Nécessité fait loi

29/05/2018 Non Par cborne

Notre histoire commence avec cet article de Cascador, il est tellement court que je pourrai le mettre en entier plutôt que de mettre un morceau choisi. Je vais quand même faire mon effort et même rajouter qu’il n’y a pas que la taille qui compte, la preuve, son article fait réfléchir. Je cite :

j’ai progressé, toutes les familles Dupuis-Morizeau que je connais non. Toujours personne qui comprend la nécessité d’un bon antivirus sur Windows, toujours personne qui sait faire des sauvegardes correctement, toujours personne qui a un minimum d’hygiène informatique. Ils s’en foutent, ils ne comprennent pas, ils ne cherchent pas à comprendre… même pas à apprendre.

Les informaticiens, geeks, bidouilleurs, hackers, gens qui s’informent sont à des années-lumière du grand public maintenant. La masse n’a pas suivi, elle n’a rien appris alors que tout le monde sait, voit et reconnaît la place que prend le numérique dans nos vies : blockchain et crypto-monnaie, web et application, smartphone et tablette, conteneurisation et virtualisation, cloud et auto-hébergement, IA et robots, internet des objets, voitures autonomes et objets connectés, réalité virtuelle, chiffrement, données personnelles et surveillance, algorithme, bureautique…

Il faut qu’ils se noient pour comprendre qu’ils doivent apprendre à nager. On en est là.

Le problème parfois des articles trop courts c’est qu’on ne fait pas forcément le tour de la question qu’on pose. A part une personne dans mon entourage qui est l’enseignant qui a repris la salle informatique de mon ancien établissement personne n’a progressé, il faudrait peut-être se poser la question pourquoi et encore faudrait-il se poser la question de ce qu’on appelle progresser. Si je prends mon cas personnel, j’ai indéniablement progressé durant toutes ces années, dans le hardware, le software, dans la culture informatique, la compréhension et la philosophie, mais je note deux tendances lourdes que j’ai déjà évoquées dans ce blog : l’informatique telle que nous la pratiquons est en train de quitter le grand public pour devenir un outil professionnel. J’ai passé des années à créer le besoin quand finalement je n’en avais certainement pas besoin et c’est certainement ici l’une des plus lourdes erreurs du logiciel libre.

OVH arrête Hubic pour le grand public, ce ne sera pas le dernier. OVH leader français de l’hébergement, une énorme boîte n’arrive pas à s’en sortir avec le grand public. On pourra dire que ce n’est pas une grande perte, que c’était tout pourri mais cela signifie quelque chose de profond. A l’heure actuelle on nous serine à grands coups de RGPD, on essaie de faire passer le concept de données privées, de GAFAM, de l’importance d’avoir des acteurs français, ça ne marche pas. Pourquoi ? Tout simplement parce que ces concepts ne sont pas compris et que tout le monde s’en fout. Au lycée c’est assez probant d’ailleurs, alors que je bataille pour que tout le monde utilise le onedrive, institutionnel chez nous puisque nous payons Microsoft pour des solutions professionnelles, nombreux sont ceux qui utilisent gdrive. La logique est simple, ils utilisent un téléphone Android dans lequel ils ont tout, il n’est pas illogique pour eux d’utiliser l’ensemble des services. Sans vouloir jouer les vieux lourds, la centralisation est toujours au cœur de la réussite, tout ce qui fait multiplier les logiciels pour les utilisateurs lambda c’est une perte de temps, de souplesse et de facilité, donc ils ne font pas. Des annonces de ce type, je peux vous en sortir treize à la douzaine, je lisais par exemple cet article : En 2018, Windows est mort à la maison et nul ne s’en soucie. L’article est trop tranché, mais il reflète une partie de la réalité, les gens délaissent l’ordinateur pour le smartphone. Dernièrement on a vu le PDG de twitter faire une annonce un peu provoc pour dire qu’il faisait tout de son smartphone, pour certaines personnes c’est de plus en plus le cas, contrairement au PDG de twitter, enfin je l’espère pour la société, on peut considérer que ces gens sont uniquement des consommateurs.

Car mine de rien, pas pour moi, pas pour vous, mais pour de plus en plus de gens, l’informatique ça commence de plus en plus à ressembler à ça :

Ce n’est pas péjoratif, c’est un fait. La journée de l’utilisateur lambda c’est de faire des photos, regarder des vidéos sur Youtube, faire des likes. Il est plus facile de le faire depuis un smartphone que depuis l’ordinateur. L’article évoque les tablettes, c’est dire que l’article est quand même à revoir, elles se prennent un four depuis des années maintenant, la seule utilité qu’on a trouvé c’est la lecture. Il y a un point que soulève l’auteur et qui est intéressant c’est celui qui explique que désormais pour le professionnel, l’ordinateur c’est le portable que donne la société, et je pense que c’est important de le noter. J’ai plusieurs collègues qui sont dans cette démarche et les raisons sont simples : ils n’ont plus à se soucier de l’entretien de la machine puisque le technicien de la boîte (moi) le fait à leur place. L’ordinateur n’est qu’un outil de travail pour eux, ils n’ont pas d’autre utilité que le quotidien, taper des cours, cahier de texte numérique etc … Ils peuvent en avoir une utilisation privée mais elle reste limitée. C’est le seul revers de la médaille, si je découvrais que l’ordinateur était détourné de sa fonction première et que l’utilisateur installait tout et n’importe quoi, ça barderait.

Quel est le rapport avec la choucroute de Cascador ? Je vais répondre à cette question par une question pour vous embrouiller encore un peu plus la tête. Qui dans cinquante ans aura besoin de savoir conduire ? Les professionnels de l’automobile de façon indéniable pour tester les véhicules, mais le grand public n’aura pas ces questions à se poser parce que la voiture conduira toute seule.

Déconstruisons le billet de Cascador :

  • antivirus : j’éviterai d’évoquer avast qu’on trouve sur tous les ordinateurs et qui ne servent à rien, l’antivirus c’est celui qu’il faudrait avoir sur son smartphone. Malheureusement quand on sait qu’on achète des téléphones avec des virus dessus, que les constructeurs ne mettent pas à jour leur smartphone sur les couches logicielles, on aura beau avoir toute la culture du monde, l’hygiène du monde, quand un virus un peu violent se propagera ce sera sur Android, on ramassera autant que les autres. Le paradoxe c’est que les utilisateurs d’Iphone seront certainement les mieux protégés. Concrètement, le problème viral s’est déplacé, aujourd’hui on ne peut pas faire grand chose à part informer les gens que les stores ne sont pas exempts de programmes viraux et que Fortnite trois mois avant sa sortie sur Android, il y a de bonnes chances que ce soit un virus. Le bon sens, un bon sens qui n’a pas de lien avec l’informatique, un bon sens utile pour tout dans la vie.
  • Windows : voir plus haut, en voie de disparition.
  • blockchain, crypto-monnaie : je rappelle qu’il faut investir dans la pierre à Saint-Pierre ou faire comme Gainsbourg et brûler des billets ça va moins vite mais c’est plus classe. En 2018, savoir que ça existe, que des gens perdent des fortunes, je n’utilise pas, ça ne me gêne en rien dans mon quotidien ni toutes les personnes de mon entourage.
  • conteneurisation et virtualisation, cloud et auto-hébergement, chiffrement, algorithme : un dialogue de professionnel, on peut très bien vivre sans.
  • IA et robots, internet des objets, voitures autonomes et objets connectés : les gens ont conscience que ça existe depuis qu’ils ont vu les gens dans les péages remplacés par des automates. Il s’agit de sujets de société qui concernent tout le monde puisqu’à terme tout ce beau monde risque de perdre son emploi.
  • données personnelles et surveillance : les gens sont informés, ils savent que Facebook c’est le mal, Facebook est en croissance. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.

La question que Cascador ne se pose pas, c’est que s’il se désole de voir les gens qui n’évoluent pas en informatique, faut-il s’en désoler franchement ? Comme j’ai pu l’expliquer, on va vers un besoin qui est moins important, du fait que si l’ordinateur était la machine à tout faire, on va désormais se retrouver avec une grande majorité des gens qui auront des machines à rien faire pour lesquelles on ne pourra pas faire grand chose. Concrètement l’ordinateur, il faut tout gérer, on peut tout gérer, le smartphone est limité et dans les actions qu’on peut mener et dans la liberté des choses qu’on peut faire. Il y a donc des questions qu’on ne se pose pas, car on n’a plus besoin de se les poser.

Et puis c’est peut-être plus simple que cela, ne se pose-t-on ces questions que parce qu’on a envie de se les poser. Nous débattons régulièrement des sujets de l’informatique, nous en faisons une préoccupation, et nous imaginons qu’il est nécessaire que cela soit une préoccupation pour les autres. Si vous lisez les commentaires, Cascador voit dans l’usage de l’informatique une priorité, une priorité par rapport au bricolage par exemple, je ne suis pas d’accord. Dernièrement je vous racontais qu’à moindre frais avec mon voisin, on avait solutionné le problème d’évacuation de la résidence. Il y a fort à parier que si nous étions passés par une entreprise, c’est le prix de quelques imacs qu’on aurait pu se payer. J’irai même plus loin, on rajoute de la préoccupation à ce sujet car il nous préoccupe et nous en faisons certainement trop ce qui m’amène au deuxième point.

Est-ce qu’on veut vraiment que les gens fassent des copies de sauvegarde, est-ce qu’on veut vraiment que les gens aient une hygiène numérique ou est-ce qu’on veut que les gens utilisent des solutions libres ? Car, si on fait le compte des tutoriels pour monter un raspberry pi, installer Yunohost, faire un NAS, ils sont certainement plus nombreux que les tutoriels simples sur Windows qui expliquent comment faire un copier coller. Si on se préoccupait réellement des sauvegardes, de l’hygiène, on n’embarquerait pas les gens dans nos délires pour leur proposer des solutions simples et adaptées. L’intégrisme libre en est au point qu’il a complètement raté sa cible, plutôt que d’expliquer aux gens qu’il vaut mieux faire une sauvegarde dans dropbox plutôt que rien du tout, on préfère mieux dire qu’il faut avoir un système auto-hébergé qu’on doit administrer soi-même.

L’apprentissage qu’on imaginerait pour les autres, devrait nous interpeller et nous rappeler qu’on est toujours le con de quelqu’un d’autre. Si dans les dix dernières années j’ai progressé en bricolage, c’est parce que nécessité fait loi, je suis devenu propriétaire d’une maison, une opportunité, des obligations. Si j’étais blindé, j’aurai pu faire le choix de tout faire réaliser par des entrepreneurs, ce n’est pas le cas. J’ai appris auprès de gens qualifiés, plus que moi, des gens qui n’ont pas de compétence en informatique et qui en retour me demandent de façon systématique conseil.

On ne peut pas tout savoir, on ne peut pas tout apprendre, il faut faire des choix. Alors peut-être que j’ai progressé en informatique, peut-être que j’ai progressé en bricolage, mais qui suis-je pour juger celle qui est devenue expert en cosmétique ou celui qui est passé maître dans la cuisine des restes. La seule inquiétude, ce n’est pas tant que les gens n’apprennent pas l’informatique mais qu’ils n’apprennent plus rien.

Je remercie Cascador pour au moins deux raisons. La première c’est qu’avec cet article, il permet de faire vivre un débat, vous pouvez commenter dans le blog-libre, je suis de la partie ou dans le forum, il est aussi de la partie. Voyez que ça tiendrait pas à grand chose d’avoir un lieu commun qu’on appellerait blog-libre et qui réunirait la totalité des blogueurs francophones sur un thème dédié à l’informatique et le libre. La seconde c’est qu’il va s’éclater à corriger les fautes d’orthographe.

Complément

L’article de MonWindows sur la mort de Windows.