Polaroïd experience

04/03/2020 Non Par cborne

La relation qu’a ma femme avec la technologie est assez difficile à définir, parce qu’il faudrait déjà définir ce que représente la technologie pour elle. Une charrue c’est une technologie, une chromecast, une machine venue d’une autre planète. Plutôt que de tourner autour du pot, je vais vous montrer sa dernière acquisition …

Vous noterez qu’elle fait l’effort de se prêter au jeu de la pose anonyme, vous ne trouverez pas de photos d’elle sur le net ni dans les réseaux sociaux qu’elle n’a pas, internet étant un outil du mal sauf pour acheter.

Il s’agit d’un instax wide 300 un appareil qui développe les photos de façon instantanée. Je vais d’abord en dire ce que j’en pense parce que ça me rend malade de savoir qu’on a payé 100 balles pour ça, 20 balles de housse, et 16 balles pour avoir 20 photos ce qui nous donne un rapport de 80 centimes par photo pour une qualité de merde que je mettrai plus loin.

Je pense que c’est Fujifilm qui a relancé la machine ou Polaroïd, je ne sais pas trop, surfant sur deux tendances fortes : l’instantanéité de nos sociétés, la nostalgie de ma génération qui a connu les modèles de Polaroïd originaux. À y réfléchir, quand on voit la qualité pourrie, on se dit que finalement investir dans un original ça passe. Alors effectivement ma femme est clairement le cœur de cible. C’est une femme de 44 ans, on se doute bien que la patience c’est mort depuis 44 ans environ, on est dans le tout, tout de suite. Rajoutons à cela qu’il y avait un Polaroïd chez elle quand elle était gamine, et quand je dis qu’on y est, on y est vraiment.

Bien évidemment il s’agit d’une hérésie pour moi et pour de très multiples raisons :

  • C’est cher. Bien évidemment, les réglages sont sommaires et il est évident que c’est la prise dans l’instant qui fait le charme. C’est raté c’est 80 cents qui partent à la poubelle.
  • C’est lourd, c’est encombrant ce qui pour moi anéantit toute notion de spontanéité, ce qui signifie qu’on ne se promène pas avec pour d’un coup le sortir comme on sortirait un appareil photo.
  • La qualité est dégueulasse. Vous pouvez voir en bas le résultat définitif avec ma tête en blanc version fantomatique, elle avait laissé le flash enclenché.
  • Les photos sont petites et encore je lui ai pris un Wide parce que ce sont les photos les plus grandes. Grandes, ça veut dire 99×62 ce qui est dérisoire.

Nous savons, bons pères de famille, que la femme a réponse à tout et aura le dernier mot quoi qu’il arrive. Dans les critiques régulières : je n’imprime pas les photos, la qualité des photos est dégueulasse. C’est la justice et la justesse féminine, lorsque la photo vient de ton téléphone portable et qu’elle n’est pas effectivement de la même qualité qu’un appareil photo professionnel, c’est pas bien, le carré minuscule dégueulasse où on dirait que ton mari est un fantôme, c’est bien ! En ce qui concerne l’impression bien sûr, c’est à moi de prendre les photos, vider les photos, les envoyer sur le site de photos qui va bien. Elle accepte toutefois de les ranger dans l’album.

Nous sommes dans la phase découverte en ce moment, redécouverte puisqu’elle connaissait le principe, et donc elle photographie n’importe quoi ce qui finira à la fin du mois par coûter un SMIC. Néanmoins ma femme n’est pas n’importe quelle femme, déjà c’est la mienne ce qui laisse quand même supposer du level pour me supporter depuis 26 ans, mais c’est aussi une instit. Je me doute donc qu’elle va photographier des activités pédagogiques en direct pour avoir du support papier. Elle a pu avoir une autre utilisation, elle était chez sa grand-mère qui a 85 ans, elle a fait une photo directement avec les petits enfants et toutes les personnes qui traînaient là-bas. Mamie était bien évidemment ravie. Je sais toutefois que nous aurons encore la charge avec mon fils et son Xiaomi blasphématoire à 250 balles de réaliser les photos de vacances.

Pour ma part, l’appareil est totalement inutile, mais je peux concevoir qu’il rencontre un certain public atteint d’illectronisme. Il est à noter que la majorité des appareils sont au format mini ce qui fait des photos de la taille d’une carte de crédit.

Avec les années, le papier a de moins en moins de sens pour moi. Je fais des photos, je ne regarde pas en arrière, ma fille peut par contre passer des heures à regarder les vieilles photos, je continue de faire des photos. Pour ma part, c’est plus le moment, le souvenir qui a du sens, ce qui se passe dans ma tête. Avec le blog, les réseaux sociaux, j’ai fait rentrer en compte, la notion d’éphémère, j’avais finalement un temps d’avance sur les stories. La photo est donc devenue jetable, une simple illustration éventuellement d’un moment à partager, ce qui va me permettre de vous parler un peu de mon retour d’expérience sur Instagram. Avant de démarrer, et d’un point de vue purement technique, j’ai retiré instagramport pour me contenter de faire un SHIFT+CTRL+M dans Firefox ce qui me donne un onglet à la taille qui va bien et me rajouter des fonctionnalités comme poster une image ou utiliser la messagerie.

Dans mon dernier pavé, j’écrivais qu’il était hors de question que j’aille m’avilir pour essayer de grappiller quelques lecteurs, j’aimerais revenir sur ce point et évoquer ma stratégie réseau social :

Il y a quelque temps j’avais écrit que Facebook n’était pas mort, j’ai un peu tendance à penser le contraire aujourd’hui et c’est finalement Twitter qui pourrait en profiter. Pas par sens de l’effort parce que Twitter, l’effort et l’originalité c’est pas vraiment ça. Je continue d’utiliser le client caprine ce qui m’évite de me connecter à Facebook pour l’utilisation de Messenger où j’ai encore de nombreux contacts, mes élèves nés avant les années 2000. Il y a dans mon positionnement, un peu de la mort du réseau mais aussi une volonté personnelle. Les informations qui sont partagées ne m’intéressent pas ou peu, et j’essaie de les retrouver sur les sites officiels. La difficulté comme je l’ai dit, c’est dans les événements locaux comme les inondations, la grève, ce genre de choses. La préfecture de l’Aude pour ne citer qu’elle ne communique que par le biais de Facebook ou de Twitter, d’où mon idée que Twitter pourrait en profiter. Néanmoins, tant que Facebook sera attractif pour son market et pour ses événements, alors je resterai sur Facebook. J’écrivais par contre que leboncoin était mort et cela va me faire revenir dessus aussi. Facebook, l’idée, c’était la centralisation à outrance, ça le reste puisque dernièrement le réseau social a rajouté la possibilité de rencontrer des gens pour se mettre en ménage façon Meetic. Je crois en un retour au thème plus précis, moins général. Concrètement, il y a certainement un réseau social de l’événement qui a sa place, tout comme un réseau social de proximité. Finalement, la chance de chacun de ces réseaux, c’est de se dire que les gens vont moins sur Facebook donc ils vont moins utiliser les services que propose Facebook, il y aura donc des places à prendre. Ce qui me gêne c’est le fait que cela entraîne une multiplication des comptes et avec elle des risques pour la sécurité. Tout dépend bien sûr de ce qu’on partage.

Partager sur Facebook mon contenu n’aurait aucun intérêt pour moi. Je pourrais éventuellement relayer de façon automatique mes contenus dans une page fan mais cela reviendrait à être lu par des gens qui me lisent déjà. Miser sur un réseau social en perte de vitesse n’a aucun intérêt.

Si on suit mon raisonnement, l’idée serait certainement de s’orienter vers les sites francophones spécialisés, mais aussi les réseaux sociaux spécialisés où il me suffirait d’insulter quelques libristes, me prendre la tête avec des gens pour booster mon trafic. Pour avoir fait de la provocation gratuite pendant des années, j’insiste bien sur la notion de gratuite dans le sens où je n’attendais pas de retombées, mais par simple plaisir de provoquer, c’est un système qui fonctionne. Le pendant, le revers de la médaille, c’est bien sûr votre image qui en prend un coup, notamment en termes de crédibilité.

Réseau libriste, je passe, c’est de l’entre-soi, réseau professionnel, je passe, je suis prof donc pas vraiment un professionnel comme les autres, Youtube, c’est de la vidéo, donc pas des gens qui cherchent de l’écrit. Snapchat est typiquement le réseau qui ne me sert à rien mais je comprends que les gosses y trouvent leur compte. Possibilité de former des groupes, ils montent des groupes classes pour échanger le boulot, les infos, ce genre de choses, échanges de contenus éphémères et possibilité d’avoir des oreilles de chats ou de dégueuler des arcs-en-ciel. Il reste donc le réseau Instagram, qui n’a absolument aucun rapport avec ce que je fais, je m’y investis pour d’autres raisons.

Une bonne partie de mes jeunes n’ont pas de compte messenger, ou n’y sont plus actifs, ils sont présents sur Snap, Instagram ou Whatsapp. L’idée du contact, ce n’est pas de bosser H24, d’être tout le temps joignable mais parfois ça dépanne. Une ancienne élève avait une question informatique, elle m’envoie un message, ça dépanne. Garder le contact a du sens, je pense notamment à nos élèves qui bossent dans les maisons de retraite ou ailleurs, quand on a besoin d’avoir quelqu’un qui veut expliquer son métier, c’est moi que ça dépanne. Instagram est aussi un réseau qui me permet d’expérimenter et de rester dans la course. N’allez pas croire que je veux faire dans le jeunisme, mais à l’instar de savoir de quoi on parle quand on évoque docker ou kubernetes, je veux savoir ce qu’est une story. Le réseau Instagram me permet d’utiliser une technologie pour « rester dans la course ».

Instagram est aussi une étonnante compréhension de notre monde et de voir qu’on fait un retour aux sources le plus cruel de notre société avec ce réseau où tout est artificiel, où vous n’apprendrez rien, où tout est accès sur le beau, la mode et la personne. Quand je lance les découvertes, voici que ce me propose le réseau :

Des jolies filles en boucle, rien d’autre, des paysages, quelques dessinateurs, tout est narcissique. On retrouve l’un des problèmes que j’évoquais, celui du fait qu’on n’échange plus rien, qu’on ne montre plus rien, et encore moins ce qui se passe chez le voisin. Comme l’expliquait Thierry Crouzet, à l’époque on faisait des billets blog largement rédigés pour commenter, pour exprimer ou tout simplement pour présenter le travail d’un confrère. Ici sur Instagram, on se contente de liker et ça s’arrête là. Comme je vous l’écrivais plus haut, c’est un réseau social dans lequel j’expérimente. J’ai fait quelques photos de la plage, un de mes privilèges, lever du soleil, coquillages, ce genre de truc. J’ai taggué avec soin, de façon à ce que cela puisse être repéré au niveau local et plus. J’ai Gruissan et Aude Tourisme qui se sont contentés de liker, des blogueurs tourisme avec plus de 70000 followers, mais ça s’arrête là.

Par le fait, pour sortir de l’ornière de l’anonymat, Instagram offre très peu de possibilités si ce n’est s’abonner à un maximum de comptes (j’en ai 19, c’est mal parti) pour essayer d’obtenir un maximum d’abonnés. Première stratégie qui s’avère payante. La seconde stratégie c’est d’envoyer du rêve et force est de constater qu’il vaut mieux être très bien fait de sa personne, avoir des gens qui savent prendre des photos en face et se balader en culotte pour se faire repérer.

Instagram est le réseau social du paraître, des sourires forcés, du néant intellectuel, où les plus beaux seront les premiers. C’est dans l’absolu un réseau social très dangereux où tout se joue sur le physique.

Je vous ferais bien une pirouette pour faire le lien entre la première partie où finalement les photos instantanées de ma femme dureront certainement plus longtemps que mon compte Instagram, que je maintiens tant que ça m’amuse, je ne la ferais pas. Ah, je viens de la faire. Ce qu’il me paraît plus intéressant de souligner c’est que se répandre dans les réseaux sociaux n’a pas de sens. Je regardais la jeune femme qui a liké mon lever de soleil, elle a un blog, et elle a raison d’avoir un blog. Instagram est le réseau social qu’il lui faut, c’est une logique. Elle commente ses voyages dans de longs textes illustrés, ses photos sont sur Instagram pour ceux qui ne sont intéressés que de la voir se promener en culotte. Qu’un professionnel de l’informatique se retrouve sur linkedin, c’est encore une cohérence, de la même manière que quelqu’un qui tient une association de seniors aura sa page Facebook.

Dès lors, pour les gens qui sont dans des niches, il faut participer aux groupes les plus importants de ces niches. Dans mon cas, ce serait sans ambiguïté les forums de profs, ou les forums de Linuxiens, ubuntu-fr principalement. La stratégie qui consiste à se positionner dans tous les réseaux sociaux c’est certainement fini, surtout quand on sait que les spécialistes évoquent une saturation. Cette division a seulement montré que les créatifs étaient moins productifs et qu’ils passaient plus de temps à passer d’un réseau à l’autre que de fabriquer leurs contenus.

La future disparition de Facebook qui je pense finira par disparaître va entraîner toutefois un problème qu’il est intéressant de considérer, que tout le monde ne voit pas, et dont je suis un bon observateur. Comme je l’ai écrit plus haut, la grande majorité des gens d’un certain âge, qui peut être 30 ans, n’est pas passée à Instagram. Des gens sont donc restés sur le chemin, en même pas dix ans. Et c’est ici qu’on montre la limite du système, qui marquera certainement un retour à une communication plus basique, plus simple, où l’on ne compte pas 5000 amis. Dans dix ans, il est fort probable que d’autres réseaux émergent et que les gens qui ont 20 ans et qui sont sur Instagram aujourd’hui, ne passent pas à la suite. De la même manière, si Facebook venait à fermer, est-ce que les gens suivront de façon instantanée sur Instagram ou un autre réseau sur lequel il faudrait tout recommencer ? La situation du professionnel qui se doit d’être partout pour toucher tous les publics risque de se retrouver au niveau des particuliers de façon similaire. Faudra-t-il être sur l’ensemble des réseaux pour rester en contact avec toutes les générations ? Je ne le pense pas. La moralité c’est que la segmentation finira par entraîner des comportements plus radicaux chez certains individus qui expliqueront que si on veut prendre de leurs nouvelles, il suffit de leur envoyer un mail, lire leur blog ou passer un simple coup de téléphone.

Nous nous quittons bien sûr sur Polaroïd experience, titre éponyme du cinquième album de Youssoupha. On retiendra : tu sais qu’être humble, c’est déjà croire en Dieu, nouvelle aventure, nique les rageux détracteurs. Je ne sais pas encore quel sera le contenu de notre next épisode, le quotidien me soufflera bien quelques idées à l’oreille.