Oui, il faut faire rentrer les enfants

18/06/2020 Non Par cborne

J’ai pris un moment avant de me lancer dans l’écriture de ce billet pour être un peu sûr de pas dire trop de conneries même si on en raconte forcément. Pas évident de faire de la politique dans notre pays, car quelle que soit la décision, elle est contestée, critiquée ou moquée.

  • On fait rentrer les enfants parce que ça arrange bien les parents.
  • On fait rentrer les enfants parce que les parents ont besoin de retourner travailler pour qu’on ne suce pas trop de cailloux.
  • On fait rentrer les enfants pour quinze jours, c’est ridicule, parce que c’est trop tard.

Je peux continuer comme ça pendant des heures, avec tout et son contraire. Cela fait donc désormais deux semaines que j’ai redémarré en présentiel à très faible échelle puisque c’est à raison de 4 heures par semaine, une seule journée. Si pour les élèves de seconde BAC PRO qui viennent en classe ça ne se voit pas trop, pour les quatrièmes c’est dramatique. Le retard accumulé, la perte des habitudes, il faut comprendre que pour certains élèves lorsqu’on arrivera au mois de septembre ce sera quasiment six mois sans école. Six mois sans école, ce n’est pas que le travail scolaire, c’est l’école avec tout ce qu’elle représente. La collectivité, les règles, l’apprentissage, l’ambiance et j’en passe. L’école c’est une seconde famille, une seconde maison, l’école c’est plus qu’apprendre à faire des équations.

Je peux vous garantir qu’à la rentrée, on va tous sortir les rames et pas qu’un peu. Les connaissances manquantes bien sûr, mais aussi les règles de vie de base, se coucher à des heures normales, avoir des obligations, obéir, respecter des consignes, vivre en collectivité, c’est toute une éducation qui à est reprendre, et je pense que le mal est profond. Si on voit des adultes qui souffrent de syndromes post-traumatiques, si on voit des gens qui ne veulent pas se déconfiner, qui remettent leur vie en question, imaginer les séquelles que ça peut représenter chez les gamins. On aura forcément les traumatismes en lien avec la peur de reprendre, mais aussi des entrées en résistance. Nous aurons affaire à des enfants qui refuseront de reprendre le travail car ils auront joué pendant six mois à Fortnite.

Rentrer aujourd’hui ne réglera pas les problèmes mais permettra de fermer une parenthèse qui a été ouverte à la mi-mars et c’est bien plus important que cela puisse paraître malgré l’aspect effectivement ridicule de rentrer pour quinze jours. Il est important pour les enfants d’intégrer l’idée d’un début, la rentrée du mois de septembre, qu’il s’est produit quelque chose mais que cela se finit normalement ou presque. Il est important pour les enfants, pour les enseignants, de pouvoir aussi se dire au-revoir. Cette rentrée qui effectivement coûte un bras, pose plus de soucis matériels qu’elle n’en arrange est un rite de passage qui me semble totalement obligatoire.

Dans mon établissement qui est lycée agricole, la date de clôture des cours était prévue le 26. La moralité c’est que peu d’élèves supplémentaires rentreront la semaine prochaine, encore moins les troisièmes qui ont largement fini le programme. Nos élèves ont été convoqués pour passer l’ASSR2. L’ASSR2 c’est un diplôme de sécurité routière de fin de troisième, comme l’ASSR1 en fin de cinquième, indispensable pour pouvoir présenter le permis de conduire même si vous êtes titulaire du code. À priori, en auto-école, c’est une cinquantaine d’euros, il y avait donc un caractère motivant pour nos élèves de venir à l’école, la quasi-totalité des élèves étaient présents. Ma collègue étant enceinte, c’est moi qui m’y suis collé, je suis le professeur principal caché, le gars qui fait le job sans être payé.

L’idée c’était de faire des entraînements pour les préparer mais aussi de faire des explications sur le calcul des points du brevet des collèges ou encore faire le point sur l’orientation. Comme c’était prévisible, la majorité des enfants qui comptaient partir en apprentissage n’ont pas trouvé de patron, la crise COVID étant passée par là. Et comme chaque année avec des enfants qui jouent la carte d’une confiance mal placée, tellement persuadés qu’ils peuvent se contenter de la parole d’un homme à un instant t, ils n’avaient positionné que ce seul vœu d’apprentissage sans penser à assurer les arrières. J’ai ramassé les noms, les appels aux parents dans l’urgence, le serveur pour l’an prochain est clôturé demain.

La gamine que vous voyez devant en orange, claquettes chaussettes, presque un hommage à mon style bien connu, une barrette en fausses perles dans les cheveux, je lui dis souvent qu’elle l’a volée à Barbie, fait partie de ces enfants qui racontent n’importe quoi avec une conviction totale. On a souvent ce profil d’élèves, des gamins où on met un certain temps pour savoir s’ils se foutent de votre gueule ou si c’est naturel, pour elle c’est naturel. Au premier entraînement elle prend 7 sur 20. Un bus est à l’arrêt, je suis à vélo, qu’est-ce que je fais : je passe rapidement avant qu’il ne redémarre, j’attends, je double sur la droite en passant par le trottoir. Bien évidemment elle passe par la droite sur le trottoir. S’engage alors un grand débat car sûre d’elle et de bonne foi, elle m’explique qu’à vélo tout le monde le fait. Nous sommes alors nombreux à lui expliquer que de nombreuses personnes font n’importe quoi, mais qu’il y a tout de même un code à respecter. Alors évidemment à chaque question, elle nous sort plus ou moins la réponse la plus absurde. Lors d’un entraînement, on voit un scooter se garer sur une place handicapée, on entend les murmures amusés des autres gosses qui disent son prénom.

Ça c’est l’école. Et c’est à ce moment que tu souris derrière ton masque, que dans cette situation où tout est anormal, on retrouve la normalité. Les gosses dans la cours de récré te disent qu’ils ont grandi, viennent te raconter ce qu’ils ont fait ce qu’ils vont faire, les surveillants s’époumonent pour leur faire respecter les consignes de sécurité quand ils se serrent tous d’un côté, pendant que d’autres se courent après pour se taper sur la gueule. La semaine prochaine ma fille reprendra l’école, ce sera la dernière fois qu’elle mettra les pieds au collège. Je suis content qu’elle ne reste pas sur une fausse fin, qu’elle puisse dire au revoir à certains de ses enseignants qui ont pu la suivre pendant quatre ans, à ses camarades de classe qu’elle ne reverra plus. Oui, c’est bien plus important que ce qu’on peut penser pour nos enfants de fermer cette parenthèse même si elle doit s’ouvrir dans une deuxième vague quelque temps plus tard.

Ne croyez pas ce que vous pourriez lire à gauche ou à droite et écoutez l’expert, cette reprise est importante pour nous tous, et pas que pour les parents puissent retourner bosser, elle est importante pour les élèves, pour les enseignants pour tous ceux qui font l’école et qui la vivent.

Lorsqu’on fera les bilans, il sera bien sûr trop tard, on commence déjà tous à oublier, certainement grâce à cette rentrée surprise, il faudra se souvenir qu’on nous aura pas aidé, et que le décrochage scolaire a été principalement engendré par nos dirigeants. Si j’ai tendance à une certaine forme d’indulgence dans la gestion de la crise, parce que personne ne pouvait s’attendre à ça, la gestion du volet éducatif a été catastrophique à partir du moment où on nous a retiré la notation. Comme je vous l’ai écrit plus haut, certains enfants auront pris des habitudes de défiance face au système. Certains enfants très sérieux, qui rendent tous les devoirs, ont à un instant t fait le choix d’arrêter de travailler. C’est d’une gravité qu’on n’imagine pas. La triche on connaît, le travail non fait aussi, mais c’est une chose honteuse, qu’on essaie de dissimuler, en tentant la chance ou le talent pour ne pas que ça se voit. Ici c’est en toute impunité, c’est comme le voleur qui ferait son délit devant le gendarme, sans d’ailleurs que celui-ci puisse faire quoi que ce soit. Vous verrez d’ailleurs à la rentrée que la bienveillance professorale passera à la trappe dès la rentrée, le prof il en a gros, il a travaillé comme un chien, s’est fait encore craché à la gueule en se faisant traiter de faignasse, je vous garantis que les heures de colle ça démarre le premier mercredi du mois de septembre. Discours tenu ce matin à trois de mes élèves que j’aurais l’an prochain et qui ont tiré au flanc.

Bien évidemment la culpabilité est aussi celle des parents qui auront laissé faire, sauf que le décrochage s’est observé clairement au déconfinement. Il serait donc facile de faire porter le chapeau seulement aux parents. En effet, pour avoir eu pas mal de monde au téléphone, il est apparu que lorsqu’il a fallu partir travailler et faire confiance à son 14 ans pour qu’il bosse seul, les choses sont bien évidemment devenues beaucoup plus compliquées. On aura vu réellement le meilleur comme le pire, les profs décrocheurs n’ont pas été une légende urbaine, et de nombreux comptes sont à solder entre nous. Un linge sale qui s’est souvent lavé sur les réseaux sociaux, je suis content de ne plus en être pour éviter de le voir.

J’ai envie pour ma part de retenir que ma pédagogie va certainement changer sur de nombreux points, mais aussi mes contacts auprès des parents. C’est certainement une vision qui aura aussi changé pour beaucoup d’entre eux je pense, le professeur n’est plus dans une tour d’ivoire totalement inaccessible, il est quelqu’un qu’on peut contacter pour régler des problèmes sans forcément se faire stigmatiser.

Mais tout ça, ce n’est pas du contenu pédagogique, ce n’est pas du cours à fabriquer, ce sont des habitudes, de l’organisation, que je devrais mettre en place à la rentrée. Pour l’heure, au jour le jour, puisque c’est ainsi que nous vivons, je règle les problèmes du quotidien comme une convocation de dernière minute pour aller signer le papier du BEP de mon fils. Il est temps que cela s’arrête quand tout pourrait recommencer, même si les « secondes vagues » qui apparaissent dans certains pays contrastent avec les vacanciers qui arrivent en masse chez moi. La valse des campings cars et des véhicules immatriculés de l’étranger, comprendre tout ce qui est en dehors de l’Occitanie est lancée. Pour l’instant je n’ai pas mis les pieds à la mer, mon parasol m’attend avec impatience, je m’occupe en vidant de la terre, en faisant des coffrages les plus borniens possibles et en jouant à la PS4.