Ni la fin du monde, ni le changement c’est maintenant.

22/05/2020 Non Par cborne

La fin du monde telle que je l’attendais avec la seconde vague n’est pour l’instant pas arrivée. Ce n’est pourtant pas la faute aux gens d’y mettre toute la bonne volonté du monde pour chopper la chtouille. On a découvert qu’il y avait beaucoup de gens qui vivaient à moins de 100 km de chez nous, des gens qui vivent à 300 km aussi. Certainement des gens qui ont de gros problèmes de géographie. Ah bon monsieur l’agent ? Toulouse est à 170 km de Saint-Pierre la Mer ? Même à vol d’oiseau ? Et un gros oiseau qui prendrait des raccourcis ? Paris pas à 100 km de la Méditerranée ? Pas possible, si on m’avait dit …

Bien évidemment le manque de civisme chez moi ne s’arrête pas à des petits problèmes de géographie. Il apparaît que lorsqu’on demande d’appliquer la règle absurde qui dit que la plage c’est réservé au sport et donc que tu t’assois pas sur la serviette, on ne s’étonnera pas de la désobéissance que j’aurais presque envie d’approuver. Il est très difficile de faire accepter les règles à la con, celle-ci est typique. Le gars a le droit de pêcher assis, les gens n’ont pas le droit de rester sur leur serviette. On ne s’interroge pas sur la distanciation sociale dans les transports en commun, ou dans le rayon fruits et légumes d’un hyper, mais la plage et ses grands espaces, ne seraient pas gérables.

Alors quand on sait que les gens ont repris leurs bonnes vieilles habitudes, la bise et la poignée de main en moins qui emmerdaient tout le monde, et de voir le nombre de cas décroître, on a envie d’imaginer comme dans un scénario de film catastrophe que le virus va partir comme il est venu. On va peut-être miser sur une seconde vague qui arriverait au mois de novembre, personne a l’heure actuelle n’est capable de faire un pronostic.

Le déconfinement a eu des effets catastrophiques, pas d’un point de vue sanitaire mais éducatif. J’ai dans le courant de la semaine dernière envoyé un message aux parents de mes élèves de seconde pour dire que je jetais l’éponge et que désormais me rendait le travail qui voulait. Avec le déconfinement, des parents ont repris le chemin du travail, faisant confiance à leur gosse pour qu’il fasse le job. Avec le déconfinement, les gosses livrés à eux-mêmes reprennent leurs vieux travers, manque d’autonomie, aller chez le copain, la copine, traîner, mentir sur ce qui a été fait ou non. Oui, tu peux avoir 17 ans et avoir encore besoin d’un flic parce que tu n’as pas compris la vie.

Des élèves déconfinés

L’absence de notes ou de compétences, ou disons de toute forme d’indicateurs qui permet de voir où en est le gosse, pour lui et ses parents, aura signé l’arrêt de mort de cette année scolaire 2019-2020. Sur le message envoyé, un message explicite pour dire que je prenais les retards, le travail négligé, l’absence complète de questions ou même parfois le non rendu comme un manque de respect. C’était un message fort, un message qui doit interpeller, c’était le but. À peine un quart des parents a réagi pour m’interroger quant aux productions de leur enfant.

Au bout d’un moment, on ne peut pas faire le travail à la place des enfants qui ne perçoivent pas l’importance de l’autonomie, de la relation à l’adulte, et j’en passe, de l’autre on ne peut faire le travail à la place des parents. Tu as un prof consciencieux, le gars qui fait le job, le gars qui communique régulièrement qui envoie un message pour dire qu’il est écœuré, tu es interpellé, tu questionnes, tu demandes, tu vas à la source, tu envoies un message pour savoir où ça en est.

L’absence de communication dans l’équipe et de réunions que nous ne faisions déjà pas en présentiel prend un tournant dramatique, nous vivons tous dans l’isolement sans pouvoir appliquer de stratégie commune. Je sais que ma collègue d’anglais était verte quand elle a reçu le travail demandé en espagnol parce que la gosse s’en fout tellement qu’elle ne s’interroge pas sur la langue de l’exercice. Si je ne communique pas avec certains collègues qui se comptent sur les doigts d’une main, je fais voguer mon navire tout seul ce qui est contraire à la notion d’équipe pédagogique qui n’existe plus. Tout le monde a donc fini par jeter l’éponge, désormais tout le monde s’en fout.

D’un naturel plutôt pessimiste ou objectif, j’ai envie de me dire qu’il sera difficile de faire une rentrée traditionnelle au mois de septembre. Comme je l’ai écrit la dernière fois, cette reprise au mois de mai ne serait que l’entraînement pour la rentrée du mois de septembre. Et pourtant, alors qu’on nous dit que le virus tient la forme en été, de voir les gens faire n’importe quoi, combiné à une baisse significative des chiffres laisse penser que d’ici peu de temps à ce rythme, le virus sera derrière nous. Il est certain qu’il vaudrait mieux, car à la vue de la reprise catastrophique où le gouvernement a totalement raté sa cible, avec les gosses qu’on voulait voir revenir qui sont encore chez eux ou à traîner dans les rues, si septembre ne se déroule pas de façon « normale » on va perdre de façon plus ou moins complète un bon nombre d’enfants.

Mais oui je l’ai fait mon devoir de maths, mais j’ai plus de connexion internet c’est pour ça

Je dois reconnaître que je suis lassé par cette situation qui aurait pu être largement plus bénéfique et qui sera certainement une parenthèse avant un retour à la vie d’avant. Qu’ont fait les français pendant le confinement, avec ce temps libre après lequel ils courent ? Regarder plus la télé.

Alors qu’on a la possibilité de mettre un point précis sur les dysfonctionnements des uns et des autres, de réorganiser certaines réunions en télé-travail, rien n’avance. Hypocrisie, mensonge, pour justifier qu’on n’a pas fait le job, pour justifier que c’est compliqué, quand des gens réclament une véritable réflexion sur le changement, je me dis que tout ça n’aura servi à rien dans la tête des gens. Quand des gens disent que le confinement aura changé leur vie, j’ai beaucoup de mal à y croire.

J’annonçais que je posais ma mutation pour partir sur Narbonne, à priori c’est mort. Il faut dire que c’est assez mal engagé pour le personnel du ministère de l’agriculture qui quel que soit son motif passe derrière les gens de l’éducation nationale. La faute à pas de chance, une collègue m’est passée devant, elle peut avoir moins d’expérience que moi ça ne change rien, elle est de l’éducation nationale, moi de l’agricole, bande de racistes. Je vais donc signer pour une année de plus dans mon établissement et je dois le dire c’est sans joie aucune. Il me sera difficile de retourner au contact avec certaines personnes, faire comme si de rien n’était. Encore heureux que la bise et la poignée de main sont terminés. Les profs principaux qui n’auront pas donné signe de vie pendant plusieurs mois et du côté des élèves pour assurer les orientations et du côté des profs pour savoir comment ça se passe, ceux qui n’auront rien donné comme boulot et j’en passe. Bien évidemment, c’est une période qui est propice au jugement et il m’est difficile de me refaire.

Néanmoins, de la même manière que je prévoyais l’apocalypse pour cette reprise du 11 mai, il est fort à parier que je me sois trompé et que je me suis trompé aussi sur moi-même. La coupure avec les réseaux sociaux dans lesquels je voyais mes élèves, mes anciens élèves et mes collègues a finalement un effet salvateur qui permet de casser un lien qui n’a pas grand-chose de sincère. C’est une expérience sociale que j’invite tout un chacun à faire, coupez-vous du monde tel que nous le connaissons des réseaux sociaux traditionnels pour voir qui vous enverra un mail ou un SMS. Cela permet de faire du tri dans ses relations.

Je me rends compte que je suis en train de changer, d’infléchir certaines positions, encore une fois. Si au départ ça me rendait malade d’avoir des élèves qui ne rendaient pas le travail, aujourd’hui je m’en tamponne et je prends le problème à l’envers. J’ai fait le maximum de mon côté, si les enfants et leurs familles s’en foutent, je n’ai aucun moyen de pression, de faire levier. À la sortie c’est moi qui me rends malade. Je préfère consacrer mon énergie à ceux qui veulent, et c’est valable pour tous les domaines. Les gens qui me contactent pour prendre de mes nouvelles, mes véritables amis, tout comme les élèves qui sont encore au turbin. J’ai passé une bonne partie de mon dimanche après-midi à débloquer une élève sur Python, je suis content d’avoir pu répondre présent à son appel. J’apprends à fermer les yeux, tourner la tête, mais ce n’est certainement pas pour cela que je serais laxiste. Les appréciations que je mettrais au troisième trimestre seront dures pour ceux qui n’ont pas fait le travail, l’enseignant que je serais en septembre prochain sera largement plus intransigeant que les dernières années. La fête est finie, la fausse bienveillance aussi, la culpabilité, la compassion, pas de quartier.

En cette journée, comme je l’ai écrit auparavant, je n’ai pas changé grand-chose à mes habitudes. Mon épouse voulait faire quelques magasins, je pense qu’elle en sera dégoûtée pendant un moment. Ce qui est symptomatique de cette période c’est le ridicule et le long. Dans un magasin de sport, j’écoute avec perplexité le discours du vendeur qui explique qu’on fait reposer les vêtements et les paires de chaussures pendant 24 heures après contact avec le client. Bien évidemment le premier réflexe c’est de se demander d’où sort le 24 heures, peut-être une théorie soufflée par le professeur Raoult mais surtout de se demander comment ça peut être viable. D’une paire de chaussure à l’autre, ma taille varie du 43 au 45. Cela veut dire que pour une paire que j’essaie c’est potentiellement trois paires que je passe. Pour satisfaire la demande des clients, il faudrait imaginer des stocks franchement conséquents. Je ne vois pas dire au client, désolé votre taille repose pendant 24 heures passez demain, ou encore mettre un coup de nettoyage approfondi pour que vous puissiez essayer les chaussures. Chez Electrodepot, mon épouse voulait des torchons, ne réfléchissez même pas sur le côté bizarre, je le partage. J’avais des appareils électroniques qui ne fonctionnaient plus. Port du masque obligatoire, mais la distance sociale n’était bien sûr pas respectée. Le magasin dépouillé, les rayons étaient vides, on en vient à se dire que comme la majorité des produits sont fabriqués en Asie, ceci explique certainement cela. La reprise économique c’est certainement pas pour tout de suite, et encore moins dans ces conditions, ma femme m’a dit qu’elle allait acheter sur internet. Chassez le naturel …

Le second tour des élections qui s’approche, l’insouciance qui est de retour, les grands débats philosophiques autour du monde de demain s’éloignent doucement en même temps que les températures augmentent et que le nombre de morts diminuent. On ne mourra donc pas du COVID, pas tous, un avertissement de mère nature parmi tous les autres qu’on n’aura pas entendu jusqu’au prochain qui nous sera fatal. Je sais que pour ma part, je ne m’attendais pas à vivre ça, j’ai tendance à me dire que tout est désormais possible dans le mauvais, plus que dans le bon. Il me paraît évident que notre espèce est condamnée à mourir, elle a appuyée toute seule sur le bouton de la guillotine.

Au niveau de mon établissement et dans l’attente de la confirmation du ministre qui devrait donner un avis à la fin du mois de mai, une reprise s’annoncerait pour le 4 juin. On imagine qu’il n’y aura pas grand monde ou presque. Nous comprenons ici que lorsque les plus jeunes ont 13 ans, ce n’est plus une histoire de s’occuper d’eux dans la journée de peur qu’ils mettent le feu à la maison. Ceux que les parents ne supportent plus, ou qu’ils n’arrivent pas à faire travailler, un soubresaut peut-être de conscience après avoir vu son gamin ne rien faire pendant des mois. Ceux qui ont l’espoir de retrouver leur camarade et qui vont vite déchanter dans la chaleur avec un masque sur la tête. Car il y aura certainement dans les franches rigolades de l’été, une interrogation sur la climatisation qui pourrait brasser de l’air contaminé.

Je continue donc à ce rythme, pour les quelques gamins qui travaillent encore, il y en a, dans cette situation que je trouve de plus en plus inconfortable où l’on aimerait mettre tout le monde en vacances pour cesser enfin ce simulacre d’école.