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La prochaine révolution sera pas télévisée, on y diffuse des sitcoms de chez AB

juin 13, 2021 - Temps de lecture: 17 minutes

Je voudrais commencer ce billet par cette photo, parce que je pense que quand tu montres ça, tu vois rapidement où je veux en venir.

Si vous êtes un grand fan de mes aventures, vous savez que mercredi il y a dix jours j'ai manqué me tuer en roulant sur une flaque d'essence qui m'a permis de payer 425 € au garagiste de Gruissan en changeant la jante, les deux pneus avant et en bonus des plaquettes qui n'auront fait que 15000. Mercredi dernier je devais amener mon grand à la banque, car si vous avez bien suivi il devrait être en CDI dès le mois de septembre si bien qu'il a désormais besoin de la carte bleue et du chéquier. D'un naturel que je qualifierai de prudent je fais de façon très étonnante le tour de la voiture pour me rendre compte que le pneu côté conducteur est fatigué. Je vois sur le côté la vis à l'intérieur, je suis ravi. J'appelle mon garagiste qui me dit que si le pneu est bien dégonflé et que je roule avec, en 100 mètres il est mort. Je ne prends pas le risque et je démonte la roue. Il y a quelques années alors que je vivais à Olargues, une aventure similaire s'était produite avec la clio, j'avais fait deux pneus. Je vivais dans un hameau complètement perdu et c'est il y a dix ans maintenant que j'ai pris conscience que le matériel de base qu'on te met pour démonter une roue, soit tu t'appelles l'incroyable Hulk, soit tu n'y arrives pas. J'avais fait le tour des maisons, un gentil monsieur m'avait donné une barre de fer supplémentaire pour pouvoir faire levier, car comme dirait Archimède, file-moi une barre de fer et je soulèverai le monde. Beaucoup plus pratique, la clé télescopique, indispensable dans la voiture.

Dans les différents problèmes que nous rencontrons actuellement, la canicule, il fait une chaleur terrible et comme dirait Sinik, j'ai plus 20 ans. Je finis par démonter ma roue, je découvre grâce à Google comment récupérer la roue dans le Némo, je n'ai jamais eu à le faire avec le Partner qui se contentait de suinter dignement par tous les trous. J'arrive chez le garage, une mèche, une heure trente de perdue et me voici à la maison.

Donc mon grand est en CDI, c'est tout le mal que je lui souhaite, il a tout de même sa place en BTS. Je me dois de vous expliquer un peu ce que j'ai vécu en tant que parent avec Parcoursup. Mon fils a passé trois ans de BAC PRO à ne rien foutre. Au moment où j'écris ces lignes il doit réviser son BAC, il ne fait rien, il se considère en vacances sachant qu'il commence avec un CDD au premier juillet, il juge que c'est légitime de ne rien foutre avant le BAC. On pourrait se dire qu'avec le tour de passe-passe qui consiste sur quatre épreuves à prendre les deux meilleures pour ensuite appliquer les coefficients dans les autres matières, le COVID, le fait d'avoir trouvé du boulot, d'avoir le BAC avant de le passer, il n'y a rien de stimulant, mais c'est une nature, c'est beaucoup plus profond que ça. Mon fils en troisième avait 14 de moyenne, par contre au collège on était derrière, la prison. Contrôle des devoirs, sanctions si c'est pas fait, obligation de résultats. À la fin de la troisième, comme tout gamin qui se respecte, je pars en seconde générale, je fais un BAC STI2D, et je travaille dans l'informatique alors que je n'ai jamais tapé une ligne de code de ma vie mais je joue beaucoup aux jeux vidéos. Rires dans la salle, ambiance briseurs de rêves, voici la liste des BAC PRO du lycée à Narbonne, tu choisis. Il a pris donc le MELEC, qui est le BAC électricité et ça lui a certainement sauvé la vie. En EGT mon fils se serait fait massacrer, en BTS, il se serait fait aussi massacrer. On n'attend pas de gratitude de sa part, mais il reconnaît qu'effectivement, c'était bien d'avoir des parents briseurs de rêve, et qu'on lui a évité le mur, quelques explications pour les non-initiés. 

À la fin d'une classe de troisième, un gosse qui finit avec 14 de moyenne, ce n'est pas assez pour une poursuite en filière générale. Pour un enfant qui se projette vers du général et donc qui va vouloir embrayer sur du général pur et dur, pas un BAC Techno, c'est 18 de moyenne. La moyenne page de présentation, DM fait par les parents, notes de participation, les notes de collège ne veulent plus rien dire. J'ai pour ma part cessé de participer à cette farce, mes moyennes s'en ressentent avec un large plongeon mais qui sera cohérent avec les notes obtenues au DNB.

Un enfant qui part en seconde générale doit avoir trois choses : des notes exceptionnelles, avoir faim au point de passer des heures derrière un bureau à étudier, savoir ce qu'il va faire à la sortie de la terminale. Car ici on ne va pas se mentir, il y a 30 ans, tu avais ton BAC C c'était pour les gens normaux la FAC de sciences ou maths sup, pour certains des BTS ou des IUT un peu particuliers, pour les illuminés, ils pouvaient même envisager la FAC de lettres. Le BAC C était le sésame aujourd'hui c'est beaucoup moins vrai.

des élèves sur le chemin de parcoursup

Car ce qu'il faut comprendre ici c'est qu'avec une volonté de 95% de réussite aux examens du BAC, il ne peut pas y avoir de places illimitées dans l'enseignement supérieur. À mon époque, avec un BAC médiocre j'ai pu obtenir ma place sans problème à la FAC comme tout le monde, les meilleurs partaient en sup. Alors que j'ai réussi à avoir une maîtrise de sciences physiques, en 2021 je n'aurais pas eu ma place en faculté parce que mes notes étaient trop médiocres. C'est donc le problème numéro 1, un BAC général obtenu de façon médiocre aujourd'hui ne sert à rien. Comme indiqué plus haut, on a inscrit mon fils en BTS pour jouer la carte de la sécurité. Le BTS maintenance des systèmes est un BTS dont le recrutement se fait à 45% en BAC PRO, à 45% en BAC Techno, à 10% en BAC générale, c'étaient les chiffres de 2020. Désaffection par les filières générales ou choix pour le recrutement, on se dit que lorsqu'on vient de BAC PRO on a de façon théorique sa place ... à fortiori quand on a 16 de moyenne et qu'on est premier de sa classe depuis 3 ans. Comme je l'ai dit, mon fils n'a rien fait pendant trois ans, mais comme le gars est pas totalement débile, juste en suivant en classe, il n'a pas eu de problème pour s'en sortir. Avec des notes donc plus que satisfaisantes, il s'est retrouvé en dix-huitième position en liste d'attente, même s'il a fini par être pris. L'opacité de l'algorithme de Parcoursup interroge, interroge encore plus quand le premier de sa classe demande une poursuite d'étude logique dans le BTS qui se trouve chez lui et qu'il est en liste d'attente. On peut alors imaginer ce que ça peut donner avec un enfant aux résultats médiocres qui veut partir vers du supérieur très demandé, vétérinaire par exemple, parce que j'aime travailler avec les animaux. 

La filière BAC PRO n'est pas assez exigeante avec les élèves, et je m'en suis rendu compte en tant que parent alors que j'enseigne en professionnel depuis 18 ans. Dans le cas de mon fils, j'ai noté deux problèmes majeurs. Le premier est inhérent à l'enseignement de façon générale, à savoir que sans retour des profs dans le monde de l'entreprise, il est difficile de se tenir à jour des nouvelles normes, des nouvelles façons de faire. Même si pour beaucoup, on a peur d'avoir le MEDEF aux commandes de l'école, il me paraît évident que dans tous les domaines professionnels, un enseignant qui n'a plus travaillé depuis 25 ans va enseigner des choses désuètes aux enfants. Il faudra créer un retour à l'école pour les enseignants, si on veut être sérieux dans la formation des professionnels de demain. Le second point c'est le manque de travail demandé, les élèves de BAC PRO ne sont pas assez sollicités intellectuellement. En fin de terminale mon fils ne sait plus résoudre une équation du premier degré, il savait le faire en classe de troisième. La responsabilité ne vient pas du côté de mon fils qui a fait le travail demandé. Seulement, pour envisager un BTS, des études supérieures, il faut en demander plus, car le supérieur est un autre rythme, un autre niveau d'abstraction, moins les mains dans le cambouis, plus d'utilisation de son cerveau. Ma fille qui est dans la filière de l'enseignement agricole des services est en train de prendre le même chemin et les discussions sont impossibles. Elle envisage de faire une IFSI à la fin de son année de terminale, mais passe des week-ends à ne rien faire. La justification est aisée, elle fait le travail qu'on lui demande, ni plus ni moins, sans réaliser la masse de travail qui est demandée en école d'infirmière. Le cerveau est un muscle, si on ne s'en sert pas, et c'est le cas pour mes enfants, le passage dans l'enseignement supérieur est équivalent à celui de quelqu'un qui aurait fumé, fait du Mac Do pendant trois ans, aucun effort physique et qui se lancerait dans le marathon de Paris.

Mon discours que je lui tiens actuellement et qui est briseur de rêves, c'est que sans travail personnel, sans volonté d'ouverture d'esprit qui consiste à arrêter de ne regarder que toute la merde du monde pour ouvrir un peu ses chakras à d'autres choses, son parcours dans l'enseignement supérieur n'aura pas lieu ou ce sera une étoile filante. Ici le combat a été le même que pour mon fils, plus sérieuse mais avec davantage de difficultés de compréhension, la seconde GT aurait été une véritable boucherie. Si elle échoue dans le supérieur, son diplôme lui permet de travailler dans n'importe quelle maison de retraite et c'est ici que se joue un enjeu qui va nous amener à la révolution dans notre pays. 

Je pousse mon fils vers la sortie de la maison pour qu'il prenne son envol. L'idée n'est pas de le foutre dehors, l'idée c'est qu'il comprenne deux trois bricoles. Je fais partie des gens rares et c'est un compliment que je me fais, des gens qui en ont assez chié dans la vie pour comprendre l'importance des gens, l'importance des choses et ne pas attendre d'avoir perdu un individu ou quelque chose pour réaliser l'importance que ça avait. Mon fils est nourri, logé, blanchi, n'a aucune préoccupation dans ses papiers, mais ça ne l'empêche pas d'être incapable de respecter trois règles de vie dans la maison, dont quelques-unes sur l'hygiène des locaux qui me tiennent particulièrement à cœur. Avec un job à niveau BAC, on part sur un SMIC à 1200 € par mois. Besoin de voiture, besoin de payer l'assurance, la mutuelle, l'essence, un appartement et ce genre de choses. 360 € le studio de 20 mètres carrés sur Narbonne avec une place de parking privative. Pas les moyens de se payer une voiture autre qu'une poubelle, le calcul a été assez rapide, il ne s'en sort pas financièrement. Il a donc fait le calcul alors qu'il pensait pouvoir voler de ses propres ailes, qu'il était bon pour rester chez nous pendant un bon moment, notamment le temps de rembourser l'argent pour la voiture que nous lui prêtons. Pas si mal que ça d'avoir des parents. Il est assez amusant de voir que lorsqu'on commence à s'intéresser à la réalité, que sa grande gueule de douze mètres de long et les certitudes se ferme très rapidement quand on se rend compte qu'on a besoin de ses parents financièrement mais aussi pour toutes les démarches du quotidien. Je l'ai vu spontanément aérer sa chambre et faire des trucs qu'ils n'avaient jamais faits avant alors qu'il n'a même pas été poussé dans le grand bain.

Il faut comprendre que le positionnement de mon fils est un positionnement normal de celui qui a 19 ans. C'est un positionnement normal chez tout jeune qui vit dans le cocon bien douillet parental, il suffit d'effleurer la réalité pour se rendre compte que ce n'est pas si facile. Seulement il y a quand même un problème qui demeure c'est que si tout le monde doit toucher la réalité pour l'accepter, si on ne croit plus les gens sérieux on va se retrouver avec une situation qui va devenir très problématique, celle de la sous-qualification. Nous avons fait un conseil de classe de troisième, 90 % des élèves veulent partir en CAP, que ce soit en formation continue ou en apprentissage. Pour l'apprentissage, depuis le début de l'année on dit que sans signature par les patrons pas d'apprentissage, les élèves ne se bougeant absolument pas finissent par demander des CAP en formation continue parce que curieusement le patron de leurs rêves n'est pas venu frapper à la porte pour proposer un contrat signé. Il y a deux ans, c'était une moitié de classe ou plus qui voulait s'orienter vers un BAC PRO. 

Il est évident que c'est un rejet fort de l'école qui nous est fait, et c'est un message que nous devons entendre car c'est un message qui est doublement inquiétant. Si les enfants ne veulent plus se lancer dans des études supérieures, ou s'ils ne peuvent plus parce qu'ils n'ont pas le niveau, nous nous orientons vers une France sous qualifiée. Déjà qu'on a une pénurie de médecins en France qu'on doit importer de tous les coins du monde, lorsque cette pénurie va taper les ingénieurs, ou quand on arrivera plus à trouver un prof de maths en France, c'est une nation de gens peu qualifiés qui sera aux commandes et c'est inquiétant, y compris pour l'exercice démocratique. Et seulement et c'est ici un problème qu'il est important de soulever, c'est que la plupart du temps ça se fait dans le sens inverse. On parle de pays émergents, de pays qui avaient peu de qualification et qui ont fini par grimper en élevant par le fait leur niveau de vie. Des gens qui n'avaient rien et qui ont un peu plus sont forcément contents. Avec des gosses qui auront connu des pairs de Stan Smith et des Samsung à 1200 balles, lorsqu'ils vont se retrouver avec une paye de 1200 € par mois il va y avoir un problème. Comment se soumettre, comment se priver de ce qu'on a connu, comment accepter que le fruit de notre travail ne nous permet de maintenir le niveau de vie que nos parents nous offraient à la sueur de leur front ou en cramant ce qui restait un peu de capital des grands parents. 

La génération actuelle qui vit dans l'illusion n'acceptera pas de se contenter de peu et vous pouvez me trouver très pessimiste, mais j'ai bien peur qu'ils finiront par le chercher, ce plus qu'ils n'auront plus. Nous avons vu le phénomène des gilets jaunes, ce sont les prémices révolutionnaires du monde qui nous attend demain. Des gens qui n'auront pas voulu faire d'effort, des gens qui n'auront pas voulu suer dans les études, se faire violence et qui ne comprendront pas pourquoi ils gagnent si peu alors que tout leur est dû. N'allez pas croire que je fais une généralisation à tous les enfants, à tous les parcours, les gens qui n'ont pas eu le choix j'en connais et pas qu'un peu, je pourrais vous faire un grand billet sur l'ascenseur social tombé en panne.

Aucune pédagogie ne peut lutter contre la révolte, et si on peut encore parler des gens qui s'enrichissent, des nantis, des grands patrons, lorsqu'on aura pris l'argent du capital pour se payer du capital, car ici le but n'est pas de manger ou de vivre dignement mais bien de consommer, il ne restera plus rien. Celui qui arrivera à faire passer le message qui consiste à dire que lorsqu'on fait le choix d'un petit boulot, la paye en conséquence impose un style de vie en conséquence et qu'il faut l'accepter, n'est pas encore arrivé. Celui qui arrivera et qui arrivera à faire passer le message que le monde capitaliste dans lequel nous vivons où il faut consommer au plus, avoir encore plus de pognon pour encore plus consommer, lui non plus n'est pas arrivé et c'est certainement de lui dont on a besoin. Je ne vois pas d'autre conclusion que de dire qu'on va tous mourir, et que j'espère que je ne serais plus de ce monde pour assister à ça.

Nous nous quittons bien sûr la chanson de Shurik'n, esprit anesthésié qui disait, la prochaine révolution sera pas télévisée, on y passe des sitcoms de chez AB.

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