Oui-oui et non-non sont sur un bateau. L’éducation coule, que reste-t-il ?

03/02/2018 Non Par cborne

Cela fait désormais trois semaines que j’ai arrêté de vivre, déjà que ce n’était pas fameux avant, c’est catastrophique maintenant. Mon padawan informatique qui a repris ma salle informatique sous Debian au lycée agricole du Cep d’Or est un fou de vélo, dès qu’il peut, il pédale. Un jour il me dit, tu sais pourquoi il faut beaucoup pédaler quand tu as quarante ans ? Parce qu’à cinquante ans c’est plus dur, il faut donc se préparer. C’est ce que j’essaie de transmettre à mes enfants, à mes élèves, plus peut-être en ce moment car j’ai monté mon niveau d’exigence personnel, j’en attends encore plus des autres ce qui se traduit par le fait que j’emmerde le monde. Mes élèves que j’essaie de tirer vers le haut à coup d’interrogations surprises, d’appels aux parents, mes enfants avec qui je suis intraitable, mon prestataire informatique que j’harcèle, enfin bref, il est temps d’arriver en vacances, nous en sommes à deux semaines et ça va être très très long.

La semaine a été affreuse, je n’ai même pas pu me poser pour écrire, je passe mon temps à courir, dormir, c’est quelques heures sur le canapé parce que ma femme a besoin d’un lit en 140. La plus grosse difficulté du moment c’est indéniablement le travail scolaire de mes enfants, leur attitude de façon générale. On dirait que tout le monde s’est ligué, leurs enseignants qui donnent trois tonnes de boulot, mes gosses qui peinent à apprendre, de la mauvaise volonté évidente, du manque de volonté indéniable mais aussi de réelles difficultés d’apprentissage. On dirait qu’ils tentent de m’achever en étant plus pénible que d’habitude ou c’est moi qui fatigue, certainement les deux. Je ne renonce pas, le travail doit être fait, c’est une question de vie ou de mort, je pense que c’est ici que se joue l’avenir de notre société. On a vu passer cette semaine ceci et c’est riche en enseignements :

Il s’agit d’un enseignant qui avait donné à lire les royaumes du nord de Philip Pullman. On sent la volonté de bien faire, de donner quelque chose de fantasy qui théoriquement devrait plaire aux jeunes. Il se prend un four complet avec la quasi-totalité de sa classe qui ne lit pas le bouquin. Déçu, il imagine un devoir à donner à ses élèves sur « oui-oui ». Ce devoir n’est pas diffusé de façon « publique » mais dans un groupe privé sur facebook, tout est étalé sur la toile. La première chose que cette aventure nous apprend c’est qu’il n’y a rien de privé dès que c’est écrit ou chargé en ligne. Il s’agit ici de quelqu’un qui a diffusé l’information, on est donc face à une volonté humaine de nuire ou de faire monter la dopamine. Le problème humain est évident mais pourtant il faut aussi tenir compte de ce second postulat : aucun système n’est infaillible. L’autre histoire du moment ce sont les 530 millions de dollars de monnaie virtuelle détournée au Japon. On pourrait en profiter pour mettre sur le tapis la problématique des monnaies virtuelles où il est plus facile et moins risqué de casser la banque depuis son fauteuil qu’avec une cagoule, mais c’est le souci dans sa globalité, on fait de l’informatique à outrance quand on ne maîtrise plus rien. Ma première conclusion c’est que le privé sur internet n’existe pas, on finit toujours par être trahi par un algorithme ou un humain.

Chacun a son opinion sur la manière d’agir de l’enseignant ou plutôt sur l’intention, puisque le devoir n’a pas été diffusé. C’est une situation complexe, car personne n’y va de son objectivité, on est dans le sentiment. L’intellectuel qui est persuadé que la lecture c’est la vie, comme le crépi, va expliquer que l’enseignant n’est pas compétent, parce que la lecture c’est beau comme une fleur, comme un coucher de soleil, et que si les enfants n’ont pas lu c’est que l’enseignant n’a pas su créer l’envie, le désir. Un peu caricatural certes, mais c’est en substance le discours que tient notre hiérarchie depuis des années, à savoir que si aujourd’hui cela ne marche plus, c’est que nous ne sommes pas assez bons pour que cela marche. C’est ainsi qu’il est nécessaire, que dis-je, indispensable, de se lancer dans les nouvelles technologies et les nouvelles méthodes d’apprentissage. Cela dit c’est bon pour le commerce, on a vendu des ipads et des salles mobiles comme des petits pains, on a surtout réussi à s’éparpiller dans toutes les directions pour un résultat qu’on connaît, la France s’enfonce dans tous les classements en lien avec l’école. Et encore, dans l’hypothèse où le matériel fonctionne, ce qui n’est pas toujours le cas.

Les rageux du système scolaire et Dieu sait qu’ils sont nombreux les traumatisés par l’école, expliqueront qu’il faut brûler le système qui ne fonctionne plus et pour preuve, on n’arrive pas à faire aimer la lecture. Il est d’ailleurs étonnant de voir que les gens qui rejettent l’école en bloc ont souvent des raisonnements similaires avec ceux qui la font, je ne parle pas des enseignants qui la vivent mais des pédagos qui la fabriquent, une fabrique de l’échec.

Les « mon amour, ma chérie, ma caille » vont demander la tête de l’enseignant, je serai d’ailleurs curieux de voir si l’inspection va réagir, si le ministre va se positionner car il y a vraiment débat. En effet, le devoir peut être considéré comme humiliant, et il ne faut pas humilier les élèves, parce que l’élève c’est le roi, un peu comme le client. Enfin le client c’était à une autre époque.

Et puis il y a les gens qui s’interrogent dont je fais partie. Moi je m’interroge sur la tournure de l’école, car c’est mon quotidien, même mon pain quotidien, sur notre société tout simplement. On va dire à la louche que 20 gamins n’ont pas fait le travail. Pour moi cela veut dire plusieurs choses.

  1. les gamins ne font pas leur travail pour un motif qui peut, qui doit être considéré, mais cela fera partie du questionnement. Néanmoins, à 13 ans, est-ce qu’on peut se permettre de jouer les rebelles ? Est-ce qu’on peut refuser le travail. Comprenez que le refus, c’est bien qu’un enfant refuse certaines choses, qu’il apprenne à dire non. Tous les parents expliquent qu’il faut refuser de monter dans la voiture d’un étranger, par contre je ne crois pas que les parents expliquent qu’il faut refuser le travail. Je ne suis pas d’accord avec les réformes successives, les compétences à la place des notes, je ne suis parfois pas d’accord avec le code de la route et pourtant je l’applique. Si je ne suis pas content avec mon travail, je change de métier ou je me donne les moyens d’essayer de changer mon métier, ce qui n’est pas évident quand on est en bas de l’échelle. C’est certainement d’ailleurs ici que ça bloque profondément, toutes les réformes mises en œuvre le sont par des gens qui ne le vivent pas et vécues par des gens qui ne sont pas consultés. Le dernier exemple en date c’est le rapport Bergé où l’on explique que les enseignants emploient des mots trop compliqués qui perturbent les élèves ou le fait que l’enseignant connaît mal quand il arrive dans le 93 la sociologie du quartier. Amusant, il faudrait donc savoir vendre de la drogue aux pieds des tours et manier la kalash les yeux fermés pour enseigner, on n’est plus dans le décalage, on est dans le fossé.
  2. les gamins ne font pas leur travail, qu’importe le motif, mais le font sans rien craindre. C’est aussi l’un des problèmes de fond de notre métier. Alors que sur l’adulte, la surveillance, la sanction, devient de plus en plus présente, citons ces jours-ci, le bracelet d’Amazon pour savoir où se trouve l’employé à chaque instant, qu’on nous fait tous les jours un peu plus miroiter la peur d’un gendarme permanent pour que chacun fasse ce qu’il a à faire pour contribuer dans la société, l’enfant peut faire ce qu’il veut en toute impunité. Les zéros, ils s’en foutent, les heures de colle ça ne les dérange pas trop, ils ont la capacité à rester les yeux dans le vide, si bien qu’il devient de plus en plus difficile d’atteindre un enfant. Revenons en sur notre cas pratique. Que peut-faire l’enseignant. Travail non rendu zéro, très bien, le prochain bouquin ce sera encore zéro et ainsi de suite. Dans notre système où le redoublement est proscrit, l’élève peut avoir 4 de moyenne, il passera au niveau supérieur, on est loin de Dark Souls. Le prof se pointe pour aller voir le CPE et lui dire qu’il va coller 20 gamins pour travail non fait, le CPE va lui expliquer qu’il est bien gentil mais que si on commence comme ça, il va falloir embaucher des dizaines de surveillants car plus aucun gamin ne fait son travail et c’est ce qui nous amène au point 3.
  3. Les gamins ne font pas leur travail, pour une raison qui peut se discuter, le système scolaire est impuissant mais qu’ont fait les 20 parents des 20 gamins ? Ma fille avait du Robinson à lire, Robinson a été lu, la rédaction sur la suite des aventures de Robinson et de Dimanche a été écrite, je peux vous en parler, ça correspond à mon week-end dernier où mon seul loisir aura été de faire les courses, joie dans la maison éternelle. On peut penser ce qu’on veut de Blanquer mais le texte pour les « devoirs faits » a du sens, il répond au problème des devoirs qui ne sont pas faits. Si on donne du travail, c’est qu’on attend qu’il soit fait, si on donne du travail c’est qu’on se dit peut-être que trois équations en classe n’est pas suffisant pour la maîtrise de l’outil, un peu comme le joueur de tennis qui s’entraîne avant son match. Si le texte de Blanquer a du sens, notamment pour des gens qui ne peuvent pas aider leurs enfants parce qu’ils n’ont pas le niveau scolaire, parce qu’élever seul ses enfants ne laisse pas du temps, quid des gens qui pourraient mais qui ne font pas ? Quid aussi de la responsabilité parentale, celle qui consiste à mettre un coup de pioche dans la télé et le téléphone au fond des toilettes parce que le livre n’a pas été lu. Nous ne pourrons rien faire tant que les parents n’auront pas repris le contrôle de leurs gamins. Et c’est d’ailleurs avec un grand intérêt que j’attends de voir comment va se passer l’amende pour consommation de cannabis. De nombreux jeunes sont consommateurs, que va-t-il se passer quand en masse, ils ne paieront pas les amendes ? Le ministère de la justice expliquera qu’on ne va pas ouvrir des dizaines de prisons à travers la France, si bien que ça passera comme le reste, l’impunité fera son chemin.

Où se trouve la vérité là-dedans ? Certainement au milieu.

Je crois que dans les étapes qui sont évidentes, c’est refaire le lien entre l’école et les parents et même au-delà, réapprendre aux parents à être parents. La dernière fois j’entends une de mes collègues expliquer à une maman que ce n’est plus possible. Le gamin en est à son deuxième jour de stage de raté car il se couche à quatre heures du matin pour jouer à la PS4, il n’est donc pas capable de se lever le matin. Nous trouvons de plus en plus de parents qui nous demandent des solutions quand certaines sont évidentes, mettre la PS4 sur le boncoin. Des parents désarmés car c’est le terme exact, des parents qui ont un enfant, mais qui sont des enfants eux-mêmes, qui peinent à comprendre ce qui est évident. Oui ton gosse à 15 ans ne reste pas devant sa console jusqu’à 4 heures du matin, il doit faire son travail, et toi tu dois veiller à ce qu’il le fasse dans les meilleures conditions possibles. Comme je le précisais plus haut, alors qu’on fait planer le spectre de la peur du gendarme au quotidien, sur la route notamment où l’on fera tout pour sauver le maximum de vie, enfin tout, tout ce qui ne fait pas dépenser des milliards à l’état, rien n’est fait pour rappeler aux parents leur rôle, leurs devoirs, leurs obligations. Mais bon, parler de la suppression des allocations familiales serait trop de droite et surtout insuffisant, l’abandon de la fonction parentale touche toutes les couches de la société, on a des enfants d’ingénieurs livrés à eux-mêmes. L’enfant est semble-t-il plus facile à faire, à imaginer, qu’à gérer dans le quotidien, ce rêve qui devient déception n’a aucun critère social ou intellectuel, toute la société est touchée.

En ce qui concerne le cas de la lecture, qu’on peut étendre à toutes les disciplines, c’est le cœur de métier et là encore c’est n’importe quoi. Faut-il remettre en cause la lecture, l’écriture, pour passer à autre chose ? C’est une question qui mérite d’être posée, mais la réponse devra être accompagnée de la sanction, punition, encadrement, vous prendrez le mot que vous voudrez que doivent apporter les parents. Ce que ne réalisent pas les pédagos qui en toute sincérité, convaincus par leur métier à se crever à la tâche pour inventer de nouvelles méthodes ou courir le monde pour savoir ce qui se fait ailleurs, surtout chez les asiatiques et les scandinaves, c’est que rien ne se fera sans obligation. Depuis des années, nous nivelons le niveau vers le bas, selon la logique suivante. Les élèves ne font pas le boulot, on ne peut pas se retrouver à 4 de moyenne générale, on baisse donc le niveau. Il aurait fallu un élan collectif pour continuer à évaluer de façon juste et ne pas rabaisser le niveau. C’est ce qui est devenu extraordinaire, l’école s’est adaptée aux élèves, les élèves n’ont fait aucun effort. Demain, on considèrerait que l’écrit c’est mort, que la lecture c’est has been, pourquoi pas, on passerait à quelque chose de plus simple cela ne changerait rien, car cela serait encore trop demander aux élèves. Le problème n’est pas le contenu, le problème c’est que le contenu sera toujours moins attractif que les marseillais ou que Fifa 18. Il faut bien imaginer que la pédagogie face aux gens qui sont payés des fortunes pour capter notre attention, il va falloir les embaucher pour qu’ils nous expliquent comment fourguer la dose de dopamine à un gamin qui vient de résoudre une équation.

Il faut apprendre aux enfants à faire, à obéir, car souvent on n’a pas le choix dans la vie. Je viens de faire à manger, les lessives, la vaisselle, le sol, je vais partir faire les courses, mes enfants ne me laissent pas une heure de repos et j’en ai littéralement plein le cul. Je ne tire aucun plaisir de la situation, mais je n’ai pas le choix, c’est une question de devoir. Il ne faut pas non plus tomber dans l’excès inverse qui est celui que j’ai connu élève. Nos parents nous racontaient qu’à l’époque, quand l’enseignant leur en collait une, les parents en mettaient une deuxième le soir. Plus jeune, il ne serait pas venu à l’esprit d’un de nos enseignants d’en venir aux mains, il n’empêche que le travail était fait, l’idée de nous présenter en classe sans avoir fait le travail n’aurait jamais germée dans nos esprits bien dressés. Les enseignants de l’époque à y réfléchir, ne se cassait pas bien la tête, pas de technologie, on se contentait de gratter et d’écouter, une méthode qui a porté ses fruits. Néanmoins dans ce monde qui change tellement vite, dans ce monde où l’école n’est plus un cadre fermé, privilégié, mais la poursuite de la vie des gamins qui est devenue plus importante que tout, leurs petites embrouilles passant largement au-dessus du travail, on ne peut plus reproduire ce qu’on faisait il y a trente ans, sans s’interroger au moins sur les contenus plus que sur la façon de les communiquer. Est-ce que Pythagore a encore du sens en 2018 ? Est-ce qu’il ne faudrait pas enseigner quelque chose de plus utile, de plus concret ?

La situation ne pourra pas évoluer tant qu’on n’aura pas un lien fort entre les familles et les enseignants qui doivent travailler main dans la main, des enseignants prêts à faire des efforts, des parents prêts à prendre leurs responsabilités, une hiérarchie qui écoute enfin ceux qui font vivre les écoles. Il faut écouter les élèves, il faut les observer, être attentif, essayer des choses, car contrairement à ce que pourrait faire croire le rapport Bergé, on n’a pas besoin de fumer des joints de deux mètres pour comprendre le jeune, il suffit simplement de partager son quotidien, ce que nous faisons tous. Le rejet de l’école par nos enfants, il faut l’entendre, pas tout accepter mais le prendre en compte pour refonder l’école de demain. Ce qui est certain c’est que lorsqu’on voit qu’on vise à contractualiser la fonction publique qu’on peine à recruter des enseignants, l’avenir s’annone particulièrement sombre. L’éducation, la formation de nos jeunes, c’est tout simplement préparer ce que sera le monde de demain. Il va être urgent de soit remettre rapidement au cœur des apprentissages la valeur travail, soit penser sérieusement au revenu universel pour des gens qui n’auront jamais travaillé et qui ne voudront pas travailler.