Professeur innovant ou artisan de notre déchéance ?

21/09/2017 Non Par cborne

Dans le premier billet dans lequel j’ai cité Trip Advisor, j’ai écrit que j’avais supprimé mon compte car je trouvais qu’il n’était pas bon de travailler gratuitement pour quelqu’un. Vous rédigez, vous faites les photos, que fait le site si ce n’est vous offrir un endroit pour le faire. On ne s’en rend pas compte, mais nous faisons vivre les réseaux sociaux, le web 2.0 dans son intégralité, le tout de façon bénévole. J’ai failli écrire sans contrepartie, mais ce n’est malheureusement pas le cas, la contrepartie n’est pas dans le bon sens, on ne vous donne rien, au contraire, on vous prend vos données personnelles. Vous passez à la caisse deux fois, par le service rendu en publiant un contenu de façon délibérée, en vous faisant cibler.

Avec la rentrée, mon flux RSS reprend un peu vie et je suis tombé sur cet article qui m’a fait sourire

La capsule, c’est un contenu pédagogique qui est souvent utilisée dans le principe de la classe inversée. La classe inversée, c’est tout simplement le cours qui se fait à la maison au rythme de l’élève, en classe on reprend éventuellement ce qui n’a pas été compris, puis on fait des exercices, individuels ou collectifs. La classe inversée a le vent en poupe, il faudrait que nous fassions tous de la classe inversée, car la classe inversée d’après les très nombreux témoignages d’élèves et d’enseignants, permet de renouer avec une scolarité devenue ennuyeuse. La classe inversée pose tout de même quelques problèmes, on va citer les moins honteux, dans un premier temps. L’élève doit avoir le matériel adéquat pour travailler à son domicile, une connexion Internet fiable, des appareils numériques. L’élève doit surtout étudier à la maison et faire le choix du travail devant l’ordinateur plutôt que d’être sur Facebook. L’enseignant dans la situation actuelle sait que le cours aura été fait, sait que les devoirs ne seront pas faits. Dans la situation de la classe inversée, si les élèves n’ont pas étudié le cours, l’enseignant ne pourra pas faire les exercices et sera dans l’obligation de refaire le cours.

De façon objective, la classe inversée est un principe intéressant car elle permet à chaque élève de travailler à son rythme, développe l’autonomie, néanmoins elle ne peut s’appliquer à tous les profils d’élèves. Mes élèves ne sont pas autonomes, et auraient beaucoup de mal à s’organiser de façon individuelle pour faire les apprentissages. Je pense qu’ils regarderaient peut-être, mais qu’ils feindraient de ne pas comprendre, ne comprendraient pas et auraient besoin compte tenu du niveau de faire appel à l’enseignant. Dans une classe de BAC PRO, l’expérience est à mener, mais pas dans une classe de collège de l’enseignement agricole où l’on peine déjà à faire de simples devoirs. C’est un problème de fond, dans mon profil d’élève, si on n’est pas à côté, ils ne font rien, il serait nécessaire d’avoir les parents qui veillent à ce que l’enfant fasse la séance complète quand les parents ne pointent ni les devoirs ni les sacs de leurs progénitures.

La raison non avouable, le travail colossal de l’enseignant. Il serait intéressant de demander à Arnaud des dudus, combien de temps passé dans la réalisation de chaque vidéo. Je mets le trailer de la saison 6 pour vous punir, ils vous font même des effets 3D sur une musique horrible.

On demandera un témoignage dans le forum. La capsule est souvent vidéo, c’est logique, il est nécessaire de s’adapter aux enfants d’aujourd’hui, ils ont besoin de voir une image, c’est fondamental. Par le fait, il faut filmer, il faut refaire, se former au cadrage, répéter sa scène, faire des effets spéciaux si possible car les élèves connaissent bien le format Youtube auquel ils sont accrocs. Le temps de réalisation d’une vidéo, les connaissances qu’il faut acquérir sont nombreuses et réalisées hors du temps scolaire. Car ici, il faut comprendre que vous devez préparer ce travail pour vos élèves en dehors du temps de face à face mais vous devez aussi préparer la séance d’exercice correspondante. On est donc de base à un temps de travail qui est doublé, si nous ajoutons le temps de formation aux outils, j’ai éludé les plateformes pour faire des questionnaires en ligne ou le blog personnel de l’enseignant, doublé relève de l’euphémisme, dans les premiers temps de réalisation, on doit arriver à quatre ou cinq fois la masse de travail.

Je ne critique pas, je salue, à partir du moment où c’est à la base du volontariat. Le métier d’enseignant vous avez différentes façons de le vivre, certains collègues vivent très bien d’avoir le même cours depuis vingt ans, là je suis plus critique. Comprenez que Pythagore, parfois on a envie de le faire vivre autrement et si certains sont ravis de s’enfoncer dans leurs habitudes, d’autres ont besoin d’innover, de changer, ce que je conçois totalement. J’ai une collègue à l’époque dans le Cantal qui montait des pièces de théâtre avec les gamins, elle louait la salle du village, faisait des costumes et entraînait tout le monde dans son sillage, souvenez vous des montages DVD avec 2ManDVD. Elle me disait que si elle ne faisait pas ça, elle s’ennuyait dans le métier. Aujourd’hui, ma collègue de vente pousse aussi et c’est comme ça que je me retrouve à faire de la documentation sur pastèque. On a besoin de ces personnes, plus que des paresseux, à une limite tout de même, le fait qu’ils soient pris en exemple pour culpabiliser les autres. Je l’ai déjà dit, on n’enseigne pas de la même manière, on y va de sa sensibilité, si Teddy Riner fait du judo et pas de la danse classique, il y a une raison à cela.

A force de ne pas trouver les solutions et surtout de passer son temps à en chercher, l’éducation cherche du côté des nouvelles technologies. Je crois qu’on peut y voir quelques raisons simples :

  • penser que c’est dans l’ère du temps, que la génération est hyper connectée et que c’est une réponse légitime, la seule pour communiquer avec cette classe d’âge.
  • les lobbies qui poussent de façon indéniable à la consommation, je peux vous garantir que Microsoft fait un très bon travail de terrain et qu’il a toujours un très bon service à proposer, ce fameux service qui va faciliter la pédagogie.
  • et puis à y réfléchir, l’éducation nationale ne se prendrait-elle pas pour tripadvisor ou Youtube ou ma théorie du complot.

On nous pousse à de la réalisation de contenus pour nos séances, ces contenus bien sûr sont publics et peuvent être récupérés, pourquoi pas exploités selon licence, contrepartie, ou rien du tout. Après tout, on nous demande bien de rédiger des sujets d’examens pour le BAC ou pour d’autres diplômes, il s’agit de nos missions, on pourrait très bien imaginer qu’on nous demande de fabriquer des contenus pédagogiques en vidéo, que nous enverrions à nos hiérarchies respectives. Soyons fous et continuons dans ce monde imaginaire. Des maquettes plein les mains, on aurait peu de peine à repérer les talents, des profs très bons comme Arnaud et son frère, Yvan Monka. Comme nous braves petits soldats culpabilisés, nous avons poussé pour la classe inversée, nos élèves sont prêts, ils pourraient alors suivre uniquement les cours de nos nouvelles stars et en terminer avec la pédagogie classique pour remplacer la majorité des enseignants présents.

On peut alors se poser la question de mon titre, professeur innovant ou artisan de notre déchéance ?

Le monde faisait paraître le marronnier sur le mal être des enseignants : Mal-être des enseignants : « La profession a besoin de retrouver un sens collectif ». L’article sonne juste, la multiplication des tâches, le manque de reconnaissance mais ce qui me paraît le plus percutant c’est le sens du métier. Est-ce que notre métier a du sens, est-ce qu’aujourd’hui nous servons à quelque chose ?

Le professeur de demain, la claque fait plus mal, allez savoir pourquoi

Iceman a publié un article sur les MOOC, les formations, les apprentissages, l’importance de la place de l’humain dans le processus de formation et j’ai du mal à lui donner totalement raison. Les formations que j’ai pu faire à mon niveau, en tant qu’ingénieur ou en tant qu’enseignant, je les ai trouvées peu convaincantes pour rester sobre. Je peux donner au moins deux raisons, les formateurs n’étaient pas bons, ce n’est pas mon mode d’apprentissage. En gros, je relève de l’élève pour qui la classe inversée est adaptée, j’ai bien dit je relève, à quinze je relevais surtout le coude pour changer la chaîne de la télévision. Je n’ai jamais appris autant qu’aujourd’hui et je fais partie de ces professeurs qui s’interrogent sur le sens de leur mission, car une vidéo des statistiques expliquées à mon chat est pour certains élèves meilleure que mon cours. On pourrait rétorquer que l’enseignant peut changer son explication, trouver d’autres exemples, je répondrai qu’il suffit de changer de chaîne Youtube pour trouver autre chose. J’ouvre une parenthèse en mettant un bémol, si Youtube ne modifie pas de façon drastique sa politique de monétisation ou si les personnes qui font des vidéos n’arrivent pas à gagner de l’argent avec leur production, il est fort à parier qu’on ne partage plus grand chose sur Youtube à part des vidéos de chats faisant du handball, écartant les angoisses, fin de la parenthèse. Le mal est fait, le contenu accessible au grand public est tellement grand, tellement puissant, que le rôle de l’enseignant est à reconsidérer ou … pas. L’école n’est pas que le lieu des savoirs, c’est aussi la garderie et la socialisation pour les enfants. Combien d’enfants si on leur laissait quartier libre iraient sans la présence des adultes dévorer du savoir ? Pas vraiment, l’enseignant a l’incroyable talent de prendre trente gosses en même temps et de réussir à faire quelque chose, peut-être pas de la façon la plus pertinente, la plus passionnante, mais pour l’heure il n’y a pas de machine qui peut nous remplacer, nous qui sommes quelques part le dernier rempart avant les parents.

on poursuit dans le forum avec le témoignage d’un Dudu !

Notes

L’avenir est tout de même en marche et il faudra compter avec les nouvelles technologies, la tribune s’interroge sur ce que sera l’école de 2030. Pendant ce temps là le Figaro montre que les appareils électroniques accentuent les troubles de la concentration.