Nous nous désaimerons

26/06/2020 Non Par cborne

J’ai réalisé mardi ma dernière journée de face-à-face élèves avec quelques quatrièmes. Leur niveau est catastrophique et ça n’a pas de rapport avec le confinement. Si dans mon établissement la reprise n’a pas été un succès ce qui s’explique en partie du fait que nous soyons lycée, le déconfinement scolaire malgré ses trop nombreux rebondissements reste un succès. J’ai quelques collègues qui bataillent avec l’établissement scolaire pour faire reprendre leur enfant, les places sont chères.

Il y a tout de même une première réflexion à faire et pas forcément celle à laquelle on pense, la reconquête du mois de juin annoncée depuis des années mais jamais sans réussite. Imaginez tout de même, nous sommes à la fin du mois de juin, les parents se battent pour mettre leurs enfants à l’école, les élèves travaillent sans rechigner, ça laisse rêveur. En même temps, les enseignants sont dans le stress avec la lumière « programme à finir » qui clignote en boucle dans la tête ce qui évite les traditionnels avengers de fin d’année. De l’autre côté, on s’est arrangé pour que les enseignants soient présents puisqu’il n’y a pas de convocation aux corrections ou presque, quelques harmonisations pour qu’on puisse arriver au taux de 98% de réussite au BAC. Oui c’est pas l’année à redoubler avec la réforme du BAC, et puis quelle importance, parcoursup fera le reste. Ce qui fait sourire ici et comme beaucoup l’annoncent, il n’y aura pas de monde de demain. La proposition de rouler à 110 km/h qui ferait baisser de 20% les émissions de CO2, qui serait dans l’air du temps, on irait moins vite, vous aurez la retour des gilets jaunes dans la rue. Les mêmes qui gueulent aujourd’hui pour remettre leur enfant à l’école sont ceux qui leur feront stopper l’école au dix juin l’année prochaine.

Qui aurait pu prévoir que le déconfinement se passerait sans encombre ? Pas moi, je l’ai déjà dit dans un billet. Certainement pas la presse et c’est certainement mon gros point de désamour du moment. Si on regarde les journaux, on voit que la menace du Corona plane sur nous, on va tous re-mourir. On annonçait que remettre les gamins dans le système scolaire c’était une folie, on annonce en ce moment que le fameux R0 est en train de franchir la barre dangereuse des 1 notamment en Occitanie, et pourtant quand on regarde les chiffres qu’on veut bien nous donner, il apparaît que le nombre de réanimations et d’hospitalisations continue de diminuer, comme si la maladie disparaissait. Bien évidemment si on regarde la presse internationale, on voit bien que la maladie ne disparaît pas, mais qui croire ?

Le problème de fond, c’est que dans ce monde nouveau, on aurait espéré une information qui va moins vite, une information plus posée, une information surtout plus crédible. À force de dire tout et son contraire, de jouer à faire peur, car la peur maintient le téléspectateur devant son écran, on peine un peu à faire la différence entre une théorie du complot d’un réseau social et le journal. Finalement, c’est peut-être le journal de Jean-Pierre Pernaut ou les éditions régionales de France 3 qu’il faut suivre. Il y a plus de crédibilité dans un reportage sur la fabrication des tripoux et des bleus de travail, que dans le traitement de la crise du Covid.

Si depuis longtemps on a compris que trop s’informer était une mauvaise chose, la crise du Covid aura enfoncé le clou mais aura soulevé un nouveau problème, comment bien s’informer. Quand on explique à nos élèves qu’il faut rester curieux, qu’il faut s’informer, qu’il faut multiplier les sources, je suis dans l’incapacité de leur indiquer une source sérieuse. La seule source sérieuse en ce moment c’est celle qui dirait, on ne sait pas, c’est celle qui dirait que le retour à l’école des gosses même si c’est pour quinze jours, est plutôt un succès.

Ma rupture avec l’informatique aura certainement été aussi accentuée avec cette crise du Covid. J’ai une maman qui est venue rapporter les livres de sa fille et qui m’a remercié pour tout, le fait de m’être activé sur le net, les vidéos que je vais continuer pendant l’année scolaire. Elle m’évoquait les limites de la visio, elle me racontait qu’elle avait surpris sa fille pendant une visio, le son coupé, l’ordinateur allumé, en train de regarder son téléphone.

Je pense qu’on a vraiment atteint les limites de l’outil, en corrélation avec l’autonomie des enfants. Ce que décrit cette dame, je l’ai vécu avec ma fille, qui faisait autre chose en écoutant l’enseignant en toile de fond. Même si on sait que cette génération a la capacité de faire plusieurs choses en même temps, de mal faire plusieurs choses en même temps, la classe rend tout de même difficile l’échappatoire. J’évoquais la défiance des enfants face au système et la rupture qu’a pu créer la crise Covid, le télétravail aura été une belle lame à double tranchant. La sensation de faire le travail, mais pas mieux qu’une vidéo Youtube, tant l’interactivité est limitée. Enfants qui coupent les micros, l’absence des regards, l’absence des corps, à l’heure actuelle, rien ne remplace la salle de classe. Je ne rejette pas les outils, dans le cadre d’explications individuelles, ça a dépanné plus d’une fois, mais c’est un mauvais outil de groupe, en tout cas avec un jeune public.

L’informatique n’aura donc pas sauvé ce monde, et ceux qui auront pu réussir à maintenir le système sont les GAFAM. Le logiciel libre aura été le grand absent de cette crise, il sera certainement le grand perdant. Je pense qu’on aura aura le libre amateur au profit d’une informatique robuste et professionnelle. On en vient même à réfléchir à la sécurité informatique, le truc dont tout le monde se fout. Les prestataires informatiques certainement à l’instar des vitriers qui se rappelleront cette année folle où ils auront mis du verre et du plexiglas sur toutes les caisses de France, ont leur carnet de commande plein et ne savent plus où donner de la tête. On se doute que ce n’est pas vers des solutions de bricolo qu’ils vont se lancer, et qu’on mettra bien du Microsoft à tous les étages. On se doute aussi que si vous n’êtes pas contents, il y a 20 clients qui attendent derrière et qui seront moins pénibles. Les solutions dans les nuages vont s’accentuer, logique, demain on va tous télé-travailler, on se prend déjà à rêver de le faire depuis sa maison à la campagne, ici ou ailleurs. Pour cela il faut de la mobilité, ordinateur portable et solutions accessibles depuis n’importe où, du cloud et encore du cloud.

Dans ce contexte, le poste de travail apparaît réellement secondaire, inutile. Un navigateur internet ou presque et en voiture Simone. Je suis encore sous Elementary pour vous écrire ce billet, ça ne va pas durer, je vais retourner sous Windows 10. Mon désamour pour le bureau Linux n’a pas eu besoin d’attendre la crise Covid et se situe certainement ailleurs. Petit historique rapide.

Il est apparu avec les années, que vouloir mettre tout le monde sous Linux est une erreur. Mon beau père est encore sous Linux, et c’est finalement peut-être le dernier qui restera. À cliquer partout, et faire n’importe quoi, Linux est réellement salvateur dans ce cas. Il aurait déjà contaminé sa machine cinquante fois. Mes gosses sous Linux, une limitation sur certains logiciels, mon fils pour ses logiciels métier en électricité c’est Windows, ma fille aura l’ordinateur de la région l’an prochain ce sera Windows aussi. Je crois que je me suis fourvoyé pendant de nombreuses années en pensant que j’allais rendre le monde meilleur en mettant des Linux chez les gens. Avec quelques alertes de santé dans les dernières années, ou quelques intempéries qui auraient pu me noyer dans l’Aude, si j’étais mort en laissant un parc Linuxien à domicile, j’aurais rajouté de la complexité à la complexité. Le bureau Linux, l’informatique « complexe » qui consiste à mettre des petits serveurs à domicile pour réaliser tout un tas de tâches, c’est bon pour les gens seuls ou les immortels.

D’un point de vue professionnel, Linux aura permis d’avoir à faible coût des clients pour se connecter au serveur TSE Windows. À 20 € le poste sous Debian, il aura été aisé de monter des salles informatiques à pas cher. Néanmoins ce n’est pas une solution d’avenir. La crise Covid a montré quelque chose, les gosses ne savent pas utiliser le matériel donné par la région, à savoir leur ordinateur portable. La salle informatique c’est la facilité de l’informaticien, mais la faiblesse de la pédagogie, et accessoirement de la confiance en l’humanité. Quand vous faites cours en salle informatique, vous savez que chaque élève a son poste de travail. Si demain vous demandez aux élèves de venir avec l’ordinateur portable, on sait que ça va devenir compliqué. Les dalles cassées, les ordinateurs vérolés, le manque d’entretien, font qu’on prend le risque d’avoir une bonne partie des élèves qui ne pourront pas faire la séance et pourtant il faut le faire même s’il faut sanctionner derrière ou prévoir des ordinateurs de passe. Plus on va créer le besoin plus les gosses prendront soin de l’appareil. Mais pour ça il faut créer le besoin.

À l’instar de la sphère familiale où il ne fait pas bon mourir, j’ai dû installer plus de 120 postes sous Debian au lycée dont je ne m’occupe plus de façon théorique, n’ayant plus de responsabilités informatiques. Seulement, le prestataire ne sait / ne veut pas faire, mon collègue d’informatique qui est désormais « responsable » part du principe que tant que ça marche pas de souci, même si les versions de Debian ne sont pas à jour. C’est peut-être lui qui a raison de ne pas se poser de questions et réagir quand le système est par terre. Je suis donc coupable d’avoir mis des systèmes pas cher mais que personne ne veut, ne peut entretenir, et comme je suis un débile qui culpabilise, je vais certainement faire le nécessaire, pour rien bien sûr.

Le début d’une passion dont le feu est éteint par de nombreux passages de canadair.

Si pendant des années, le fait d’avoir bricolé de l’informatique m’a permis d’avoir des opportunités, du travail, aujourd’hui je suis dans une situation de régression. Je lisais l’article de utux qui a douze ans de moins que moi, qui est du métier, qui racontait comment il avait eu du mal à se mettre à Kubernetes. J’écris depuis des années que l’informatique est de plus en plus complexe, si vous rajoutez le manque d’envie de ma part, un écœurement, bricoler un bureau Linux pour dire qu’on est sur Linux, ça n’a pas de sens.

Le champ des possibles en informatique s’est franchement restreint à l’instar d’ailleurs des solutions libres pour monsieur et madame tout le monde. Aujourd’hui faire du libre pour un particulier, c’est entretenir un serveur Nextcloud et avoir un bureau Linux dans une distribution de son choix. Est-ce que ça a vraiment du sens ? Est-ce que ça change quelque chose ? Si de façon évidente je paye un hébergeur Nextcloud, oui, je fais vivre une société qui vit du libre comme si je participe à la remontée d’anomalies. Mais la philosophie dans tout ça ? La philosophie est passée à la trappe depuis des années, je pense que c’est avec la mort de FirefoxOS. Cela peut vous paraître étonnant comme raisonnement, mais pour ma part, avec une utilisation indispensable d’un appareil Google au quotidien, sachant que je refuse de revenir à un téléphone classique, la guerre est définitivement perdue. C’est exactement pareil que de fabriquer sa propre électricité à la maison avec une éolienne mais de continuer d’aller bosser en diesel parce qu’on n’a pas vraiment le choix. Alors effectivement le choix on l’a toujours, je peux effectivement revenir au téléphone à touche. Il y a quelques années ça aurait été peut-être le cas, à une époque où j’avais encore des convictions, ce qui n’est plus du tout le cas.

Et si on fait désormais abstraction totalement de la philosophie pour ne réfléchir qu’à la pratique, qu’à l’utilisation quotidienne. À une époque, je vous aurais dit que ma machine de pauvre n’aurait pas supporté Windows, que le bureau Linux par sa légèreté me permet de prolonger la vie de mon ordinateur. J’ai payé 70 € une tour en i3 avec 8 Go de RAM pour ma belle sœur, entre les frais de port, le SSD que je rajoute, on est à 110 € la machine. Dernièrement j’ai acheté chez Tony pour ma collègue un ordinateur portable en i5 de chez Lenovo, 8 Go de RAM, 240 de SSD, pour 180 €. Mon htop m’indique que j’ai une consommation de 7 Go de RAM alors que je n’ai pas tant de choses d’ouvertes, j’ai de plus en plus la sensation qu’en termes de performances, le système de Microsoft fait jeu égal avec Linux ou même qu’il est plus léger. Entre des performances qui sont désormais très discutables pour l’OS, des prix d’ordinateurs d’occasion tout à fait raisonnable, l’acharnement thérapeutique sur une machine de 15 ans, ou choisir Linux parce que c’est plus léger n’a pas vraiment de sens. À la décharge du manchot, c’est le navigateur qui fait la différence.

Que reste-t-il quand on a fait abstraction de l’éthique, de la technique ? Il reste la sécurité. Effectivement, un ordinateur sur Windows 10 c’est un ordinateur qui communique avec Microsoft, c’est un ordinateur qui est une cible, plus qu’avoir une machine chez les 2% d’utilisateurs de Linux. Pour la première partie, avoir un téléphone chez Google, c’est déjà donner beaucoup, un peu plus, un peu moins, quelle importance ? En ce qui concerne la sécurité, à part la crise du Sasser en 2001, je n’ai pas vu grand-chose.

Ne voyez pas dans ce message une justification, mais bien une explication de parcours, un partage d’expérience comme c’est toujours le cas sur ce blog. Je fais mes 45 ans au mois de juillet, et à chaque âge ses passions. Un peu comme le gars qui a trente ans et qui se débarrasse de sa collection de statuettes de mangas, on finit parfois par tourner la page et ce qui paraissait important devient futile. Ça me fait penser au vide-grenier à côté de chez moi où un type vendait l’intégralité d’une collection de Johnny.

Si j’ai bon espoir de gérer mon informatique personnelle pendant de nombreuses années, si je continue de m’intéresser, je sors totalement de la peur de manquer quelque chose. De la même manière, je pense avoir fait le tour du bureau Linux, et je peux aujourd’hui dire qu’il ne m’apporte aucun bonheur, plus de contraintes que de plaisir.

La fin de l’année est encore très mouvementée, nous vivons au jour le jour avec des informations de dernière minute, des réunions qui apparaissent pour le jour de la sortie, je vais certainement attendre la première semaine de vacances pour réaliser ma bascule sous Windows 10.