Le Blog de Cyrille BORNE

Dernier Round

Une autre informatique existe, je l'ai rencontrée. Et vous ?

Rédigé par Cyrille BORNE

Parce qu'il n'y a pas que les appareils à 1300 € dans la vie.

En ce moment ce qu'a écrit Sébastien Sauvage à propos de Microsoft c'est le mal a tendance à pas mal tourner. C'est un document de synthèse qui donne les différentes raisons pour lesquelles il ne faut pas avoir confiance en Microsoft. Je vous invite à le lire, ça vous donnera des raisons supplémentaires de détester la firme, ce n'est pas totalement mon propos, je vais vous exposer mon point de vue, celui de l'enseignant dans une version plus courte et plus orientée.

Je suis obligé de commencer par la fin de Sébastien, qui explique que l'alternative Linux n'est pas parfaite. Je suis dans le cas particulier où Linux s'il n'est pas parfait, dans mon écosystème, on ne veut pas en entendre parler. C'est le problème principal de Linux et du logiciel libre, plus que les bugs, plus que les forks, c'est un problème d'état d'esprit des décideurs qui sont encore trop riches pour ne pas imaginer une autre possibilité que de lâcher des fortunes. Le décideur c'est ce gars qui gagne des fortunes, qui ne prend pas le temps de réfléchir, qui agit, il faut s'imaginer que le gars quand il a besoin de quelque chose, il va à la Fnac avec son super costume, il met 1300 € sur la table et repart avec une surface conseillée par le vendeur. Dans de grandes sociétés, quand on brasse des millions, on préfère taper dans la masse salariale que d'imaginer qu'on puisse gagner de l'argent en faisant des économies sur le matériel ou sur les licences des logiciels. En gros, le libre ne peut pas progresser à grande échelle car les gens qui prennent les décisions de mettre du libre ou non ont plein de sous si bien qu'ils s'orientent de façon naturelle vers des produits de luxe.

C'est l'origine du schisme entre les politiques et les concitoyens. 20.000 € d'écart entre un homme politique et l'homme de la rue, on ne vit pas dans le même monde. Un peu comme Marie-Antoinette qui voulait faire manger des brioches aux gens parce qu'ils n'avaient pas de pain. Quand on explique qu'il faut avoir des générations de codeurs avec de l'informatique dès la primaire et qu'il y a six ordinateurs pour l'école et que ces ordinateurs ne fonctionnent pas, on comprend qu'il y a un grand fossé entre la réalité de terrain et ce qu'imaginent les dirigeants.

L'éducation multiplie les difficultés :

  • le très haut fonctionnaire vivant à Paris ne peut pas imaginer ce qu'est une école de campagne où l'ADSL circule à peine pour laquelle on n'a pas de budget informatique
  • il n'y a pas de politique imposée, c'est la fameuse liberté pédagogique, donc pas de volonté politique, ce qui fait que chacun fait ce qu'il veut.
  • il n'y a pas de gens compétents sur le territoire, chacun fait ce qu'il veut mais surtout chacun fait comme il peut. Une école qui se situe dans une municipalité qui a de l'argent peut se retrouver avec des ipads parce que l'instit a vu quatre applications qui lui donnent la sensation que ça va changer sa vie. L'argent oriente vers des sociétés de prestation qui utilisent des solutions standards et qui n'ont pas envie de se poser de questions pour savoir comment faire autrement, comment faire mieux surtout quand c'est l'argent de la collectivité. On va donc tomber très rapidement dans le matériel neuf et dans le logiciel payant.
  • à titre individuel, les gens n'ont pas de recul sur le logiciel, ni même de culture informatique ce qui pose problème quand on les abandonne. Tout le monde est capable de dire que l'huile de palme dans le Nutella ce n'est pas bien, mais personne ne comprend les enjeux dans le traitement des données personnelles et du big data. On ne s'étonnera pas de voir des profs faire inscrire leurs élèves sur Facebook pour communiquer.

En fait c'est simple, on s'intéresse au logiciel libre quand on n'a pas d'argent, quand on cherche un peu d'éthique, parfois les deux. Cela fait quinze ans que je suis dans l'enseignement agricole, notre fonctionnement est le suivant : des établissements autonomes qui appartiennent à une même institution. L'idée c'est de se soumettre à ce que nous demande l'institution et au ministère de l'agriculture. Pour le ministère de l'agriculture, les référentiels, les programmes, pour l'institution d'un point de vue informatique, l'utilisation des produits Microsoft au travers d'Office365. Mon discours par rapport à Sébastien Sauvage est plus modéré. A l'époque nous tournions sous Zimbra avec un serveur géré par le seul informaticien de la boîte au niveau national, du fait de se retrouver blacklistés par des profs qui se faisaient hacker, spammer ou autre et qui arrosaient la moitié du monde, notre administrateur système passait ses journées à demander la levée du blacklistage. La solution Office365 dans le cas présent n'est pas une mauvaise chose. Il y a eu un appel d'offre, c'est Microsoft qui a été le plus intéressant, c'est la règle du jeu.

Un peu d'histoire personnelle de mon informatique professionnelle

Dans mon premier établissement dans le Cantal en 2003, Linux était une évidence. J'avais débarqué dans un lycée où il y avait des PII et des PIII, des Windows XP. A cette époque, j'avais assemblé la salle et installé debian avec des élèves de quatrième et de troisième. On avait payé 6000 € pour une quinzaine de postes, c'était dérisoire dans le contexte de l'époque. Il faut comprendre que si effectivement Microsoft ce n'est pas bien pour les très nombreuses raisons qu'on connaît, je tiens un autre discours : Linux est suffisant pour 95% des tâches à réaliser par un élève et par un enseignant. Si on n'installe pas plus Linux en milieu scolaire c'est par méconnaissance, on installe des Windows comme un réflexe de Pavlov sans s'interroger sur les problèmes qui vont derrière. Les problèmes ou les désavantages de Microsoft par rapport à Linux : la sécurité avec les très nombreux virus, les problèmes de licence qui sont rapidement bloquants en cas de changement de matériel, l'obsolescence du système d'exploitation qui entraîne l'obsolescence matériel. Sur les 8 ans que j'ai passés dans le Cantal, j'ai mis pendant 7 ans des postes sous Linux qui ont permis de travailler à une ribambelle de gamins. Du fait de ne plus avoir de nouvelles de cet établissement, je ne sais pas ce que c'est devenu. Non seulement les gens n'avaient pas la culture informatique, mais n'avaient pas l'envie de comprendre, j'étais là, c'était suffisant. En partant j'ai laissé les coordonnées d'un prestataire qui avait la capacité de maintenir les machines sous Linux, c'est suffisamment rare pour être remarqué et c'est certainement l'un des maillons faibles de la chaîne, trouver une personne ressource capable de poursuivre l'activité ou un prestataire qui sait faire du logiciel libre.

Dans cette photo se dissimule le Cantal et une private joke.

A mon arrivée à Clermont l'Hérault, situation similaire, un parc informatique antique qui ne fonctionne pas, peu de moyens, et rebelote, construction d'une salle informatique, comme précédemment, je fais assembler les ordinateurs aux élèves de terminale. Durant les quatre ans passés à Clermont l'Hérault, tout le monde a fonctionné sans problème sous Linux, pas de manque logiciel, pas de problème particulier. La situation devient de plus en plus facile avec le temps du fait de trouver de plus en plus de sites qui permettent de réaliser du montage photo, de la physique, ou autre. A mon départ, un de mes collègues s'est intéressé à Linux pendant que j'étais présent, c'est suite à l'installation de Xubuntu sur son ordinateur portable qu'il a vu la lumière. Il a repris le parc, s'est entraîné à installer Debian, a commencé à s'intéresser au fonctionnement y compris à titre personnel. C'est suffisamment rare pour être remarqué et j'ai joué, je joue encore, la carte de la solidarité. Je répare encore, j'explique, je continue d'assurer le support, c'est d'autant plus facile que nos établissements sont à 20 km. Depuis 7 ans que la salle est mise en place, elle est quasiment identique à l'origine, la debian installée a subi deux changements de version et n'a pas été réinstallée. La force de Linux est ici : stabilité, robustesse (résiste à des élèves !), économie dans les licences mais aussi dans le matériel qui n'aurait pas pu accueillir Windows 10. Je rajoute enfin le fait de ne pas avoir à se préoccuper de l'abandon du système d'exploitation quand on a fait le bon choix de distribution.

C'est à mon arrivée à Pézenas que tout change. Le lycée a des moyens financiers mais un directeur qui raisonne, qui écoute, qui aime faire des bonnes affaires. Le parc était particulièrement vieillissant avec des ordinateurs sous Windows XP, on a donc installé  avant mon arrivée un serveur de la mort en Hyper V pour faire tourner les machines en se connectant directement en RDP. On est donc dans une architecture Windows pur jus du poste élève sous Windows XP au Windows Server en passant par les services Office365. L'ensemble est géré par un prestataire de service qui a la main sur le serveur, certaines parties du réseau, nous avons le parc. A mon arrivée, il y avait la peur sur certains visages notamment mon collègue d'informatique car mine de rien j'avais une réputation de 13 ans de lycée migrés sous Linux et d'être un barbu libriste. L'idée n'est pas de casser une architecture qui fonctionne, pour laquelle on paye pour qu'elle fonctionne, l'idée c'est de faire les choses le mieux possible. Si quelqu'un est heureux avec son Apple pourquoi le forcer à changer ? Lorsque vous arrivez chez des gens, vous n'allez pas casser leur décoration, refaire les peintures, c'est de la correction. J'ai un grand sens de la hiérarchie, j'ai donc fait de façon rationnelle avec ce qui était sur place. Le principe de se connecter à une machine pour travailler est une bonne idée, l'idée c'est d'utiliser une vieille machine (lutte contre l'obsolescence) et de travailler en direct sur le serveur. Les serveurs sont virtualisés, créer des sessions pour les élèves se fait en quelques clics, même si désormais on pourrait discuter de l'utilité d'une session pour les élèves mais nous le verrons plus loin.

Ce qui n'était pas acceptable c'était les machines clientes sous Windows XP système d'exploitation abandonné et qui pose des problèmes. J'ai transformé l'intégralité du parc en machines Debian. Paradoxe donc, plus d'une centaine d'ordinateurs sous Linux pour travailler sous Windows.

Paradoxe peut-être car on continue à travailler dans un univers Microsoft mais si on raisonne de façon un peu plus fine :

  • les élèves travaillent sur le serveur avec des logiciels libres ce qui fait qu'on limite la casse dans le propriétaire
  • les postes clients tournent sous la dernière version de Debian, la maintenance du parc est donc limitée, si une machine est défaillante, il suffit de la remplacer par une autre qui a déjà été clonée.
  • on fait une économie de matériel et du bien pour la planète en faisant tourner de vieux PC pendant de nombreuses années. Le gros de mon parc est actuellement composé de PIV avec lesquels je travaillais quand j'étais ingénieur à la BNP il y a plus de 18 ans. Nous vivons au fur et à mesure des "coups" ou dans l'urgence nous achetons chez des brokers informatiques. Quand je parle de coup, je vous montre ma dernière fierté que j'évoquais sur Twitter (vous devriez être plus nombreux à me suivre sur Twitter). 16 € la tour !

Et on peut aller encore plus loin ce que j'ai / vais commencé(er) à initier :

  • je prends des stagiaires en BAC PRO SEN, des métiers de l'informatique et du numérique pour faire réaliser des tâches basiques dont le clônage de PC sous Linux ce qui permet à ces élèves de répandre la bonne parole et de présenter notre architecture à leurs enseignants d'informatique.
  • le projet du futur, faire une chaîne de récupération de matériel et de vieux PC à passer à Emmabuntus de Montpellier. C'est une des missions de l'enseignement agricole, nous insérer dans le territoire, je trouve que c'est une jolie de façon de le faire.

Molière spécialiste de la saignée

Pas si fort que ça pour se lancer.

On pourrait penser qu'il faut une masse de connaissance colossale pour se lancer, en fait non et vous n'avez pas grand chose à perdre, plutôt tout à gagner sauf du temps. L'exemple typique c'est ici, dans le forum de Primtux distribution basée sur Debian et à destination des enfants, on peut lire une enseignante Ardéchoise (comme le Cantal mais avec des moutons) qui reconvertit ses PC sous Linux. On peut voir dans le post l'accompagnement qui est donné, on va jusqu'à décrire la notion de maître et d'esclave sur les disques durs IDE, c'est dire que les ordinateurs doivent commencer à dater. Ce qui est intéressant ici c'est qu'il s'agit de gens qui se lancent, des gens qui n'ont pas de connaissance en informatique et qui finissent par y arriver, ce qui est tout aussi intéressant c'est qu'elle a découvert Linux dans une démonstration dans son village d'où l'importance de la proximité, de l'action locale.

Il faut réellement que cela rentre dans les têtes : ADMINISTRER N'EST PAS UTILISER. Je vous renvoie sur l'article de mon collègue gardois Microlinux. Mon épouse qui n'a pas de patience, qui n'est absolument pas intéressée par l'informatique travaille sous Linux, elle a quatre ordinateurs dans sa classe qui sont sous Debian, elle les utilise au quotidien avec ses trente élèves de CM2. Je ne les pointe qu'une fois par an pour faire les mises à jour qu'elle n'a pas voulu faire. Quand c'est le drame elle prend l'ordinateur, je fais le nécessaire à la maison et c'est fini, cela se produit de façon épisodique.

Il faut aussi faire ce calcul, un ordinateur installé avec Debian c'est un ordinateur qu'on ne touche pas, qui ne bouge pas. Le temps que vous aurez perdu dans l'investissement, c'est autant de temps de gagné que vous n'aurez pas perdu à lutter contre les virus.

Il ne faut pas imaginer des architectures trop complexes, en tout cas pour démarrer, et réfléchir par étape, comme des versions de logiciel. Si on prend mes deux précédents établissements, j'avais monté le réseau, j'avais installé une machine faisant office de pare-feu et d'autres bricoles. Soyez réalistes, soyez basiques, pensez simplement ! Si vous devez vous lancer, votre version 1.0 c'est de basculer vos ordinateurs sous Linux, d'appréhender la notion de paquets, les mises à jour, installer les logiciels que vous voulez, ce n'est pas difficile et c'est suffisant en tout cas pour commencer. Pour des architectures plus complexes, il faudra envisager un filtre parental si vous êtes dans une école, éventuellement des solutions de sauvegarde. La session par élève n'a pas de sens, quelle importance que vos élèves aient leur espace à eux pour changer leur fond d'écran ? Elle a de moins en moins de sens que des solutions de serveur tout en un existent, si vous les coupez du net vous ne risquez rien.

Pensez à l'occasion, n'achetez pas du neuf. Pour moins de 100 € vous trouvez des PC complets, à 1000 € vous êtes déjà à 10 PC bien plus que ce que vous avez dans les écoles. En quelques secondes on trouve des tarifs de ce type sur n'importe quel site.

Un ordinateur dual core avec 2 Go de RAM est largement suffisant pour faire tourner Debian. Acheter d'occasion c'est du gagnant / gagnant : vous avez des machines professionnelles qui sont particulièrement résistantes, vous faites du bien à la planète en prolongeant la durée de vie d'une machine, vous faites du bien au portefeuille en faisant une économie nette sur un produit qui n'aurait pas été forcément performant neuf.

Nous sommes partout, un peu trop partout d'ailleurs

Trouver de l'aide sous Linux ce n'est pas difficile, le plus complexe c'est certainement de savoir par où démarrer, trouver le point d'entrée. Une masse de distributions, une masse de forums parfois quand on a trouvé la distribution. J'ai évoqué Debian par exemple, c'est le cas en France, plusieurs forums, vers qui se tourner ? C'est la grosse difficulté, la lisibilité de l'offre.

Pour démarrer, contactez l'association libre du coin, vous pourrez vous adresser à des personnes physiques qui pourront vous aider plus facilement.

Linux, le logiciel libre, le recyclage, le DIY ce n'est pas que de la technologie, c'est une aventure humaine enrichissante. Vous ferez des économies, vous ferez de l'écologie, vous ferez de l'éducation, expliquer qu'il existe des alternatives aux logiciels propriétaires, des alternatives saines, de la même manière que lorsque vous achetez les tomates dans votre AMAP.

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Lui-même, et c'est déjà beaucoup.