Le Blog de Cyrille BORNE

Dernier Round

Ce n'est pas parce qu'on a été souvent malade, qu'on peut devenir docteur

Rédigé par Cyrille BORNE

Quelques inquiétudes et interrogations sur l'école et les aspirations de nos jeunes.

Je ne sais pas encore comment évoluera cet article, je vais peut-être le faire vivre comme un journal de bord ou pas, je ferai peut-être une série. J'écris ces quelques lignes, nous sommes mercredi 4 octobre, il fait un temps magnifique dans le sud de la France et j'ai vu évoluer mon stagiaire pendant deux jours. Pas assez pour avoir du recul, mais suffisamment pour prendre une température.

Le stagiaire vient d'un gros établissement public professionnel de Béziers, et le lundi à la première heure j'ai téléphoné à son établissement pour dire que je n'avais pas de plan de stage, ni les attentes ce qui m'étonne. La secrétaire me demande d'affiner ma pensée, ce à quoi je réponds que tous nos élèves de la quatrième au BAC partent en stage avec un livret, une fiche à faire compléter, et que je m'interroge, à savoir si c'est mon gamin qui est complètement perché (Note pour moi-même : je ne sais pas si ça se dit ailleurs que dans le sud), ou si c'est une pratique courante de l'établissement. On doit me rappeler, nous sommes mercredi, j'ai repris le téléphone, l'enseignant n'est présent sur site que le lundi et le mardi, si bien que je n'aurai certainement pas de nouvelles. Déjà que mon jeune a l'air franchement perdu, la sensation que j'ai, c'est l'abandon de son établissement.

Comprenez que je ne jette pas la pierre à son lycée, enfin si un peu, on peut nous adresser bon nombre de griefs, aucun établissement n'est parfait, ça cafouille assez souvent, mais ici je n'ai pas la même stature, la même casquette, je ne suis pas le professeur, je suis le responsable informatique. C'est dans ce genre de circonstances que je suis content d'avoir fermé les commentaires car je vais vous balancer ceci :

Avec ça, je me serais retrouvé avec des gens qui se seraient arrêtés à cette image pour me traiter de vieux réac de droite, j'espère que vous finirez la lecture. Mon jeune ne sait rien et ne sait rien faire par rapport à mes attentes. Forcément, je vise peut-être à côté puisque je n'ai pas son plan de formation, je n'ai pas les attentes de son lycée, mais si je regarde un peu le référentiel on voit ça : Télécommunications et Réseaux, Assurer la maintenance préventive ou corrective des systèmes, Mise en œuvre des réseaux entreprises, Mise en service des systèmes informatiques, électronique industrielle et embarquée, Systèmes d’accès Voix Données Images, Systèmes communicants incluant les terminaux de dernière génération, Systèmes de commande et de contrôle, Les supports de transmission utilisés dans ces différents domaines peuvent être de type filaire (cuivre et fibre optique) ou sans fil (hertzien, laser, etc.).

Mon jeune a mis trente minutes pour installer un écran, mon jeune ne sait pas faire un câble RJ45, mon collègue lui a montré, au bout de une heure trente ce n'était pas fini, mon jeune a découvert ce qu'était la virtualisation, et comment clôner des postes sous Linux. Mon fils, 15 ans, sait tout ça sauf les câbles et il n'est pas réellement passionné, il fait ça parce que son père l'éduque.

Se posent à mon sens quelques problèmes. Avec des enseignants des matières professionnelles qui n'ont pas de façon obligatoire de liens avec les entreprises, comment peut-on se mettre aux attentes des entreprises ? Par exemple, j'ai des collègues qui sont viticulteurs, quand ils parlent du vin, ils savent de quoi ils parlent. Nous avons pu bénéficier durant un programme Erasmus de jeunes Belges faisant des filières services à la personne qui sont venues témoigner dans nos classes, de leur quotidien en tant que futures professionnelles mais aussi des différences entre les systèmes, elles décrivent un système de maison de retraite Belge plus difficile qu'en France avec moins de temps accordé aux résidents. Les enseignants se rendent régulièrement dans les milieux professionnels pour se mettre au goût du jour pour les techniques, pour les attentes. En France, rien n'est fait de la sorte, vous pouvez parler du Minitel dans vos cours, à moins d'avoir un inspecteur qui vous fera remarquer qu'il y a comme un problème, rien ne vous oblige, si ce n'est votre conscience professionnelle à vous mettre à la page.

Le MEDEF finalement avec ce message provoquant, tirant à boulet rouge sur une population d'enseignants déjà laminée, soulève quand même un point qui aurait nécessité d'être débattu : la légitimité de l'enseignement professionnel pour former les futurs salariés. Je clôture quand même sur le MEDEF en faisant remarquer qu'au lieu d'ouvrir un véritable débat sur les passerelles entre le monde de l'entreprise et de l'école, l'organisme ne s'est contenté que de se couper du monde éducatif un peu plus, au point de finir par s'excuser pour limiter la casse. L'organisme oubliant que les stratégies consistant à la délocalisation à outrance, pour ne citer qu'elles, ne facilitent pas le plein emploi.

Comme je l'ai écrit plus tôt, ce billet n'est finalement qu'une prise de température, mais pour l'heure, en toute sincérité, je n'ai pas trouvé la compétence du jeune homme. L'inquiétude, la première bien sûr, c'est qu'à la sortie du BAC PRO, quand on voit la catastrophe de l'admission post BAC, avec des élèves de BAC PRO qui ont la mention bien ou très bien, refusés de tous les BTS, il n'aura certainement aucune autre alternative que d'aller bosser. Mais pour faire quoi ? Chez qui ? Qui aura la patience de lui apprendre un métier de bout en bout quand son diplôme ne lui a rien apporté ? Car l'inquiétude ici, c'est que l'expérience professionnelle, c'est nous qui sommes en train de lui donner, son précédent stage c'était de décontaminer des ordinateurs Windows vérolés soit faire tourner Malwareytes toute la journée. La conséquence directe, c'est qu'aujourd'hui quelqu'un qui veut faire les métiers de l'informatique, c'est soit de l'autoformation et se lancer, soit à minima réussir un BAC Scientifique et un BTS pour le niveau le plus bas. Il est regrettable qu'un apprentissage en maintenance informatique ne soit pas créé. Avec les filières de reconditionnement du matériel, on va avoir besoin de bras pour faire des opérations de base : changement de disque dur, d'écrans, câblage etc ... Il reste inquiétant dans le cas présent, qu'on acquiert davantage de compétences à l'extérieur de l'école, par soi-même, cela pose des questions évidentes sur le système scolaire et son utilité.

Si on considère le message du MEDEF comme simpliste, alors effectivement on ne peut pas charger intégralement l'école, le jeune a indéniablement sa part de responsabilité, tout comme ses parents et à nouveau l'école. Ma première inspection a été une véritable catastrophe et dans l'entretien avec l'inspectrice qui était en train de me tailler à la hache, elle me dit : ce n'est pas parce qu'on a été souvent malade qu'on peut devenir médecin, dans mon cas, cela se ramenait à, ce n'est pas parce qu'on a été pendant des années à l'école qu'on peut faire enseignant. Il y a en effet dans ce métier, une posture, un travail sur soi, sur ses contenus, et c'est usant d'entendre tout un chacun évoquer l'école avec des certitudes car il a traîné sur ses bancs une vingtaine d'année. Enseigner c'est un métier, comme maçon c'est un métier, développeur est un métier.

Il y a une énorme confusion au niveau des jeunes entre les métiers de l'informatique et jouer 14 heures par jour, traîner sur les réseaux sociaux etc ... Mon jeune est un gamer, il m'a dit faire un peu de Gimp, mais on sent bien qu'il a été certainement mal orienté et qu'il n'a pas développé des capacités en lien avec l'informatique. Les coupables sont triples : le système scolaire, son professeur principal aurait dû se rendre compte qu'il s'orientait mal, on en revient à la responsabilité de l'école. Les parents, quand on voit son gosse qui ne fait que jouer et qui ne fait rien d'autre de son ordinateur c'est qu'il n'est pas taillé pour les métiers de l'informatique car dans le fond cela ne l'intéresse pas vraiment. Le jeune, qui n'a pas la capacité, la lucidité de connaître ses possibilités, ses envies. Vous allez me trouver sévère, mais au bout d'un moment, on ne peut passer son temps à dédouaner le jeune, à quinze ans, quand on ne fait que jouer, on a bien conscience qu'on n'est pas en train de se mettre à développer ou avoir une activité qui potentiellement peut servir à travailler, sauf si on veut devenir gamer professionnel.

Si vous êtes parents, que votre gosse vous tanne pour vous dire qu'il va devenir développeur de jeux vidéo ou expert en sécurité, n'entrez dans la danse que si vous le voyez bricoler et se lancer pour de vrai. A l'instar de cette voiture qui a révolutionné notre monde et où finalement tout le monde n'est pas devenu mécanicien, en informatique c'est exactement pareil. Tout le monde utilise, très peu maîtrisent, beaucoup ont l'illusion de croire qu'ils vont maîtriser. Si vous êtes curieux, si vous bricolez, si vous démontez, mieux si vous codez, lancez-vous ! Il y a des places à prendre.

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Lui-même, et c'est déjà beaucoup.