Professionnel

19/09/2020 Non Par cborne

Je suis sur les rotules. Les semaines pour l’instant se suivent et se rencontrent, une chaleur à crever dans le sud, une météo où l’on vous annonce une alerte rouge et finalement il ne tombe pas une seule goutte. C’est aussi un peu ça la technologie, les machines sont capables de tout sauf de prévoir la météo du jour. Je l’ai évoqué sur le forum mais je n’en ai pas parlé sur le blog, le crop-top, qui est ma tenue favorite.

j’ai le même en 46

Comme vous avez pu le voir, certaines filles dans des établissements scolaires ont eu des remarques par rapport à leur tenue vestimentaire, le crop-top en question. Et forcément c’est parti en sucette, réseaux sociaux, rébellion, et sexisme bien évidemment, puisque un gars qui porte un short, une fille qui porte un short de la même longueur, la fille on lui dit que c’est trop court, pas le garçon. Jean-Michel notre bon ministre a dit qu’il suffisait de s’habiller normalement et c’est ici une erreur fatale car le crop-top est une tenue normale pour une adolescente de 15 ans.

Le problème ici est toujours le même, et je trouve regrettable qu’on n’ait pas posé la question à des professionnels, des profs de lycée professionnel. Cela fait 17 ans que j’enseigne et comme j’aime souvent à le rappeler, nous vivons avec nos élèves. Nous vivons donc au gré des modes vestimentaires, musicales, des jeux débiles, des réseaux sociaux, on a vu des gosses danser la tecktonik, et nous portons un regard bienveillant dans l’ensemble sauf quand ça devient trop con ou dangereux. J’ai donc majoritairement mes élèves qui sont en crop-top et cela ne me pose qu’un seul problème, l’application du règlement intérieur qui reste trop flou quant à la tenue correcte. Et c’est certainement ici la grande noyade de Jean-Michel, la définition d’une tenue normale. Dans ma vie d’enseignant comme je l’écrivais dans le forum, un jour de rentrée dans le Cantal, on a vu débarquer une élève en tenue de cosplay de soubrette, les cheveux en rose. Ça fait de mal à qui ? À personne, sauf qu’il faudrait peut-être de temps en temps contextualiser et faire un peu de pédagogie avec les enfants, pour trouver un terrain d’entente. La définition d’une tenue normale n’existe pas, elle est propre à chacun, il faudrait peut-être évoquer tenue de travail, tenue de circonstances, et tenue adaptée. Car à partir du moment où tout est permis, pourquoi pas débarquer avec un pyjama licorne au bahut, en short de bain, torse nu avec des tongs. Le problème est toujours le même, la sanction, les menaces, les interdictions mais jamais donner une bonne explication.

Ma fille avait rendez-vous pour ce lieu de stage, elle est en lycée agricole, pas le mien, le rendez-vous est reporté mais j’avais donné les consignes suivantes : cheveux attachés, pas de boucles d’oreilles, pas de mascara, pas de bijoux sur les doigts. Pourquoi ? Parce qu’il s’agit tout simplement d’une tenue professionnelle et ça s’explique. Les gamines qui travaillent avec les enfants, les colliers, les boucles d’oreilles c’est proscrit. Pourquoi ? Tout simplement parce que Jean-Kevin, 4 ans, quand il va voir la grosse créole sur l’oreille de la jeune et qu’il se dit que ça va lui faire un super anneau pour jouer avec ses copains, la gamine qui va se retrouver avec l’oreille arrachée, elle s’en rappellera toute sa vie. De la même manière, les bagues, pour aller faire la toilette aux personnes âgées, il faut imaginer que dans les fesses ça pique un peu. J’ai souvenir que dans mon précédent lycée, les élèves en BAC PRO vente qui comme tout bon jeune de base se traînaient en jogging à longueur de journée arrivaient tous les vendredis en jupe, chemise et pantalons un peu classe, une demande réalisée par les profs de vente de la filière.

Ce que j’écris ici, est une évidence pour le lycée professionnel. Alors forcément au sein d’un établissement traditionnel, on peut discuter car c’est plus difficile à faire comprendre. Un gamin se pointe en tongs, il faut lui expliquer qu’au niveau hygiène c’est dégueulasse. Finalement le président Macron a raison au moins sur ce point, ça serait bien de passer une semaine sans polémique dans notre pays, ça serait bien de ne pas trouver tous les motifs possibles pour faire querelle. Je salue toutefois l’initiative des jeunes qui ont su utiliser les réseaux sociaux pour faire réagir, jusqu’au président de la république. Qu’on les laisse avec leur crop-top, leur short parce qu’il fait chaud, parce que nos vieux établissements ne sont pas climatisés ou pas adaptés aux températures, tant que les enfants sont à même d’avoir leur tenue de sport, le matériel adéquat pour faire le travail. Un jour mon CPE a fait le commentaire qu’il était toujours en pantalon alors que je me pointe en bermuda, je lui ai fait remarquer que lui était dans un bureau climatisé toute la journée pendant qu’on m’enfermait dans des classes caniculaires avec des ados. Le jour où j’ai la clim de partout, j’arrive en pantalon. La pédagogie ça sert à tout, à expliquer que se lever quand un adulte rentre c’est une marque de respect comme on se lève pour serrer la main de son patron, tout s’explique quand on veut simplement s’en donner la peine. Si on ne trouve pas d’explication à fournir aux enfants, c’est qu’il s’agit d’un dogme.

En parlant de pédagogie, j’aimerais revenir sur un épisode que j’ai vécu cette semaine et qui m’interpelle profondément sur ce que je vais faire ou ne pas faire avec mes collégiens. Comme un Jedi en fait, fais le ou ne le fais pas.

J’ai cette année des élèves plutôt calmes, c’est le début de l’année, je suis un bonhomme qui bataille pour que ça finisse par rentrer ce qui impose un grand respect chez mes élèves qui me voient mouiller le maillot, je crois qu’ils sont en manque d’école et que le souvenir du confinement est encore présent, ça n’a pas été les vacances qu’on voudrait croire même s’ils n’ont absolument pas bossé. Face à des écrans c’est l’hystérie, j’ai viré mon premier élève de cours depuis trois semaines.

On se rend compte que tous les troubles du comportement en lien avec les écrans sont présents. Il faut que ça aille vite, quand on demande l’attention, il faut gueuler parce qu’ils font bouger la souris ou faire haut les mains, l’absence de respect des consignes, mais ce qui m’a marqué le plus cette semaine c’est que ça y est, c’est la première fois où je me rends compte qu’utiliser un ordinateur est un handicap pour les élèves, une vraie difficulté. La manipulation de la souris, la manipulation du clavier, baisser les fenêtres, faire un double clic, c’est devenu complexe pour plus de la moitié des élèves.

La manipulation de SCOLINFO mon ENT par le téléphone n’a finalement posé aucun problème. Du fait d’avoir récupéré une salle informatique, j’ai fait les mêmes manipulations et là c’est devenu franchement tendu. Le but de la séance, c’était de déposer un travail dans une enveloppe. L’idée derrière est toujours la même, faire manipuler au plus l’ENT pour d’une part, les pousser à l’utiliser, à chercher et trouver l’info qu’il y a dessus, d’autre part se préparer à un potentiel confinement. J’ai demandé d’aller sur un traitement de texte, m’écrire une bafouille, insérer une image à l’intérieur et de déposer le travail. On sort totalement des compétences des élèves, très peu sont capables de le faire seuls. Pour la semaine prochaine, j’ai demandé de reproduire en faisant le travail suivant : dans un traitement de texte, me faire un copier coller des paroles de sa chanson préférée, insérer une photo en lien avec la chanson (pochette du disque ou chanteur), mettre le titre de la chanson en gros, en gras et en couleur.

Et c’est ici qu’il apparaît le problème qui va devenir récurrent : « je fais comment, j’ai pas d’ordinateur à la maison ». J’ai bien évidemment envoyé bouler en expliquant qu’au CDI on avait des ordis et qu’il suffisait de prendre 10 minutes de sa précieuse pause méridienne pour faire mon travail. D’autres plus sérieusement, m’ont demandé si c’était faisable depuis le téléphone portable, j’ai commencé à étudier la question.

Il existe une pléthore de suites bureautiques pour téléphone, je me suis orienté vers Microsoft Word Mobile. On se rappellera juste pour rire que ce blog a été tenu par un type qui a passé plus de 15 ans sous Linux. Le choix de Word Mobile est cohérent pour au moins deux raisons. Microsoft est un acteur de confiance. J’entends par là que ce n’est pas une obscure suite bureautique qui sort d’on ne sait où. L’intégralité de mes élèves bénéficie d’un compte office365 ce qui est cohérent avec mon environnement de travail. Vous comprenez dès lors que le libre va quand même avoir du mal à tenir la cadence. Il ne s’agit pas pour moi de faire preuve de mauvaise volonté mais bien de faire avec les moyens du bord. Je ne vais pas dire à mes élèves de troisième d’acheter des ordis d’occasion, de mettre Linux dessus et de bosser sur Libreoffice. Il est important de comprendre que le but de la manœuvre c’est de faire faire à l’élève avec les moyens du bord, et ici les moyens du bord c’est le smartphone.

On ne peut pas gagner sur tous les points. Le compromis c’est d’autoriser un travail réalisé par le téléphone, je vais par contre être intransigeant sur l’information. Comme je l’ai expliqué, mon établissement est à feu et à sang, j’ai réussi à récupérer des salles informatiques le jeudi à la place du vendredi. J’ai dit oralement de prendre les affaires de maths le vendredi, j’ai envoyé un message par l’ENT, c’est dans mon cahier de texte, un quart de mes trois classes me regarde l’air étonné : « ah bon fait maths et pas info ? ». Une fois que j’ai craché du feu, j’ai expliqué que désormais, ne pas être informé c’est la punition qui va avec. Je fais mon job, mon cahier de texte est toujours à jour, les copies sont corrigées le jour même, quand on est capable d’aller regarder les stories sur trois réseaux sociaux différents, les dernières vidéos, on est capable de s’informer pour son job, car c’est aussi ça le travail de l’élève. Et j’ai envie de dire que c’est aussi le travail de l’enseignant, je dis souvent à l’oral des choses que j’ai écrites à des collègues car je sais qu’ils ne lisent pas leur mail.

C’est certainement ici la véritable difficulté du travail aujourd’hui, plus que de faire passer les mathématiques, avoir des élèves capables de faire ce job de base : obéir. C’est un mot que j’emploie de plus en plus souvent en ce moment, l’obéissance. Les gosses qui respectent les consignes, qui écoutent, qui appliquent ce que je raconte, trouve curieusement que les maths et l’informatique c’est pas si compliqué.

Avec des élèves qui sont rodés à l’exercice, tout de suite c’est plus facile. Je vous écris ce billet samedi soir, je viens de faire une visio rapide avec une élève de première, mes anciennes GT de l’an dernier qu’on a fait travailler comme des esclaves. La gamine avait envoyé de façon précise les photos de son travail, où ça bloque, la relation n’est plus une relation de professeur à élève mais bien une relation d’accompagnement, une relation professionnelle. Bien sûr, la troisième et la première techno ne sont pas le même public, mais il faut bien commencer quelque part et le plus tôt c’est le mieux.

Professionnel c’est aussi ça :

Depuis que je n’ai plus de réseaux sociaux, grand bien m’en fasse, j’utilise RSS-Bridge pour consulter les pages Facebook. Seulement la faute à pas de chance, ce matin je me prends des erreurs en masse. Il apparaît, c’est peut-être une erreur ou une stratégie de Facebook qui peut tout à fait se comprendre, que sur le principe de pas de bras pas de chocolat, pas de compte Facebook pas de consultation des pages même publiques. Et forcément vous vous demandez quelle page je veux bien consulter ? La page Facebook de ma mairie. Il y a bien un site de la commune de Fleury d’Aude avec un partage d’actualité mais pas de flux RSS. Et quand ce genre d’actus apparaît, je n’ai pas envie de les rater :

La plus belle route de France est fermée pour la journée, si je ne le sais pas, je fais 7 kilomètres de route dégueulasse pour me retrouver face à un pont que je ne peux pas traverser. À force de ne rien comprendre à l’informatique, à force de ne pas confier ses sites à des professionnels, les mairies de trous perdus comme les miens font le choix de passer par Facebook pour leurs publications. Le souci est le même avec le bahut de ma fille, avec bien d’autres encore. Et si c’était jouable quand c’était accessible sans compte, cela devient quasiment obligatoire pour s’informer de s’abonner chez les américains. L’alternative serait de passer par le compte twitter de la mairie, malheureusement il n’est pas maintenu depuis le mois de janvier de cette année, tout comme la newsletter que je n’ai jamais reçue. J’ai envoyé un mail courtois pour au moins demander l’alimentation de la newsletter ou du compte twitter, j’ai expliqué aussi l’absence de flux RSS sur la page. Je pense que je n’aurais pas de réponse ou je vais me retrouver avec des gendarmes qui vont m’interroger pour terrorisme et mes liens avec l’ancienne URSS.

Edit, lundi 21/09/2020 sur le tôt. À priori c’était un « bug » ou une fonctionnalité, il est à nouveau possible de visionner les pages sans avoir de compte.

Nous nous quittons ce soir forcément sur du Busta Flex, car comme lui je fais mon job à plein temps. Démonstration de RAP pour un homme qui a franchi les 40 ans. Le RAP c’est comme tout, c’était mieux avant.