Prof en 2020 c’est toujours pas gagné

03/10/2020 Non Par cborne

Nous avons eu la joie de faire passer les évaluations d’entrée en classe de seconde. Forcément c’est moi qui m’y colle. Je dis chaque année que c’est la dernière année, il se trouve que je m’y colle encore tout simplement parce que je suis celui qui sait faire. La procédure informatique n’est pas compliquée, sauf quand tu es établissement agricole où tout est compliqué. Les épreuves relèvent de l’éducation nationale mais tous les élèves de CAP / BAC PRO / EGT entrant en première année doivent passer ces épreuves de français et de mathématiques y compris ceux de l’agricole. C’est un problème que nous rencontrons chaque année pour le brevet des collèges ou l’orientation, où l’on peine encore et toujours à se rappeler que nous avons des formations de classe de troisième.

Voyez ici un paradoxe tout de même, enfin pas cette année puisque le brevet a été donné sur le contrôle continu, a été donné tout court. Le brevet passé en fin de troisième permet d’obtenir théoriquement le niveau des élèves. Que ce serait-il donc passé entre la fin de l’année et la rentrée pour avoir besoin de faire des épreuves ? Et si tout simplement, le brevet des collèges était le brevet des collages, un cadeau bonux dans la lessive. Sur le principe les épreuves sont intéressantes car elles sont évolutives. Comprenez qu’un élève va démarrer ses épreuves et selon son niveau, il va y avoir une adaptation des questions. La moralité c’est que le gamin qui a fini sur des additions en moins de trente minutes et qui pense que tout s’est bien passé, quand son camarade sort les rames sur des questions qu’il ne comprend même pas, se trompe très largement. Si c’est facile c’est que les questions ont été nivelées vers le bas et c’est sans doute mauvais, sauf si on a un petit génie dans la partie. De façon exceptionnelle cette année, on a posé des questions aux élèves sur le confinement, sur le moral, sur les conditions de travail, mais aussi sur l’équipement, big brother is watching you.

La création des classes est réalisée de façon automatique, il me manquait toutefois une classe qui n’apparaissait pas et que j’ai dû réaliser manuellement. Ma cheffe fait le calendrier de passage, il ne faut pas que les élèves passent les épreuves le même jour, et je vous rappelle que je n’ai pas de salle informatique. J’en suis à la cinquième semaine de réalisation de cours d’informatiques sans salle informatique, je ne me félicite pas. Tout ça pour dire qu’il faut composer avec cinq classes et dix épreuves, le tout avec un bout de salle info. Il faut donc positionner le calendrier dans l’application et je me rends compte que l’intégralité de mes élèves est en double, toutes les classes ont été doublées. Bien sûr, nous sommes vendredi, et je fais passer les premières épreuves le lundi matin, j’appelle le rectorat. On m’explique que pour des lycées comme nous, on a voulu bien faire et c’est ainsi qu’on a fait passer la moulinette une seconde fois. Bien sûr il est impossible de supprimer les classes, il faut les vider manuellement, je m’exécute. Les épreuves se déroulent sans souci et je m’oriente vers la récupération des résultats. Il faut télécharger 24 heures après la fin de la dernière épreuve, un fichier xls contenant le code d’accès de la restitution. Je vais pour télécharger, fichier indisponible … Rappel au rectorat et on me dit que c’est normal, enfin c’est un bug, il se trouve que pour des gens comme nous, c’est-à-dire pour lesquels il y a plusieurs classes, il faut essayer de télécharger le fichier de restitution dans une autre classe, pour voir si ça marche, comme c’est le même identifiant pas de souci. J’arrive à me connecter, j’ai le technicien en direct, je lui fais remarquer que j’ai des élèves qui sont en train de passer l’épreuve depuis plus de 48 heures ce qui est inquiétant, et que ma classe de seconde générale se retrouve en classe temporaire … L’an dernier, il était apparu un bug particulièrement amusant, où des élèves avaient récupéré les résultats d’autres.

Et c’est ici qu’on se rend compte que le système a désormais trois ans, qu’il n’est toujours pas au point, et qu’à la sortie l’exploitation pour les enseignants est quand même assez discutable. On part du principe que je dois personnaliser l’enseignement de façon à compenser les carences des gosses. Si un gosse a des lacunes en géométrie, je devrais donc faire des exercices supplémentaires en géométrie spécialement pour lui et là je dis stop.

Mon métier c’est être partout à la fois, ce que je ne supporte plus. Le confinement est passé par là, on récupère des élèves dans un état ravagé, il faut le voir pour le croire. Concrètement on a des élèves qui n’étaient pas très vaillants avant, qui sont complètement perdus aujourd’hui. Diminués physiquement, mes collègues me racontaient qu’en trois heures nos élèves avaient réussi à faire 14 km de vélo pour ceux qui savent encore faire du vélo. On peut donc les dépasser à pied … Ils s’endorment en cours, ils sont anormalement fatigués, j’en réveille parfois. À une époque ça aurait été vie scolaire et appel aux parents direct, on a des enfants qui sont épuisés et qui n’y peuvent rien. L’organisation des affaires est devenue particulièrement complexe, ils oublient tout, il faut repasser derrière pour tout. Je n’ai pour l’instant collé personne, car je trouve complètement con d’aller coller un gamin pendant trois heures pour qu’il soit capable de mettre à jour son porte-vues. Je repasse tous les jours dans les rangs pour pointer, noter les noms, à force de négociation je finis par y arriver. Quand les élèves pourraient y voir un acte de faiblesse, ils respectent au contraire le gars qui se sort les doigts pour aller au charbon et leur courir après. Je vois que certains élèves ne sont pas capables de faire certaines actions, je joue la carte de la solidarité, je fais travailler les élèves ensembles, j’ai une gamine qui a dû expliquer à un autre élève sur les heures d’études comment organiser un classeur.

Mon niveau d’individualisation est très élevé, pour de simples fondamentaux, on va peut-être arrêter de se rajouter du travail en plus du travail que je n’ai pas demandé. Alors forcément, quand après avoir donné un DM en classe de seconde générale avec un délai de 17 jours pour faire des calculs de niveau troisième, vous vous doutez bien que j’ai d’autres chats à fouetter que d’aller regarder le résultat d’évaluations que je connais déjà pour pratiquer mes gamins depuis cinq semaines. Juste pour rire, ils sont quelques uns à se réveiller sur Teams et m’écrire pour me montrer leur brouillon et me poser des questions, 48 heures avant l’échéance. Comme ils se pompent tous dessus dans les groupes snap ça va leur faire drôle quand je vais leur planter un DS sur le DM. Aujourd’hui les évaluations de seconde, demain ce sera PIX, dans les cours de SNT les gosses sont étonnés par tout, ne comprennent pas des enjeux comme la neutralité du net, ne savent pas ce qu’est HADOPI, bittorrent ou le bitcoin. Je n’ai pas encore attaqué Python avec cette promo, ça va être une catastrophe. Il va falloir que je déploie des efforts considérables pour réussir à élever le niveau et les sortir du marasme dans lequel ils sont. Pendant ce temps là on apprend que PIX la plateforme de savoirs en informatique apparaît, certains collègues en France ont été parachuté référents, ils sont ravis et ne gagneront pas un centime avec ça. Encore un truc de plus qu’il faudra gérer quand il y a tellement de choses à faire. Voyez pendant que je suis en train de répondre au petit Quentin sur des exercices de puissance, de rédiger mon billet de blog, je prépare un contrôle de rattrapage pour mes troisièmes qui ont réussi à faire la performance de prendre moins de 5 sur un contrôle de statistiques. Il faut que je trouve dans leur emploi du temps un trou et que je m’arrange avec la vie scolaire.

j’ai pas trouvé pour les enseignants mais ça illustre un peu ma pensée

J’ai 45 ans, je fais partie de la tranche jeune de mon équipe pédagogique. Il devient de plus en plus complexe de recruter des enseignants qui trouvent que le travail n’est pas intéressant, financièrement parlant, mais pas seulement. Les gens en quête de sens qui pensent qu’enseigner c’est donner du sens à sa vie, se prennent une sacrée rincée quand ils ont passé quelques heures avec les troisièmes. On pourrait penser qu’avec le grand suçage de cailloux qui se profile, on trouve un regain d’intérêt à la profession, et pourtant mon délégué syndical reçoit chaque jour des demandes pour savoir comment on s’y prend pour démissionner. Nous avons droit à du rajout de tâches permanent, autant d’entraves administratives qui nous empêchent de faire ce que nous avons à faire. Pour moi, les épreuves d’entrée, c’est deux heures de perdues en face à face élève, et c’est deux heures de perdues entre les appels téléphoniques et l’organisation. Il est bien sûr évident que je suis à 50% responsable, et il va falloir que j’apprenne réellement à dire stop et à dire non.

Je n’ai pas allumé la Playstation, que ce soit la 3 ou la 4 depuis la rentrée. Je passe le clair de mon temps à travailler ou faire des corvées. Pour la partie corvée, qui concerne la maison, c’est légitime, pour le travail, je suis en train de me dire qu’il va falloir que je me mette un coup de frein. J’ai repris la mauvaise habitude de faire de l’informatique au lycée, c’était le début de l’année, il fallait que je m’y colle pour pouvoir avancer, et je me rends compte que c’était une connerie, je n’aurais pas dû m’en mêler. Je vais avoir une réunion informatique pour l’avenir du lycée, nous procédons à de gros changements, on m’a forcément demandé mon avis que je me suis empressé de donner comme un couillon. La moralité c’est que depuis le début de l’année, j’ai fait plus d’une vingtaine d’heures de bénévolat que j’aurais pu consacrer à autre chose comme tuer des aliens.

Je me rends compte que je ne vis pas, ne fais pas, mon métier comme de nombreux collègues qui ne s’impliquent pas, qui font le tarif syndical, ils ont certainement raison. Ils vivront plus vieux que moi, se posent moins de questions, font-ils pour autant plus mal leur boulot. Le fait de me remuer pour les enfants me paraît totalement légitime, et je suis content par exemple de poursuivre le travail que je fais avec ma chaîne Youtube, une bonne habitude du confinement. Un gamin la dernière fois avait fait du travail en plus, il m’a dit qu’il avait su le faire en regardant l’une de mes vidéos. C’est une manière d’individualiser le travail de façon franchement pertinente, l’enfant peut regarder à volonté, à son rythme pour comprendre. En ce qui concerne l’informatique, je me rends compte que je me fourvoie et je me donne cette année pour finir avec toute forme de responsabilité. L’idéal bien sûr, serait d’obtenir sa mutation et de remettre les compteurs à zéro.

Depuis que je suis devenu prof, l’aspect salarial m’a totalement désintéressé. Cela peut vous paraître étrange, mensonger, mais c’est le cas. À l’époque, quand j’étais ingénieur, j’appelais mon commercial qui répondait au surnom de Supermenteur en référence au guignol de Chirac à l’époque et je gueulais pour avoir du pognon. Dans ma profession, tous les efforts mis en place ne servent finalement à rien, vous gagnez par rapport à votre échelon, votre ancienneté et pas par rapport à vos efforts. Lorsque l’on évoque une revalorisation des salaires des enseignants, pendant pas mal de temps j’ai surtout évoqué l’importance des conditions de travail, plus que le pognon. Aujourd’hui, j’aurais tendance à avoir un avis un peu nuancé. S’il n’y a pas de revalorisation des salaires, les enseignants présents vont commencer à partir quand il sera impossible de recruter de jeunes profs. Mais la revalorisation de salaires n’est pas suffisante. Si on veut impliquer les profs, il va falloir sérieusement réfléchir à leur filer des sous par rapport aux actions qui sont entreprises et qui débordent un peu du cadre pédagogique. Chez nous ça devient compliqué de recruter un professeur principal, tout simplement parce que ce n’est pas assez lucratif par rapport aux responsabilités et au travail à fournir.

Il fut une époque où j’étais en quête de reconnaissance, où j’avais envie de m’impliquer, aujourd’hui la seule reconnaissance c’est le pognon qu’on me donne pour faire les choses. À nuancer bien sûr pour tout ce qui concerne l’extra-scolaire, la satisfaction de porter sa pierre à l’édifice de la société, d’aider le jeune à se construire n’a pas de prix, discours que je tiens à 45 ans, il sera peut-être différent dans dix ans quand davantage de désillusions et d’aigreur seront passées par là.

Je vous laisse, plus de 2100 mots et le petit Quentin essaie de me faire croire qu’il fait les choses de tête quand c’est sa Numworks qui travaille pour lui.