Le Blog de Cyrille BORNE

Dernier Round

Rappeur du grenier : sonotone

Rédigé par Cyrille BORNE

Pardon madame ? Vous pouvez répéter ? J'ai oublié mon sonotone !

Nous sommes en 1990 lorsque Mc Solaar débarque avec son titre bouge de là :

Avant de retourner dans le passé, j'aimerai quand même vous raconter cette anecdote. Un jour ma fille chante cette chanson dans la maison, le refrain, et je commence à lui rapper intégralement. Étonnée, elle me dit tu connais Pop's Cool ? Et je découvre qu'on a eu le bon goût de faire chanter cette chanson à des gosses, avec des passages où une gamine demande si elle peut offrir du réconfort au gamin qui a son âge ... CSA ? Où es tu CSA ? Effectivement, si on réfléchit aux paroles, Mc Solaar qui tue un chien avec son Magnum, c'est plutôt dit sur le ton humoristique, ce n'est pas bien violent. En 1990 le RAP français n'a pas de véritable existence commerciale, si bien qu'on peut considérer que Solaar est le pionnier du RAP français, sans en être le père fondateur. Je m'explique.

En 1991 nous avons l'arrivée de Authentik de suprême NTM et de la planète Mars de I AM qui sont certainement les véritables pères fondateurs du RAP français, ou les précurseurs.

 

Avant d'aller plus loin, je n'ai pas choisi ces deux titres pour rien, et il est intéressant de s'arrêter musicalement dessus. Dans le titre le monde de demain, vous avez un sample issu de Marvin Gaye, T stand for trouble, pour les tam tam de l'Afrique c'est chez Stevie Wonder. D'ailleurs on retrouve le même sample des années plus tard dans la chanson de Coolio, Gangsta's Paradise. Il est important de comprendre que le RAP d'hier, ce fameux âge d'or, ne pourrait plus exister aujourd'hui dans sa forme actuelle. Dans une interview le groupe I AM explique qu'il y en aurait pour des millions d'euros de droit d'auteur, uniquement pour les samples de l'école du Micro d'argent qui ne pourrait plus être produit aujourd'hui car il coûterait trop cher. MC Solaar avec son titre bouge de là n'échappe pas non plus à la règle, le sample provient de « The message » de Cymande, chanson de 1972.

Le RAP a donc été contraint d'évoluer, ne serait ce que pour répondre à des obligations de justice, alors qu'à la base il s'agissait de chansons intégralement basées sur du sample de "vrais" groupes de musique. La musique d'I AM et de NTM à cette époque est tout de même principalement basée sur la révolte, sur une jeunesse qui ne se reconnaît plus dans le système actuel, plus chez NTM que chez I AM qui sera sur ses deux premiers albums dans une légèreté globale. On peut penser par exemple à la chanson "attentat" qui n'a rien à voir avec le contexte actuel, le groupe I AM s'invite à une soirée et la pourrit en se moquant des gens d'un niveau social plus élevé. I AM fera un véritable tournant avec l'école du Micro d'argent, un son plus américain, des textes sans humour, une critique de la société plus dure. Pour NTM, on voit déjà apparaître quelques titres engagés comme l'argent pourrit les gens, blanc et noir, le monde de demain de façon évidente, l'ensemble de l'album part largement dans toutes les directions avec des textes maladroits. Le titre très diffusé à la radio à l'époque fait écho au malaise des banlieues, et notamment aux émeutes de Vaulx-en-Velin, où la France découvre en même temps le courant musical et ses cités.

Pendant plusieurs années, jusqu'aux environs de 1997 où l'on assistera à la popularisation du RAP qui connaît des succès commerciaux conséquents, l'école du Micro d'argent se vend à 100 000 exemplaires dans sa première journée d'exploitation ou le film Taxi dont la bande originale est composée par un collectif de rappeur, le RAP sera le symbole de la revendication. La rivalité entre les deux groupes va créer deux écoles bien distinctes : l'école du RAP marseillais et celle de Paris dans le début des années 90 avec Solaar au milieu. Solaar fait du RAP, mais comme il ne rentre pas dans les critères de l'époque, la dénonciation et la violence, on a tendance à dire qu'il utilise le RAP comme moyen mais que dans le fond ce n'est pas vraiment du RAP. Le chanteur se fait connaître avec des titres variés, on peut penser par exemple à Caroline, où il raconte une histoire d'amour, une fille qui l'a laissé en plan.

Beaucoup de jeux de mots, des textes riches, Je suis l'as de trèfle qui pique ton cœur, des répliques dont on se rappelle encore trente ans après. Et justement, alors, que l'auteur a été quand même franchement prolixe avec quasiment dix albums, je ne me rappelle que de ces plus anciens titres. Trop d'album, trop de poésie, le message de Solaar ne m'a jamais paru bien clair, si bien que j'ai fini par m'en détourner.

J'aurai l'honnêteté de dire que pour ma part Solaar n'avait pas assez l'image du rappeur. N'allez pas croire que j'étais du genre à applaudir des deux mains lorsque Joey Starr faisait la rubrique faits divers chaque semaine, mais j'aurai tendance à dire que ça collait à la personnalité du chanteur, comme une cohérence. De la même manière, Akhénaton a souvent prix le micro pour s'exprimer sur la politique, sur notre société, Solaar lui a fait les enfoirés et se met en couple avec Ophélie Winter, très peoplisée à cette époque. C'est à se demander si finalement, le RAP n'était pas un simple instrument, une façon de faire dont il s'est écarté de très nombreuses fois pour des titres qui vont parfois jusqu'au Latino, utiliser du RAP comme il aurait pu utiliser un autre style musical pourvu que ça vende. Pour moi, indéniablement sa meilleure chanson, c'est sa participation à Listen des Urban Species avec des paroles qui pour une fois l'engage, écoute plutôt ton coeur, pas la flamme de la haine :

Nous sommes en 2017, Solaar n'a pas sorti d'album depuis 10 ans. Le rap a changé et on peut au moins donner quelques raisons :

  • le rap n'a plus rien à prouver, c'est un style commercial qui se vend plus que le rock.
  • les revendications ne sont plus les mêmes qu'avant, tout le monde aujourd'hui fait du RAP même des enfants d'enseignants comme Orelsan. On trouve donc un style assez éclectique qui correspond à la variété de ses représentants
  • la problématique du sample fait que d'un point de vue musical on est allé à l'essentiel, de l'électro. Cette perte culturelle au niveau de la musique, on la retrouve aussi dans les paroles où l'on ressent un net appauvrissement. D'ailleurs, si on tient compte du fait que le RAP n'est plus une musique de revendication, ou plus seulement, on trouve des morceaux festifs, qui invite à l'amusement qui n'ont pas besoin d'aller chercher bien loin. Fini l'époque où Assassin explique les enjeux de la présence de la France en Afrique.

Le RAP de 2017 ne me convient pas car dans les années 1990, il avait une autre signification et la violence des textes pouvait traduire le ras-le-bol, l'envie de changement, comme un jeune qui claque une porte. Aujourd'hui, c'est la sensation d'une violence gratuite, du sexisme, de la bêtise, si bien que lorsqu'on annonce le retour de MC Solaar, on se sent presque dans l'obligation d'apporter une oreille attentive.

Le premier titre d'un album de dix-neuf pistes à paraître s'appelle sonotone :

J'ai trouvé le titre plutôt bon, je pense que j'y porte une indulgence relative par rapport à l'artiste et au contexte. Alors que certains rappeurs ont embrassé les sonorités actuelles qu'on trouve chez Booba y compris des gens qui faisaient du hardcore comme Kool Shen ou Disiz la peste, des rythmes lents, lourds, Solaar fait du Solaar. Le texte est travaillé, le flow rapide par rapport à ce qui se fait actuellement et je trouve l'instrumentation plutôt sympathique malgré les commentaires qu'on peut voir dans Youtube où des moins de vingt ans sont devenus des références en RAP, ce qui fait sourire. La chanson fait penser à celle de Féfé, jeune à la retraite, en moins drôle, Solaar évoque les problèmes de l'âge, les blouses blanches, et les artifices pour ralentir le vieillissement. Il s'agit d'un titre courageux, le texte est tout sauf jouasse, ne parlera pas à des jeunes de quinze ans dont le RAP reste la cible, Solaar n'a pas à mon sens fait de compromis avec la musique actuelle pour proposer ce qu'il sait faire, jusqu'à la référence à Gainsbourg à la fin de la chanson.

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Lui-même, et c'est déjà beaucoup.