Le Blog de Cyrille BORNE

Dernier Round

Quelle différence entre un sondage sur 100 personnes, 1000, ou 1 million ?

Rédigé par Cyrille BORNE

ou pourquoi les sondages ne sont réalisés que sur un faible échantillon de population.

La notion d'intervalle de confiance et de fluctuation est une leçon abordée en seconde générale, elle est mal comprise par les élèves car ils ne savent pas lorsqu'ils sont dans un cas ou dans l'autre. Les deux formules sont présentées de la façon suivante :

Intervalle de fluctuation :

[ p 1 n ; p + 1 n ]

Intervalle de confiance :

[ f 1 n ; f + 1 n ] 

  • p correspond à une probabilité théorique,
  • f correspond à une probabilité obtenue au niveau de l'échantillon,
  • cet échantillon noté n doit être supérieur à 25, on se doute qu'un sondage réalisé sur trois personnes n'a aucun sens.
On utilise l'intervalle de fluctuation pour vérifier si une situation est correcte, on utilise l'intervalle de confiance pour faire une prédiction.

Prenons le cas d'une pièce de monnaie, la probabilité d'obtenir pile ou face est de 0.5, si on fait 50 tirages, on peut écrire l'intervalle de fluctuation de la façon suivante : [ 0,5 1 50 ; 0,5 + 1 50 ] soit en calculant, l'intervalle [0.35; 064]. Cet intervalle est sûr à 95% c'est à dire que tout lancer de pièce de monnaie devrait donner des probabilités qui appartiennent à cet intervalle dans 95% des cas. Imaginons que lors de 50 tirages avec une pièce de monnaie, j'obtienne une probabilité de pile de 0.3 cela peut signifier deux choses. Je suis dans le 5% des cas où j'ai fait une série de face très importante. Cela ne devrait pas arriver mais c'est la part de hasard. Le cas le plus probable c'est que la pièce soit truquée. L'intervalle de fluctuation va être réalisé pour décrypter une situation, trouver une éventuelle anomalie dans une chaîne de production.

On fait un sondage avant une élection quelconque. Les individus vont donner des intentions de votes, on va exprimer plutôt un pourcentage à la place d'une probabilité ce qui est pourtant équivalent. Imaginons qu'un candidat recueille 59% des intentions de vote, on a une probabilité de 59/100=0.59, il s'agit de f, la probabilité trouvée dans l'échantillon.

Imaginons que nous avons obtenu 59% dans trois échantillons, un de 100 personnes, un de 1000 personnes, un de 1 millions de personnes. Les intervalles de confiances respectifs sont :

[ 0,59 1 100 ; 0,59 + 1 100 ] soit [0.49;0.69]

[ 0,59 1 1000 ; 0,59 + 1 1000 ]

soit [0.56;0.62]

[ 0,59 1 1000000 ; 0,59 + 1 1000000 ] soit [0.589;0.591]

Dans les trois cas, on peut supposer que le candidat va l'emporter, on remarquera tout de même qu'on est limite sur le cas à 100 personnes puisqu'on est un peu en dessous de 50%. Pour 1000 et 1 million de personnes, il n'y a pas d'ambiguité. Le sondage réalisé sur 100 personnes n'est pas assez précis, entre la borne inférieure et la borne supérieure, on a 20% d'écart. Pour le sondage sur 1000 personnes, on ramène l'écart entre les deux bornes à 6%, pour celui sur 1 millions, plus que 0.2%, si bien que dans ce dernier cas, on a la quasi certitude que le candidat a gagné (à 95%) et qu'il aura un résultat d'environ 59%. Il s'agit ici d'une logique, plus l'échantillon est important plus on se rapproche du résultat théorique ou l'on sait que le résultat définitif se rapprochera du résultat relevé dans l'échantillon.

L'idéal donc serait de faire un sondage sur l'ensemble des électeurs, pour obtenir le résultat de l'élection ! Il est nécessaire toutefois de ramener un sondage à une réalité bien pratique, son coût, son temps. Interroger des gens demande du temps, des ressources. Vous n'avez pas le temps d'interroger un million de personnes pendant une période électorale où il est nécessaire de multiplier les sondages, vous n'avez pas les moyens de financer une équipe pour interroger un million de personnes. Même si un écart de 6% peu paraître important, il permet néanmoins d'avoir l'information qui nous intéresse réellement, savoir si le candidat va l'emporter.

A chaque appareil ses usages, à chaque personne des usages

Rédigé par Cyrille BORNE

Ou ne pas croire en la mort prématurée des appareils mais aussi des gens.

J'avais acheté sur le site Zavvi il y a plusieurs mois, une tablette Windows 10. Zavvi est un site qui propose des goodies et qui exceptionnellement vendait un modèle avec 1 seul giga de RAM mais 32 Go de stockage, sous Windows 10. La capacité de la machine est faible, il s'agissait d'un achat purement compulsif qui ne m'a pas ruiné, à peine 45 € pour un modèle en plus en 9 pouces, imbattable à ce prix là. La tablette a bien sûr pris la poussière, je ne l'ai allumée que pour mettre à jour régulièrement, Windows 10 oblige. On pourrait imaginer que l'appareil propose le meilleur des mondes, puisqu'il est possible contrairement à feu Windows Phone d'installer des logiciels traditionnels comme Libreoffice ou Firefox mais aussi de jouir du store d'applications. Malheureusement, les logiciels comme Libreoffice ne sont pas adaptés au tactile, de l'autre on connaît le problème de Windows qui a tué sa section mobile, la pauvreté de son market d'applications. Concrètement, l'expérience utilisateur est pauvre, à l'heure actuelle, Windows n'a réellement de sens qu'avec un clavier et une souris, acheter un appareil Windows avec une dalle tactile n'a finalement que peu de sens.

L'interface de Windows sur tablette avec les briques, une interface pertinente mais malheureusement derrière les briques, trop peu d'applications adaptées.

Cela fait environ deux semaines que mon épouse m'a demandé une tablette, elle n'est pas technophile, peine avec son smartphone Android, et puis l'occasion faisant le laron, je lui ai donc donné cette tablette. Cela fait désormais deux semaines qu'elle n'a pas allumé son ordinateur. J'ai donné le cas de mon épouse car il est extérieur à toute forme de geekerie et témoigne des comportements d'un utilisateur ou d'une utilisatrice lambda. Est-ce pour autant qu'elle a abandonné son ordinateur ? Certainement pas. Les opérations qu'elle réalise avec la tablette en cette période de vacances sont simples, surf, météo, mail, boutiques sur internet, par le fait, elle consomme de l'information. Je sais pertinemment qu'à la rentrée, elle reprendra l'utilisation de son ordinateur, elle est enseignante, elle a besoin de produire des documents, qu'elle ne pourra réaliser qu'avec un clavier et une souris.

Il est à souligner l'importance de la pression médiatique, une partie des sites étant relativement à la botte des producteurs de nouvelles technologies. Avec l'avénement des tablettes, la mort de l'ordinateur traditionnel a été annoncée de façon régulière, martelée même. Il y a indéniablement un aspect psychologique que nous devons apprendre à gérer en tant que consommateurs, on essaie d'activer tous nos leviers, si certains vont fonctionner avec l'obligation de posséder le dernier appareil pour marquer un signe extérieur de richesse, je fais partie des alarmistes, j'ai tendance à trop rapidement enterrer les appareils, les produits. On induit alors par nos comportements dont nous avons plus ou moins conscience de l'obsolescence programmée quand nos appareils pourtant peuvent encore donner parfaite satisfaction.

Dans le monde de l'éducation, alors qu'il faudrait s'inscrire dans la durée, on succombe très rapidement aux effets de mode. On a donc considéré que les ordinateurs traditionnels étaient obsolètes pour prendre des salles mobiles, salles mobiles qui en quelques années ont été remplacées par des tablettes. Il y a une crainte qui est palpable dans les orientations des pédagogues, celle d'être has been, celle d'être largués par la jeunesse, on renouvelle le matériel pour se donner l'illusion d'être "in" alors qu'en fait on est totalement "out".

Il faut savoir qu'un enseignant a des obligations, parmi elles le respect des programmes, mais une liberté pédagogique complète, en tout cas en apparence. En apparence car la liberté pédagogique a une limite évidente, la réussite des élèves. Avec la réforme du Diplôme National du Brevet des collèges est arrivé un exercice d'algorithmique. La liberté pédagogique laisse le choix à l'enseignant d'utiliser le langage de programmation qu'il désire néanmoins il est apparu que c'est Scratch qui était présent dans tous les examens de cette fin d'année, dans les centres étrangers, la fillière générale ou la fillière professionnelle. Il est évident que la très grande majorité des enseignants qui auraient enseigné l'algorithmique avec python ou avec des logiciels comme algobox (du pseudo code en français), auront fait marche arrière pour se mettre à Scratch. J'ai noté la très grande majorité, et c'est important, sans évoquer une résistance, certains enseignants continueront d'utiliser le langage de programmation qu'ils avaient choisi car ils ont une telle maîtrise, y compris pédagogique, que leurs élèves auront la capacité de transposer les connaissances à Scratch, sans être pénalisés.

Et c'est finalement peut-être ici que tout se joue pour un professeur, savoir tenir le cap, profiter de sa liberté pédagogique pour offrir une véritable diversité aux élèves, transmettre son savoir en utilisant ses compétences. Même si les chiffres de vente des tablettes sont en très forte baisse, la tendance lourde reste l'utilisation de ce type d'appareil en salle de classe. Plus au primaire d'ailleurs que pour les collèges où la mode s'est déplacée vers les classes inversées ou le sérious game, qui utilisent l'informatique mais sans préciser l'appareil. Si un enseignant n'est pas à l'aise avec la tablette mais est capable de transmettre son savoir avec un ordinateur, sans ordinateur, avec des morceaux de bois, qu'importe l'outil pourvu que le but soit atteint. J'ai vu de très bons enseignants qui n'avaient besoin que d'une craie, j'en ai vu de très mauvais équipés de toute une batterie d'appareils technologiques.

Il y a deux choses à retenir dans ce billet de blog :

  • à chaque appareil, ses usages. Utiliser un ordinateur portable comme GPS pour se repérer dans la forêt est une hérésie, taper sa thèse sur un smartphone aussi.
  • à chaque individu des usages des appareils, et il est à mon sens aussi malsain de contraindre quelqu'un d'utiliser une technologie qu'il ne veut pas, que de forcer un gaucher à écrire de la main droite. Ce second point d'ailleurs remet en question le premier, peut-être que certaines personnes sont plus à l'aise pour taper une thèse avec un smartphone qu'avec un ordinateur.

Le dernier point est d'autant plus important qu'il faut comprendre que dans le cas de l'école, sont confrontés dans un établissement comme le mien des publics qui vont de 13 à 63 ans. Le choc des pratiques dépasse la notion de "goût", c'est un choc générationnel, les plus anciens peinent déjà avec leurs ordinateurs, quand les plus jeunes réalisent des choses incroyables avec leur smartphone. Dès lors il ne faut pas s'étonner de trouver une diabolisation du smartphone dans les établissements scolaires, la peur de l'inconnue est l'une des causes, à rajouter bien sûr aux excès dont les élèves font preuve.

Je dois réaliser mon programme, en informatique et en mathématiques. Mes contraintes sont matériel, nous ne disposons pas de tablettes en masse, mais il serait malhonnête de ne s'arrêter qu'à ce point, mes contraintes sont avant tout personnelles, liées à mes usages et à mon idéologie. Par exemple dans mes usages, la tablette ne me sert qu'à consommer, je ne suis pas capable de produire avec, quant au smartphone c'est exactement la même chose, je ne suis donc capable de produire qu'avec un ordinateur, je ne veux que produire.

C'est donc avec ma sensibilité que j'enseignerai, et dans mes cours j'essaierai encore plus cette année de faire la part belle au refus de l'obsolescence, à la seconde vie des appareils, au logiciel libre, au collaboratif.

Remarque : il ne faut pas confondre liberté pédagogique et obligation professionnelle. Par exemple, on pourrait considérer que c'est une liberté pédagogique pour un enseignant que de remplir son cahier de texte à la main, ce n'est pas le cas. Remplir le cahier de texte de façon numérique est une obligation professionnelle, si cette obligation n'est pas remplie, nous sommes face à un manquement.

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Numérique mon amour ?

Rédigé par Cyrille BORNE

des questions, des réponses.

A l'heure actuelle on peut voir quelques tendances fortes, on pourrait croire que cela part dans toutes les directions, mais en fait tout est lié :

  • des milliards d'utilisateurs de réseaux sociaux, Facebook qui domine le marché largement. Des utilisateurs qu'on dénonce, qu'on dit addict, des utilisateurs qu'on taxe de passer plus de temps dans le virtuel que dans le réel.
  • la prédominance de quelques grands acteurs pose des problèmes dans la possession des données, on imagine des interactions qui peuvent être néfastes pour les utilisateurs. Par exemple, vous faites des recherches dans Google sur les risques du tabac, sur le cancer des poumons, on imagine que Google communique avec votre banque, qui va vous refuser un crédit, car votre recherche pourrait supposer que vous avez une maladie grave et par conséquent que vous ne pourrez pas rembourser votre hypothèque.
  • une technologie qui nous échappe de plus en plus, lorsque des sociétés sont plus puissantes que les états comme on a pu le voir avec le bras de fer entre Apple et le FBI, dans un contexte de terrorisme, les états cherchent à reprendre le contrôle. Le phénomène est d'ailleurs clairement marqué en Russie, où sont désormais proscrits les VPN, Tor et d'autres services qui permettent d'échapper à la surveillance de masse.
  • des mouvements qui alertent, qui demandent des alternatives. Mouvements diffus d'ailleurs qui vont de la déconnexion plus ou moins réelle, aux gens qui sont persuadés d'être surveillés.

Ceci c'est l'internet que nous vivons, dans un monde numérique qui change très vite, et qui pour les gens de ma génération, interpelle, car nous avons vécu une autre époque, celle d'avant l'internet, celle de la télévision à trois chaînes, celle des soirées sans smartphone.

Culpabilisation et mauvaise foi, le nerf de la guerre.

Dernièrement cette vidéo a fait le tour du web, elle totalise au moment où j'écris ces lignes plus de 2 millions de vue.

On y voit des jeunes gens qui truquent leur vie sur Instagram, avec en entrée la jeune fille qui va se lever, se maquiller, se remettre au lit pour prendre une photo, afin de faire croire qu'elle magnifique au pied du lit. Si on regarde les notes de la vidéo, elle est à l'origine d'une association caritative du nom de DitchtheLabel, qui demande de liker, et qui indique les profils sociaux, avec notamment instagram. Dénoncer les usages numériques en utilisant le numérique, c'est certainement une pratique trop courante, une pratique qui relève de l'hypocrisie. L'hypocrisie est malheureusement monnaie courante sur cette thématique. Le monde adulte se dit excédé par l'utilisation des smartphones par les adolescents, dans une réunion d'enseignants, la quasi-totalité des enseignants a son portable, envoie des SMS, envoie des mails, consulte facebook ou peut jouer, y compris dans un conseil de classe. Les enfants ne font que reproduire le comportement des adultes, si pendant un repas vous n'utilisez pas votre téléphone portable, il y a de bonnes chances pour que les autres respectent la même règle. Emmanuel Denise dans un long article, souligne la problématique des donneurs de leçons quant aux prétendues addictions, en soulignant le paradoxe d'utiliser les outils qu'on condamne pour ... condamner, néanmoins l'auteur ne répond tout de même pas à la question : faute d'addiction, y-a-t-il désormais des comportements déviants avec les nouvelles technologies ?

Oui, mais pas plus qu'avec chaque nouveauté ou tout ce qu'on peut transformer, déformer. Dans mon entourage de jeunes, le selfie est naturel, il s'agit désormais d'une tradition, un lieu insolite, une soirée, une façon de partager avec le reste du monde, de créer peut être de la jalousie, mais quelque part une volonté de partager un instant important. Je n'ai vu personne exagérer la mise en scène pour prendre une photo, je vois des jeunes qui jouent aux raquettes sur la plage, je vois des jeunes qui prennent le temps de discuter entre eux, le portable est un outil supplémentaire, tout comme les réseaux, le virtuel n'a pas pris le pas sur le réel ou pas plus qu'avant. Il était tout à fait possible il y a 25 ans de rester enfermé chez soi pour jouer du matin soir à la console de l'époque. Les outils se sont simplement démocratisés, ils sont mobiles, ils sont donc plus visibles.

Je pense toutefois qu'un adolescent n'a pas la maîtrise de l'outil, car l'adolescent est en recherche de limites. Je n'évoque même pas le cas de l'enfant qui doit être contrôlé. Un adolescent n'a pas nécessairement conscience du danger et de la même manière qu'il peut faire des expériences, drogue, alcool, sexe, vitesse dont certaines peuvent être fatales, il doit y avoir une éducation à l'utilisation des médias, des réseaux, du jeu. Il est nécessaire de poser des règles qui sont simples, comme la nuit on dort. Ce qui est décrit comme un problème d'addiction n'est en fait qu'un problème d'éducation, de la même manière qu'un enfant ne traîne pas dans les rues seul le soir, un enfant ne dort pas avec son smartphone. C'est encore aux parents de faire le job, parents qui eux-mêmes s'endorment parfois avec leur téléphone portable.

Le site Usbek et Rika retranscrit l'entretien réalisé avec un spécialiste, à qui on a posé la question : Les smartphones ont-ils détruit les adolescents ? L'article est précis, dramatique bien sûr, on a oublié que la génération d'avant a passé son temps à s'abrutir devant les dessins animés japonais violents qui auraient dû faire de nous des tueurs en série. En même temps, le spécialiste a un livre à vendre, et là encore on est en droit de se demander si en grossissant le trait, on en vendra pas plus.

Comme toujours, il s'agit ici d'une question d'éducation, de contrôle de soi et éventuellement des gens qu'on a sous sa responsabilité. Il faut se dire que si quelqu'un ne passait pas huit heures sur un compte Facebook par jour, il les passerait devant la télévision ou devant autre chose de pas nécessairement plus concret que le réseau social. Ce n'est pas le réseau social qui est mauvais, c'est l'utilisation qu'en font les gens. La déconnexion dès lors a un aspect ridicule, elle ne fait que traduire un manque de maîtrise de soi, des outils. De nombreux sites internet donnent des conseils plus ou moins judicieux, si je devais en donner un seul : ne choisisissez un réseau social, un réseau qui a du sens pour vous, cela vous évitera le cumul, la redondance, la dispersion pour une meilleure gestion de votre identité.

Evil ?

Facebook, Google, c'est le mal. La diabolisation de ces entreprises est monnaie courante, et pourtant elles ne devraient pas être plus détestées que d'autres. Que peut-on dire par exemple de la poste ? Une employée fait un AVC, sa hiérarchie met trois heures pour appeler les urgences. Les suicides chez Orange ? On a tendance à oublier que le monde du travail n'est pas rose, que le but d'une entreprise c'est de gagner de l'argent, et que dans notre monde capitaliste, tous les moyens sont bons. La diabolisation est accrue pour ces sociétés pour au moins deux raisons : elles sont désormais plus puissantes que des états, elles essaient de véhiculer une image cool qui ne correspond pas aux ambitions mal dissimulées, gagner un maximum d'argent.

Le film The Circle offre une vision assez intéressante de tout ce qu'on peut être amené à détester dans ces entreprises. Emma Watson intègre une compagnie du nom de The Circle, dirigée par Tom Hanks. Il incarne un PDG charismatique, qui va faire des présentations à la Steve Jobs, on insiste de façon très lourde sur les conditions de travail de l'entreprise, un campus, des avantages sociaux, de gros salaires, mais une pression omniprésente pour appartenir à la grande famille de l'entreprise. Dans le film, la société invente une caméra miniature avec des qualités exceptionnelles vendues pour une bouchée de pain. Les gens se l'arrachent et filment en continu, on comprend dès lors que c'est la perte complète de la vie privée qui est en jeu. Le film dans son ensemble est assez mauvais car il relève de la caricature sur de nombreux points, néanmoins il apporte une vision très pertinente sur ce qui n'est pas abordé régulièrement, la dualité des outils. Emma Watson dans une conversation avec une collègue ingénieur, découvre que sa société projette d'injecter des puces de traçage dans les enfants, afin de les retrouver en cas de kidnapping. Elle pense à une plaisanterie et sa collègue lui répond qu'il n'y a rien de drôle avec la suppression de plus de 90% des actes d'enlèvements d'enfants.

Et c'est certainement ici la vraie réflexion, des outils puissants, faciles d'usages, mais pour quel compromis ?

Si c'est gratuit c'est vous le produit

Vous êtes un utilisateur d'un réseau social, vous ne payez rien, vous êtes le produit. Le principe est simple, vous affichez des photos de sport, vous parlez de votre prochaine course à pieds, vous verrez apparaître des publicités pour des chaussures de sport. Facebook s'enrichit en vendant des espaces publicitaires et c'est rentable pour les entreprises. En effet si dans la rue vous mettez un panneau pour des baskets, vous ne savez pas par qui le panneau sera vu, dans le cas de Facebook, on peut viser avec une précision remarquable la cible, l'âge, la catégorie socio-professionnelle, le sexe et même la région. Plus vous donnez d'informations personnelles, plus vous permettez aux annonceurs de mieux vous cibler.

La stratégie de ces réseaux est double : vous en faire dire le plus possible sur vous, sur vos proches afin de mieux vous tracer, vous faire rester le plus possible sur la plate-forme pour augmenter les chances de consommation au travers d'espaces publicitaires mais aussi de jeux et d'autres services.

Il y a un aspect qui est moins avancé que les autres par les détracteurs et qui pourtant devrait être pris en compte par chacun de nous, le fait de travailler gratuitement pour ces réseaux. L'un des exemples le plus concret c'est certainement celui de Trip Advisor, le réseau social basé sur la critique d'activités, de voyage, de restaurants. Je suis un gros consommateur de ce site car il me permet avant d'aller dépenser une fortune de me faire une idée. L'outil possède donc bien cette dualité, il va me permettre de faire des économies mais je travaille pour lui gratuitement. Fort tout de même, le site dégage du bénéfice avec le travail des autres, il se contente simplement d'offrir une visibilité maximale.

Il est possible de faire autrement, se passer de ces réseaux sociaux, mais il faut reconnaître que c'est plus laborieux et que ce n'est pas dans l'air du temps. J'évoquais plus haut le cas de Trip Advisor, certains ont eu le courage de monter leur blog de voyage de façon indépendante. On augmente nécessairement la complexité en passant d'un système centralisé où vous allez trouver de très nombreux avis au même endroit à un système décentralisé où vous allez retrouver des avis dans des endroits différents. Les gens choisissant la solution de facilité prennent la voie du réseau social car c'est l'endroit où il trouveront le plus de monde. La personne qui est prête à contribuer devrait tout de même réfléchir à ce travail gratuit qu'elle apporte, quand elle pourrait le faire pour elle même en ouvrant une page personnelle par exemple.

Ne pas être sur un réseau social est un choix qui n'est pas nécessairement symptomatique d'une volonté de vivre en autarcie, mais plutôt d'avoir une communication mieux maîtrisée, même si dans certains cas ne pas réseauter peut poser des problèmes. De plus en plus de personnes utilisent Facebook et font l'économie d'une page internet, il faut donc un compte Facebook pour consulter, dans une démarche d'emploi dans la high tech, ne pas avoir de compte Linkedin est certainement pénalisant. Pour le reste par contre, il est toujours possible d'utiliser le téléphone, le mail, avoir une page personnelle, et se mettre à l'abri quelque part de cette masse d'amis qui n'en porte que le nom. Aldolinux sur son blog évoque sa vie deux ans après Facebook, il évoque la qualité des relations qu'il entretient, je pense que c'est important, il n'est pas possible d'avoir de relation privilégiée avec deux mille personnes.

L'utilisation d'un réseau social est un choix personnel, il faut néanmoins prendre conscience que l'engagement auprès du réseau a un coût, un coût qui la plupart du temps est invisible, sauf quand ça dérape.

Paranoid Android

On a donc des sociétés qui cherchent à s'enrichir sur nos données personnelles, on a une collusion entre ces sociétés et d'autres qui rachètent nos données personnelles, laissant alors supposer que notre propre vie pourrait finalement se retourner contre nous. Les divorces où Facebook est mis en cause sont de plus en plus réguliers comme des procès d'ailleurs qui amènent souvent à des licenciements. A l'heure actuelle, il est quand même important de préciser que seuls des éléments que les gens ont écrit, se sont retournés contre eux, contrairement aux suppositions les plus pessimistes qu'on pourrait qualifier de paranoïaques, ce ne sont pas des éléments de leur vie privée qui sont arrivés au devant de la scène, sauf quand ça "craque".

J'évoquais plus haut, l'éducation aux réseaux sociaux, ne pas raconter n'importe quoi ou faire n'importe quoi de façon publique devrait faire partie des règles de bon sens, mais ce n'est malheureusement pas suffisant. La donnée personnelle n'est pas qu'une simple manne financière pour les réseaux ou pour les entreprises qui vous offrent des services gratuits, c'est devenu l'une des ressources les plus juteuses pour les hackers. Chaque réseau social possède sa partie privée, l'utilisateur pense que ses données sont en sécurité, qu'elles n'apparaîtront pas à la surface, et pourtant ces informations sont accessibles, puisque vous y avez accès. La divulgation de ces données supposées privées marquerait une crise de confiance des utilisateurs vis à vis du réseau social, les gens changeraient alors de crémerie, il est donc intéressant pour les hackers de rançonner des données volées auprès des sites mais aussi des victimes. On a vu des cas de hacking assez dramatiques, on peut penser par exemple à Ashley Madison, le site de rencontre qui facilite l'adultère et qui s'est fait hacker il y a une paire d'année. Des gens se sont suicidés car c'est leur vie privée qui a été exposée, que penser d'un pasteur présent sur ce genre de site ? 

Par le fait, la paranoïa n'a de sens que si vous mettez en ligne des données que vous ne voudriez pas que d'autres voient, un nu par exemple. Si on devait faire l'analogie, mettre des documents confidentiels sur Internet c'est comme faire une promenade dans un quartier mal fréquenté du 93 à deux heures du matin, l'intégralité de ses albums photos et de ses factures sous les bras. Ce que vous ne feriez pas dans votre quotidien, vous ne devriez pas le faire sur Internet.

La notion de surveillance pour certains utilisateurs ne s'arrête pas aux services qu'ils utilisent, service qui s'ils sont vraiment persuadés de courir un risque, n'utilisent pas, nombreux sont pourtant les moralisateurs à utiliser une batterie de réseaux sociaux ou de logiciels privateurs. Le terrorisme s'est adapté et c'est donc en toute logique que l'Internet et les nouvelles technologies sont devenue des moyens de communication. Les états ont dû réagir et nous sommes sur écoute pour de plus ou moins bonnes raisons. L'affaire Snowden par exemple ou Wikileaks ont montré que surveillance il y avait et pas nécessairement pour la protection des concitoyens. C'est ici que se pose l'une des questions du film The Circle, est-on prêt à sacrifier un peu de liberté au profit de davantage de sécurité ? Il s'agit ici d'une opinion et chacun a la sienne, la mienne est sans équivoque, oui. J'ai confiance dans mon pays et j'ai envie de croire qu'on écoute pour me protéger, oui, je préfère être sur écoute que d'apprendre un matin que mes proches sont morts dans un attentat qui aurait pu être déjoué. Si nous sommes Charlie pour des policiers qui prennent des balles pour défendre des journalistes avec lesquels ils ne partagent pas obligatoirement les opinions, nous sommes Charlie jusqu'au bout, en considérant que les forces de l'ordre sont à notre service.

 

En complément, le profil de Jean Melville

Bande dessinée que j'ai découverte sur le blog d'Alterlibriste, et que vous pouvez télécharger gratuitement ou acheter au format papier, l'album étant en CC, il s'agit d'un roman policier qui se situe dans l'univers du Big Data. Une boîte d'enquèteurs privés est démarchée par la société conceptrice de Jimini un assistant personnel situé dans des lunettes, un peu comme les Google Glass. Cela va tout de même plus loin, car l'assistant est un coach de vie qui influence les décisions de celui qui les portes. La grosse société donc, demande d'enquéter sur des sabotages de câbles sous marin qui permettent d'accéder à l'Internet mondial, si les cables sont coupés, les gens ne peuvent pas utiliser correctement l'assistant, CQFD. On retrouve dans cet album les mêmes critiques que l'on peut voir dans the circle, des gens qui prétendent changer le monde et qui vous spolient de vos données personnelles avec le sourire. Le graphisme est intéressant, la couleur n'est utilisée que pour illustrer l'informatique, les recommendations notamment de l'assistant personnel, ce qui fait penser aux effets qu'avait utilisés Manu Larcenet dans Blast où la couleur n'intervenait que pendant les passsages de "trip" du personnage principal. Si la dénonciation du big data est bien présente dans la bande dessinée en tant que contexte, on reste ici dans une véritable enquête policière particulièrement bien menée.

Remarque : suite à cet excellent billet, je me suis auto-persuadé de supprimer mon compte Trip Advisor.
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