Prévoir l’imprévisible

29/09/2018 Non Par cborne

Vous connaissez le principe, l’idée c’est d’être tellement prêt, prêt à tout, que la gestion de l’imprévisible c’est presque du prévisible, je vais vous raconter un peu ma semaine.

Au cas où vous auriez raté l’actualité, les CP / CE1 ainsi que les élèves de seconde générale et technologique doivent passer un examen d’entrée. Entre les maîtresses qui expliquent que les enfants sont traumatisés, et les informaticiens que les données sont scandaleusement hébergées sur les serveurs d’Amazon, pour ma part la vérité est un peu ailleurs. Les évaluations bilan ont du sens, notamment en CM2. C’est ici que se joue l’orientation SEGPA et certains parents n’arrivent pas à voir le niveau de difficulté de ses enfants, cela permet de remettre les choses dans un contexte national et d’officialiser les attentes de l’état. Ce n’est pas anodin, pour avoir une épouse qui enseigne en cycle 3, certains parents ne voient pas la faiblesse de leur gosse et l’envoient à l’abattoir en sixième traditionnelle. Ce qui par contre me paraît étrange c’est un test en seconde générale et technologique. Les enfants passent le DNB en fin de troisième, que peut-il bien se passer trois mois après pour qu’on ait besoin de les évaluer à nouveau. Ou alors, ce serait un aveu que ce diplôme bradé est une fumisterie qui est donné aux élèves. 90% de réussite, 50 de mentions bien ou très bien, 25% de mentions assez bien. Concrètement 75% des élèves ont plus de 12, 50% ont plus de 14. Quand on t’explique que les petits français sont des chèvres à l’école, ces résultats font doucement sourire sachant que nombreux sont ceux qui savent lire ou écrire de façon plus que médiocre et pourtant qui ont validé haut la main leur épreuve.

Revenons en à ma situation. Au 10 septembre nous devions avoir les codes, les protocoles et le reste. J’ai interpellé ma hiérarchie la semaine dernière voyant que pour mon fils les examens se faisaient cette semaine. Il se trouve que l’administration n’a pas fait le nécessaire, tout est tombé sur la boîte de l’ancien chef alors que les demandes de changements de mail ont été faites de notre côté. Je me suis farci dans la nuit de vendredi dernier, les 32 pages de procédure, la création des codes pour les élèves. Cette semaine, il a fallu que je m’active pour préparer des ordinateurs pour les gamins, vérifier que ça fonctionne, faire le test pour vérifier si la machine est conforme, ça et d’autres bricoles qui font le quotidien d’un enseignant.

Cyrille portant son rocher chaque jour

Uniquement d’un point de vue travail, c’était particulièrement lourd. Je vous évoquais la construction de mon emploi du temps qui ne me fait toujours pas rêver. Dans la fin de semaine avec mes 14 heures de cours, je dois quand même un peu enseigner, gérer mes ordinateurs pour l’examen, il se trouve que mes collègues se sont tous donnés le mot pour venir m’emmerder avec leurs ordis plantés, leur câble de vidéo-projecteur qui ne fonctionne pas parce qu’ils le laissent traîner par terre et marchent dessus au lieu de le ranger, leur PC qu’ils n’ont pas mis à jour depuis six mois et qui est lent, peut-être parce qu’il se met tout simplement à jour.

Il fallait nécessairement que quelque chose dans le terrain familial se produise. Lundi après-midi dans la cours de récréation, ma fille marche avec ses copines et sans qu’elle puisse réagir, se retrouve bousculée par un gamin, elle se viande sur une marche, quelle victime … C’est la cheville qui prend, l’infirmerie ne nous contacte pas, on lui met le pied dans la glace et un bisou magique. Le soir, ma femme essaie de joindre le médecin qui est injoignable, le kiné qui la suit pour son genou a la gentillesse de bien vouloir la prendre pour regarder. Le kiné dit que c’est une entorse, qu’il n’y a rien de cassé, et qu’il ne faut pas poser le pied pendant un moment. Il lui file une espèce de chaussette de maintien, très difficile à mettre notamment quand on a mal à la cheville.

Le mardi notre médecin ne travaille pas, on laisse la gamine à la maison du fait de la douleur, je prends rendez-vous le mercredi après avoir passé la journée à m’occuper de trucs comme ça.

Je demande à ma femme si elle n’a rien remarqué sur sa voiture, rien, tout va bien. Le congélateur n’a pas été dégelé depuis la période des neiges éternelles et le réchauffement climatique n’a pas l’air de l’affecter. Notre médecin, c’est le médecin du village, c’est un homme qui aurait dû partir à la retraite depuis un moment, mais qui est toujours en poste. Quelque part on se dit tant mieux, on n’est pas certain d’avoir un remplaçant. Néanmoins ça reste un homme d’un certain âge avec une forme de fierté mal placée. Quand il apprend que le kiné, un jeune, a donné un avis, le visage se ferme. Déjà il explique que la chaussette est pourrave, il n’a pas tort, de l’autre qu’il faut faire impérativement une radio parce que c’est peut-être cassé. Je me retrouve avec deux avis médicaux contradictoires. Déplaçons-nous vers le vendredi pour une journée de 7 heures de cours, 100 km de voiture, une journée du jeudi à 7 heures de cours, et un peu de fatigue accumulée tout de même, mais vous le savez je suis prêt. Et puis n’oublions surtout pas que vendredi reste vendredi une journée où l’on sait que tout est possible.

Arrivé à la maison à 17h20, je fais l’effort d’enfiler un jean car je me doute que je vais rentrer tard. Il fait des températures de l’ordre de 30 degrés actuellement, je continue à enseigner en bermuda en jean, c’est rassurant pour les élèves, ils ont toujours les deux variantes, court ou long mais jean. A 18 heures nous arrivons aux urgences, il n’y a personne, je commence à prendre espoir. Assez rapidement la radio est faite, on commence à y croire, il n’y a rien de cassé. A la radio, j’ai beaucoup aimé la question « des risques de grossesse ? », et moi qui regarde ma fille en disant « papa va être papi ? », et ma fille de répondre un non blasé. On nous met dans une salle, je traîne sur les réseaux sociaux, je relis Lanfeust de Troy, ça commence à faire long. Il est 21h30 lorsque le médecin arrive, il me montre quelque chose que je n’avais pas vu, il faut dire que je ne passe pas mon temps à regarder le pied de ma fille et c’est certainement apparu après. Un hématome assez important le long du pied. Il m’explique que c’est une entorse, mais comme c’est une entorse qui a saigné elle est reconnue comme étant grave donc il faut plâtrer.

Le plâtre en 2018, c’est à priori mieux qu’avant. Fini le plâtre avec des cœurs et des signatures, c’est de la résine, on met de l’eau dessus ça durcit. Résistant, plus léger, à priori les plâtres à l’ancienne, c’est pour les hôpitaux qui ont des stocks conséquents et qui les écoulent. Nous quittons l’hôpital aux environs de 23 heures et je sais qu’une fois de plus j’ai fait le bon choix. Au lieu d’être la victime d’une querelle de médecins du  village qui jouent à celui qui a la plus grosse expertise, au lieu de faire seulement la radio pour avoir un rendez-vous supplémentaire ou ne rien faire, on a fait la totale avec un protocole précis. Dans deux semaines ouverture du plâtre, échographie pour mesurer l’ampleur des dégâts et kinésithérapeute.

Manger à 23h30, coucher à minuit, je suis tombé comme une souche jusqu’au réveil à 6 heures, merci mon fils qui a oublié de le couper. Et comme il faut s’occuper, c’est son anniversaire. Corriger les copies, démarrer un article de blog, faire de la place dans le frigo pour les gâteaux, aller à la pharmacie pour chercher un préservatif pour pied, récupérer les gâteaux. Et là public tu te demandes ce qu’est un préservatif pour pied :

Avec le préservatif de pieds tu peux mettre ton pied où tu veux, dans ce que tu veux

Tu te dis quand même que la médecine a franchement progressé. On a par contre galéré pour le faire passer, mais c’est pas grave, « piedpied » est bien au sec.

Faire le lit de la gosse, ranger sa chambre, lui enfiler son préservatif pendant qu’elle gueule que je lui fais mal. Recevoir la famille, s’écrouler en bavant, faire 45 minutes de marche où tu réalises que les touristes sont bien présents et finir d’écrire ce billet de blog.

Comme j’aime à le rappeler, tout est une question d’organisation et il est important d’en avoir une en béton pour gérer ce genre de moment. J’expliquais que les conneries philanthropiques c’était terminé, que philosopher sur le logiciel qu’on utilise c’est fini, on fait comme l’OM et on va droit au but. Si vous voulez lire un post intéressant je vous conseille celui-ci dans le forum, où j’interviens avec Damien. C’est rigolo de voir des gens se lancer dans le sentier du logiciel libre, quand les gars de la quarantaine sont dans des préoccupations basiques, très terre à terre, à la limite de l’égoïsme. On dirait une chanson d’I AM, quand tu allais je revenais.

Je pense que pour la cinquantaine, je passerai au survivalisme, je me ferai des week-ends dans la Clape avec mon couteau, me nourrissant de sanglier et de baies sauvages, me lavant dans le gouffre de l’œil doux en hurlant à la lune.