernières années. Si je m’arrête aux cinq dernières années, une maison à retaper, des allers retours, des enfants à gérer, une maladie un peu tendue à gérer du côté de ma femme, une opération à gérer un peu lourdingue du côté de ma femme, des problèmes du quotidien assez conséquents, un changement d’établissement où j’ai dû tout recommencer à zéro. De quoi s’occuper quand même. N’allez pas penser que je cherche des justificatifs, je rappelle juste un fait qui me paraît très important, c’est la notion d’adaptation par rapport aux événements. Concrètement, si j’avais eu du temps à plus quoi savoir en faire, si j’habitais à quatre minutes de mon lieu de travail, peut-être que j’aurais une vie radicalement différente, plus investie dans les associations par exemple ou à collectionner des dizaines de consoles de jeu et d’appareils inutiles.

A un moment quand on se retrouve à devoir prioriser d’urgence ses choix, on coupe dans le lard. La particularité c’est que ce qui au départ a été un instinct pour moi s’est transformé en manière de vivre avec quelques conséquences. Je continue aujourd’hui alors que je rentre dans une période qui devrait être plus calme de ma vie, de vendre un maximum d’objets qui ne me sont plus utiles et qui me paraissaient indispensables encore l’an dernier. J’ai complètement changé en quelques années mon rapport à l’objet, avant il me fallait impérativement acheter le dernier gadget à la con made in China, aujourd’hui, je calcule comment prolonger la vie de mes objets le plus longtemps possible.

Du fait d’être dans cet état philosophique, moins d’objets, moins de services, moins de besoins entraîne une baisse du niveau général. A une époque je vous aurais dit, il me faut impérativement un serveur à domicile que je vais administrer sinon je vais mourir. Il me faut aussi un mécanisme de contrôle parental parce que sinon je n’aurai pas de contrôle et ce n’est pas possible. Aujourd’hui je vous dirai que je n’ai pas besoin de serveur à domicile car à 72 € par an avec mon mutualisé chez o2switch j’ai l’ensemble des services dont j’ai besoin. Pour le contrôle parental, comme mes enfants n’ont plus accès aux objets connectés à part un ordinateur pour faire le travail de temps en temps, je n’ai pas besoin de me poser la question de ce qu’ils font ou non. Les enfants BORNE ont eu leur chance avec les smartphones, ils ont grillé leur chance deux fois, dans le sens où le droit à l’erreur était de mise. Malheureusement ils n’ont pas respecté les règles, le prochain smartphone, c’est avec leur argent, leur salaire qu’ils se le paieront mais pas sous mon toit. Vous ne pouvez pas imaginer comme j’ai pu culpabiliser au départ, les couper du monde pour quelqu’un qui passe son temps sur un coin d’écran pour savoir ce qui se passe. Aujourd’hui ça va franchement mieux, tout simplement parce que l’usage des écrans c’est systématiquement pour tomber dans la lie de l’internet ou de la télévision. Culpabiliser donc de ne pas leur donner d’écran, c’est une erreur, leur donner un écran c’est juste l’opportunité de regarder de la merde, ils n’ont pas compris que c’était un formidable outil d’instruction. Ce petit laïus c’est aussi pour vous faire remarquer que non seulement on se crée des besoins qui n’en sont pas, comme on s’invente des obligations qui n’en sont pas non plus. Il n’est pas obligé de donner un écran à un enfant pour qu’il s’épanouisse, au contraire, moins d’écran, moins de problème, moins d’interactions sociales avec d’autres sources de problèmes. Mes enfants à la maison décrochent pour de bon, si on leur laisse les écrans c’est pour prolonger les conversations stériles et les problèmes potentiels avec les autres gosses de leur âge, c’est finalement leur rajouter de l’anxiété à l’anxiété.

Voilà une pièce franchement bien rangée, du vrai minimalisme !

J’écrivais donc que du fait d’avoir moins de besoins, de limiter ma curiosité, d’avoir pris un coup de vieux, j’avais nécessairement une baisse dans mon niveau informatique, c’est le cas. Si je ne m’intéresse pas à l’administration d’un serveur, il y a des choses que je ne saurais plus faire, si je ne m’intéresse pas au contrôle parental, la gestion des ACL, le blocage de https, tout cela me passera sous le nez. Est-ce que c’est la bonne réflexion ? Mon beau-père pendant des années assurait l’entretien de ses véhicules par lui-même, il a arrêté, dépassé par l’électronique qui est arrivée dans les voitures. Car il y a effectivement deux tendances qu’on peut voir. D’un côté, on peut avoir toujours l’envie, la rage, la volonté de comprendre le monde, de l’autre, tout devient de plus en plus difficile, complexifié par la technologie, tout est mis en œuvre pour stopper les bricolages. J’évoque ici l’électronique dans les voitures qui à terme poussera les petits garages à fermer car le mécanicien ne pourra tout simplement plus réparer, il faudra les codes magiques du constructeur, on peut transposer tout ceci à l’informatique :

Vous allez me faire remarquer que je viens de limiter l’informatique au smartphone, pas faux, néanmoins c’est quand même un peu ici que se joue l’avenir, une relation entre un client quelconque sur une plateforme qui n’a aucune importance et de l’autre le tout puissant cloud. Pour étayer mon propos, la restructuration de Microsoft, Windows devient un simple produit secondaire. Pour ceux qui ont mon âge et qui ont connu les lancements en grande pompe de Windows, c’est une décision qui est tout sauf anodine. Microsoft engrange de l’argent avec Office365 par charrette, et c’est le produit qu’il a toujours voulu. Un abonnement, des mises à jour qui ne se font pas chez l’utilisateur, indépendant de l’OS, tout est bon dans l’Office365 pour Microsoft. Microsoft n’abandonnera pas le PC et j’aurai donc une vision moins négative que cette dépêche de Linuxfr, tout simplement parce que sans OS, sans monde professionnel qui reste la marque de Redmond, ce serait entrer en concurrence directe avec les outils de Google. Office365 s’impose car Office365 est utilisé par les possesseurs de PC.

Je suis donc en baisse de niveau informatique parce que je paresse, parce que mon champ de possibilité se referme avec celui de la mobilité où l’on attend le téléphone libre qui malheureusement ne vient pas, on peut donc prendre aussi le problème à l’envers et s’interroger sur ce que j’ai la liberté de faire. J’ai toujours la possibilité de bricoler mon PC pour installer Linux dessus, ce que je fais avec le plus grand plaisir, je n’ai plus de Windows à la maison, pas même dans une machine virtuelle. j’ai toujours la possibilité d’utiliser des logiciels libres, je pourrais pourquoi pas, me lancer dans la gestion de ce fameux Cloud.

A l’intérieur de la cage, un utilisateur de logiciel libre. J’aime beaucoup cette photo, elle est franchement malsaine si on y réfléchit bien. Dans une maison, avec peu de fenêtres, l’oiseau voit de façon concrète les murs de la prison, celle de sa cage, celle de la maison. Ici c’est toute l’horreur du geste, s’il n’y avait pas la cage, il pourrait décoller. C’est ça le logiciel libre, l’illusion parfaite de la liberté.

L’offre libre n’est pas si diversifiée qu’on pourrait le penser, au contraire avec les années, elle se résume à quelques logiciels phares. Qui dit lecteur vidéo dit VLC, qui dit traitement de texte, dit Libreoffice. Il existe de nombreux logiciels qui font aussi le job, pour combien de temps encore ? Aujourd’hui si on dit Cloud, vous avez deux grandes écoles, celle de celui qui est capable de monter son serveur de toute pièce, celle qui va utiliser des produits tout fait comme Yunohost. Pour avoir un Cloud, que ce soit personnel ou d’entreprise, la solution quasi unique, le produit final qui fait abstraction de la façon dont vous avez monté le serveur, c’est indiscutablement Nextcloud. Nextcloud est une solution modulable à volonté, de système de stockage à la base, son serveur sabredav intégré permet par exemple de gérer des contacts, des calendriers. L’intégration d’une suite bureautique en ligne ou d’un client mail, Nextcloud est l’alternative crédible aux géants du web que sont Microsoft ou Google. Jamais il n’a été aussi simple d’installer Nextcloud sur un serveur Ubuntu du fait qu’il existe un snap pour le faire. La dockerisation d’ailleurs a grandement facilité la tâche, toutes les applications ou presque, même les plus complexes ont un conteneur docker qui donne l’illusion que tout un chacun est libre, peut s’émanciper d’une structure pour avoir ses propres services auto-hébergés.

C’est une vision que je ne partage pas, on devient certainement plus craintif à force de prendre de l’âge. Le problème n’est donc plus l’installation mais la sécurisation des données. Ici, un groupe de pirates a fait plus d’un milliard de dollars avec des distributeurs de monnaie, il n’y a pas une semaine sans un incident de sécurité concernant une cryptomonnaie avec cette fameuse blockchain si sécurisée jusqu’à ce qu’elle se fasse casser comme les autres, là, 90% des processeurs de la planète qui ont une faille de sécurité. Qui aujourd’hui a la capacité de gérer lui-même ses propres données, de les mettre face au web quand des professionnels de la sécurité se font régulièrement surprendre par une faille ? Qui faut-il être pour inciter des gens à y aller franchement, vas-y mon gars, libère-toi, il y a tous les outils pour.

Dans le discours qui explique qu’il faut fuir les GAFAM, la gestion de nos données personnelles est mise de façon systématique en avant. Quand on voit effectivement que le statut HIV dans un réseau de rencontre a été diffusé, on est de façon caractéristique dans le pire cauchemar. Oui c’est indéniable, Zuckerberg aura beau gesticuler dans tous les sens pour dire le contraire, ces outils n’ont d’intérêt qu’en pistant au mieux ses utilisateurs pour vendre des espaces publicitaires les plus précis, pour collecter des données sur nous de la façon la plus pointue possible. Le débat n’est donc pas là, sur ces prestations « gratuites », la contrepartie c’est la data, il apparaît malheureusement que dans certains cas même si on paye la prestation, on a quand même droit à se faire siphonner les datas. C’est le cas de Windows même si vous avez payé plein pôt votre licence, c’est aussi le cas de votre fournisseur d’accès internet que vous payez chaque mois mais qui se sert dans vos données personnelles pour les revendre.

Charybde et Scylla, peste ou choléra, propriétaire ou libre ?

Il y a avec le discours de libération des peuples, un problème de langage. De façon évidente vous aurez eu l’information que les GAFAM vous veulent du mal. Tout le monde l’aura dit, même la plus mauvaise presse informatique qui vous aura dit qu’il était temps de quitter Facebook. En outre on a occulté de vous dire que vous n’avez pas le niveau de compétence pour vous débrouiller tout seul dans le libre à moins d’avoir une forte compétence en informatique. Si vous n’avez pas le niveau d’expertise, et il s’agit bien d’expertise pour administrer son système tout seul, vous serez alors tributaire d’un tiers ce qui vous positionne exactement de la même manière que vous utilisiez un GAFAM ou un CHATON, vous êtes chez quelqu’un d’autre.

La liberté informatique est un leure, seuls les développeurs sont libres, le reste subit. Quelle importance de se libérer d’un GAFAM si c’est pour être tributaire d’un tiers qui a autant de contrôle sur vos données que le GAFAM qu’on vous invite à fuir ?

Mon discours peut paraître simple, il l’est d’un point de vue moral, il ne l’est pas d’un point de vue technique.

Si vous n’avez pas la capacité de coder, de lire du code, on peut vous raconter n’importe quoi sur l’application libre que vous utilisez, vous êtes obligés de croire sur parole. Un exemple du moment. CloudFlare est une entreprise américaine, qui dit entreprise dit gagner de l’argent, qui dit américain dit aux bottes de la NSA dont vous avez du entendre parler dans la journée d’hier car elle offre un service de DNS sécurisé et gratuit. En moins de 24 heures on a vu toutes les méthodes arriver pour basculer vers ces DNS qui proposent en plus une augmentation de la rapidité. Je n’ai pas vu un article expliquer qu’en gros on invitait les gens à faire transiter l’intégralité de son internet ou presque par l’intermédiaire d’une société américaine. Ces mêmes sociétés qui font des tas de promesses et qu’on est bien obligé de croire sur parole. La difficulté ici c’est qu’il s’agit d’un code fermé, dans le cas d’un code ouvert, on a toujours la possibilité de lire, comme vous avez la possibilité de lire les parchemins de la mer morte en Araméen. Vouloir, n’est pas pouvoir à moins d’y investir un temps conséquent. D’un point de vue technique, le monde est divisé en deux catégories de personnes, ceux qui savent, ceux qui ne savent pas. Ceux qui ne savent pas sont les otages de ceux qui savent, quelles que soient leurs intentions. Au niveau du logiciel libre, si vous n’êtes pas content d’une orientation, d’un changement dans le code, d’une fonctionnalité ou tout simplement de la non correction d’un bug, et bien tu as qu’à le coder toi-même ou subir, donc tu subis.

C’est donc d’un point de vue moral que se joue l’affaire de ceux qui ne savent pas, moral ou financier, c’est selon. Nous sommes passés d’une informatique collaborative et solidaire qui existait il y a une dizaine d’années à une informatique de service. Si vous utilisez le service d’un GAFAM, la contrepartie c’est de faire le don de vos données si le service est gratuit. Si vous utilisez un service payant, il n’y a théoriquement pas d’ambiguité, vous payez le service. Au niveau du logiciel libre c’est différent. On mise sur une économie de dons qui ne fonctionne pas, et qui a tendance à disparaître au profit d’une économie de service. Si certaines associations fonctionnent sur le modèle du don, elles sont de plus en plus rares, au niveau de la prestation libre, ils sont de plus en plus nombreux.

Plus haut j’évoquais Nextcloud qui permet d’avoir un cloud complet et libre, voici combien ça coûte chez un professionnel. Le prix de la liberté, c’est le prix du service. Un service qui pour ma part me fait penser au bio, un produit de luxe, bien loin de la promesse d’un libre accessible pour le commun des mortels, qui n’arrivera jamais car tout devient de plus en plus dur.

opendsi votre prestataire de solutions libres de la région Lyonnaise.

Oui le libre me fait penser de plus en plus au bio. Si tu veux avoir ton logiciel libre, et bien tu n’a pas le choix, soit tu mets les mains dans le cambouis ou disons dans la terre pour devenir un cultivateur moderne, soit tu payes à prix d’or chez l’agriculteur du coin, qui a le savoir faire et qui ne manquera pas de t’expliquer que la qualité a un prix. Pour les autres que reste-t-il ? La junk food, la frite de supermarché, qu’elle s’appelle dropbox, gmail ou Facebook.

L’informatique libre existe, elle est à la portée de tous ceux qui sont prêts à en faire un job à plein temps, de payer, ou de subir la volonté des autres. La promesse de liberté pour tous quant à elle, une école sans Microsoft, sans visite de magasin Apple, restera une utopie car aucune volonté de simplification, de vulgarisation n’existe, parce que l’utilisateur lambda, ce fameux monsieur Michu à qui on a fait croire qu’il était le centre de toutes les attentions, n’est qu’un faux prétexte. Un mensonge pour se donner bonne conscience quand le libre n’est qu’une façon comme une autre de limiter le cercle de ses amis à ceux qui savent ou de s’enrichir de façon plus classe sur le dos de ceux qui rêvent d’un monde sans géant de l’informatique.