Le Blog de Cyrille BORNE

Dernier Round

Le pélerinage de Saint Cyrille de Bisounours

Rédigé par Cyrille BORNE

De la difficulté d'avoir une attitude positive mais de l'obligation d'en avoir.

Shimon Peres, prix Nobel de la paix a dit :

Je suis consterné de voir à quel point tout est fait pour casser l'élan, l'audace, le rêve, inciter au scepticisme, voire au cynisme, alors qu'il faudrait insuffler de la force et de la confiance dans le monde.

Je me reconnais parfaitement dans cette définition, j'ai passé les quarante deux dernières années à casser l'élan, à être cynique, à faire du mauvais esprit. C'est un sport que je pratique depuis l'enfance, j'ai grandi dans un milieu où l'humour était grinçant, on a tendance à reproduire les schémas familliaux. Je l'ai écrit dans le billet "mieux", je cultive le paradoxe de celui qui tend la main, qui aide, qui fait, mais en même temps, cassant, je dénigre, je n'ai pas souvent la foi, je n'y crois pas, aigri. On grandit avec les armes que nos parents nous ont données, on s'en forge d'autres, et pourtant il est trop facile de se dire qu'on a été frappé par le sceau de l'hérédité, qu'on ne peut se débarrasser de ses vieilles habitudes.

Je crois que tout est parti d'une discussion avec mon épouse. Si à un moment vous avez une trop haute estime de vous même, je vous invite au mariage, c'est une manière toujours très commode de redescendre sur terre. La femme est le meilleur chasseur du monde, capable d'atteindre tous les objets trop haut dans le ciel et de les faire s'écraser en une seule parole. Je jubilais comme un idiot parce que j'avais écrit un commentaire négatif sur un restaurateur. C'est une brasserie connue de Saint-Pierre, un changement de propriétaire et c'était indéniablement mieux avant. Deux personnes fument, les serveurs s'engueulent sous les yeux de la patronne qui assise à une table plie des serviettes. On nous donne des cartes, deux tables fument comme des pompiers, des serveurs qui entre deux engueulades fument plus que leurs clients, je ne supporte pas l'odeur de la cigarette, mon épouse non plus, nous rendons les cartes et poliment nous expliquons que nous ne voulons pas nous faire intoxiquer. Cet avis que j'ai laissé sur Trip Advisor a été l'un des plus likés sur le restaurant. Je l'ai écrit sans en rajouter, venant régulièrement dans la brasserie, ce n'était pas la première fois que j'ai constaté la baisse de niveau, j'ai donc écrit de façon froide et objective pour dénoncer. Dénoncer je fais ça très bien, hurler à la face du monde mon mécontentement, j'y voyais une manière d'avertir le futur client que les choses n'allaient plus et qu'il valait mieux aller ailleurs, c'est cet ailleurs qu'il faut vanter.

Mon épouse m'a surtout fait remarquer que je me contentais comme le crétin de base de profiter de mon petit pouvoir en faisant surtout abstraction d'un contexte, du droit à l'erreur, et qu'il est bien plus complexe de valoriser le travail de qualité, elle a raison. Vous noterez que c'est beaucoup plus facile de dénigrer un produit, que d'expliquer quelque chose qu'on a apprécié. J'ai pu tâter de l'envers du décor et compatir avec le commerçant. Depuis un an, nous avons changé de politique de consommation sur Saint-Pierre en essayant de favoriser les restaurateurs qui sont ouverts à l'année. C'est un choix courageux qu'ils font, en hiver Saint-Pierre la Mer devient Saint-Pierre la Mort, le jeu de mots n'est pas de moi. Nous passons de 40.000 habitants environ, à moins de 1500, il est plus difficile de miser sur une clientèle locale avec une nourriture de qualité que d'engranger les bénéfices en servant des moules frites aux touristes de passage. Parmi eux, je prends mes pizzas chez l'appel à Pizza. Les pizzas sont au même tarif que la concurrence sauf qu'elles sont livrées, elles sont bonnes, la pâte est fine et très important, le produit reste de la même qualité qu'on soit en hiver ou en été. Voici l'un des derniers commentaires qu'on peut lire :

La commerçante m'expliquait qu'elle avait téléphoné à la cliente, que cette dernière l'avait insultée. Plus de deux ans sans vacances, toujours souriante, quelqu'un qui prend le métier à coeur, elle me disait qu'elle était dépitée et je peux le comprendre, le regard cruel de l'autre, sans complaisance, fait mal. C'est comme si ma classe sortait de cours avec des élèves hurlant qu'ils venaient de vivre le plus mauvais cours de leur vie. Ce qui est terrible ici, c'est qu'on réalise que cette dame, qui a certainement été livrée en retard, qui a certainement découvert une mouche dans sa pizza a posté son premier avis sur Trip Advisor pour se rendre justice, se faire réparation. Ce qui est encore plus terrible ici c'est que quelqu'un est passé derrière pour liker, un anonyme, un concurrent, tout est biaisé sur ce genre de site, difficile de distinguer le vrai du faux.

Le droit à l'erreur, c'est délicat. Le chirurgien s'est trompé, l'opération est ratée, vous finissez votre vie dans un fauteuil roulant, votre enfant est tué par le chauffeur du bus qui a mal négocié un virage, quand l'erreur est si grave, comment ne pas avoir envie de dénoncer le coupable ? Nous ne sommes pas ici dans le cas d'une opération ratée, mais d'une livraison de pizza qui ne s'est pas déroulée comme prévue, fallait-il accabler une commerçante qu'on ne connaît pas, et quand bien même on la connaîtrait, est-ce nécessaire de dénigrer son travail, ne pas lui laisser le droit à l'erreur ?

Ce droit à l'erreur, à des niveaux plus ou moins importants dans notre vie, nous l'attendons tous des autres. J'ai fait des erreurs dans mon métier, je continuerai à en faire, j'essaie d'être le plus correct possible, de faire au mieux mon travail et pourtant je continuerai de me tromper. La seule différence c'est que ma profession est protégée par ce genre de sites qui sont en fait plus nuisibles qu'autre chose et qui reflètent l'air du temps : gamification, intransigeance pour les autres, bénir la parole de l'inconnue plus que celle de ses proches.

L'intransigeance, inutile de revenir dessus, c'est le propre de l'humanité de tirer à vue, il suffit de lire les commentaires rageux sur n'importe quel article, vidéo, c'est un sport français, dire du mal. Pour bénir la parole de l'inconnue plus que celle de ses proches, on m'invite à suivre l'avis de cette dame que je ne connais pas. Cela fait un an que je me sers à la pizzéria, après une bonne dizaine de commandes et trente pizzas, je pense être plus à même de pouvoir juger de la qualité d'un produit sur du long terme. Et d'ailleurs c'est peut-être ici que tout se joue, Trip Advisor devrait bloquer le commentaire de l'unique impression s'il est négatif afin de ne pas ruiner la réputation d'un professionnel. De cette façon ce serait une façon de dire aux clients qu'il faut envisager de donner une seconde chance, qu'il ne faut pas se focaliser sur un avis. Je ne dis pas qu'il ne faut pas écouter les gens, qu'il ne faut pas écouter les autres, je dis simplement qu'il faut écouter ceux qui savent et ceux qui peuvent fournir l'expérience la plus juste. La boulangère de mon village lors d'une discussion sachant qu'on était enseignant nous racontait que le collège de secteur était catastrophique, qu'elle avait mis ses enfants au privé. Les commentaires et les à priori qu'on pouvait avoir d'après les personnes que l'on a pu croiser n'étaient pas flatteurs. Et pour cause, ils décrivaient tous une situation qui datait d'il y a plus de cinq ans alors qu'entre temps la direction a changé et a mené les actions nécessaires. Je peux parler du collège de mes enfants, je suis un professionnel de l'éducation et j'ai deux enfants qui sont scolarisés dans cet endroit, dans dix ans, je ne le pourrai certainement plus, je ne serai plus crédible. La gamification incite au dénigrement ou au commentaire à l'emporte pièce, plus vous commentez, plus vous êtes reconnus, c'est un phénomène qui est vieux comme le monde et qu'on voyait déjà apparaître dans les forums au travers du nombre de messages, plus on a un gros compteur, plus on a l'impression d'être important. Vous noterez d'ailleurs que dans de nombreux forums vous ne trouvez plus le nombre de posts pour éviter ce genre de débordements.

bravo tu viens de pulvériser ton cinquantième commerçant, tu as gagné le badge de coursier de l'ANPE

S'il y a un domaine qui subit son image, c'est bien le logiciel libre, les modes de vie alternatifs dans leur ensemble. On n'explique pas que le logiciel libre est un système puissant qui permet à tout un chacun de devenir l'acteur de son logiciel libre, on monte un système par opposition à l'existant, Microsoft, Apple, Google. Peut-on parler d'écologie sans parler de la pollution ? Peut-on parler de logiciels libres sans parler du logiciel privateur ? Il paraît évident qu'on peut difficilement parler du bien sans évoquer le mal, en outre n'évoquer que le mal, c'est qu'on rate quelque chose. Je lisais cet article sur cette jeune femme qui avait construit sa Tiny House. On pourrait évoquer les grandes constructions, la pollution, s'appesantir pendant des heures sur les villes, les voitures, on préfère mieux montrer comment avec de la récupération, un petit budget et des connaissances, on peut réaliser sa maison. Comme dirait Shimon Peres, il faut saluer l'élan et l'audace plutôt que de ressasser les mêmes rengaines.

Combien aujourd'hui sont ils encore dans le logiciel libre à écrire de la documentation, de l'aide, à montrer les initiatives positives sans avoir besoin de passer par la case cassage de logiciels propriétaires ? Il faut les débusquer et ne sont pas les plus visibles, pour la forme Miamondo a proposé une présentation complète de Shutter, un logiciel puissant et plutôt méconnu sous Linux. 

Il est temps de faire autrement, il faut positiver, saluer les initiatives même si on ne pense pas qu'elles sont judicieuses, il faut laisser sa chance aux individus, il faut tendre la main pour relever, ne pas se féliciter des échecs, oublier certaines phrases comme je l'avais bien dit, cesser de tirer sur les ambulances. Apprendre à tourner le regard quand on n'est pas d'accord, ne pas prendre la parole pour ne rien dire, il faut chasser le mauvais esprit.

La suite dans le forum

Notes :

J'aurais pu faire le choix de cet article : Paris : elle retrouve son logement dévasté après l'avoir mis en location sur Airbnb. La propriétaire a choisi de médiatiser directement l'affaire, la dernière fois que j'ai vu quelqu'un le faire c'était pour régler un différent avec Airbnb qui voulait faire taire un propriétaire mécontent de l'aumône qu'on voulait lui donner en contrepartie des dégâts subis. On ne parle pas au quotidien des millions de réservations à travers le monde qui se déroulent bien, on préfère s'arrêter sur cet incident, alors qu'on le fasse pour tout. Il y a quelques années, nous possédions un appartement à Saint-Pierre que nous avons revendu puis acheté la maison, il était géré par une agence qui n'a pas fait le job. Un clic clac neuf défoncé, des peintures à refaire etc ... Où sont les articles qui expliquent que dans les trois quarts du temps, ça se passe bien sur Airbnb ? Où sont les articles des hôteliers qui ont trouvé une chambre en désordre ?

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Lui-même, et c'est déjà beaucoup.