Né un 4 juil … Ah ben non c’est assassiné un 3 avril

03/04/2020 Non Par cborne

L’annonce du gouvernement est logique, incomplète, et avec un parfum de décapitation qui une fois de plus ne rend pas service aux enseignants. La première chose et c’est encore une catastrophe en termes de communication, nous avons appris l’information en même temps que nos élèves. On a donc découvert que le DNB et le BAC c’est fait. On prend quand même un malin plaisir à nous traiter comme de la merde, déjà que certains d’entre nous font des semaines de 60 heures, qu’on réorganise tout, qu’on compose, la moindre correction aurait été de nous envoyer un message pour nous informer, pour nous expliquer comment ça va se passer et comment résoudre les problèmes que cela va engendrer. Pas comme si c’était pas tendu en ce moment.

L’annonce est incomplète, tout simplement parce que reculer le DNB qui est un examen que j’ai eu l’occasion de faire au mois de juillet c’est un aveu que nous ne reprendrons pas avant septembre, ce que je commence à marteler dans le blog depuis le dernier billet écrit il y a douze ans (ah tu croyais que j’avais oublié hein !). Et je dois vous reconnaître que lorsque j’ai vu passer ça dans mon office de tourisme, je n’ai pu m’empêcher de réagir alors que je suis plutôt passif sur facebook.

Il nous est demandé d’assurer la continuité pédagogique jusqu’au 4 juillet, j’y reviendrai plus loin, je trouve que l’office du tourisme manque largement de recul pour au 3 avril annoncer que pendant l’été, les français doivent remplir la France pour dépenser l’argent qu’ils n’auront pas ou les congés qu’ils n’auront plus. En effet, si on fait sauter le DNB ça veut dire pas de reprise en juin, si on doit tenir les gosses jusqu’au 4 juillet, peut-on imaginer cinq minutes que mon village de 1500 habitants va passer à 40000 personnes qui vont s’empiler sur la plage ? Soit effectivement la canicule tue tout ça et on pourra parler de vacances, sinon ça restera le chacun chez soi avec de nouvelles tensions et de nouvelles inégalités supplémentaires.

Comment aurait-il pu en être autrement que le contrôle continu ? Par contre et c’est ici qu’il faut comprendre mon titre, le drame vient d’ici :

Mais l’obtention de ces diplômes sera aussi « soumise à un contrôle de l’assiduité », jusqu’au 4 juillet, que les cours aient lieu physiquement ou à distance.

Jean-Michel notre bon ministre, source 20 minutes.

Il faut comprendre que tout dans la vie est une question de contexte, et qu’il n’est pas toujours évident de se mettre à la place des autres. Dans les familles où ça fonctionne, je peux vous en parler parce que j’en ai qui fonctionnent très bien, j’ai des mamans qui m’envoient des remerciements pour mes vidéos qu’elles trouvent très instructives. Nous n’avons pas de nouvelles de certains élèves depuis trois semaines, les familles et les élèves ne répondent pas au téléphone. Comme je m’entête à le répéter, nous sommes dans une période qui fait péter les inégalités. Les familles qui ont du pognon avec un bout de terrain, un ordinateur ou plusieurs, qui vivent dans un cadre vie plus serein qui éduquent leur gosse à ma gauche versus les familles où l’école n’a pas d’importance, à 9 dans une maison minuscule sans ordinateur et une connexion pas terrible. Ce n’est pas un cliché, c’est la réalité de certains de mes élèves. La moralité c’est que dans certains établissements où l’on travaille au fouet à la maison parce qu’on note, qu’il pleuve, qu’il vente, on fera le travail, je pense à l’établissement de Arnaud, où les sixièmes doivent profiter de l’opportunité pour faire le programme de maths sup en cachette, la note n’a finalement aucune importance. Dans un lycée professionnel comme le mien, c’est un levier, dans des lycées professionnels du 93, je me doute que le taux de présentéisme pour faire le travail à distance doit être proche de zéro.

Nous retirer la fameuse note, la carotte ou le bâton c’est selon, c’est se retrouver à poil devant le public et dire d’une voix timide mais convaincue sans convaincre personne : « vous savez les enfants, le travail c’est important, apprendre c’est formidable ! ». Et comme notre public c’est plutôt des lols, ils vont nous rire au nez et retourner montrer des selfies avec des oreilles de chats ou faire du fortnite. Il faudra donc compter sur les parents, ceux qui comprennent qu’un élève de seconde qui ne finit pas le programme, ça va bloquer l’an prochain. Pour les troisièmes c’est beaucoup plus tendu, surtout pour ceux qui partent en apprentissage.

Alors effectivement on pourrait se dire qu’il y a le fameux mot, assiduité, je vais regarder la définition pour être sûr de mon coup :

Exactitude à se trouver là où on est appelé par ses fonctions ou ses obligations ; application constante à un travail, une action

Larusso, chanteuse qu’on a oubliée, qu’on a oubliée.

Ce qui laisse sous-entendre que contrairement à ce que je pouvais penser au début, si chaque élève me dépose dans chacune de mes enveloppes de dépôts un Mickey, ça ne passe pas, puisqu’il ne remplit pas ses obligations d’élève.

Malheureusement on sait comment ça finira, dans un torrent de bienveillance. On pourrait en effet faire barrage dans le cas d’une orientation à un élève porté disparu pendant quatre mois, il n’en sera absolument rien. Personnellement, un gosse dont on n’a pas de nouvelle, ce serait un signalement aux autorités pour carence éducative. Malheureusement, quand on voit une explosion des violences conjugales dans les maisons, que la police est obligée d’intervenir pour remettre tous les imbéciles qui ne respectent pas les règles du confinement, on comprend bien qu’il y aura d’autres chats à fouetter que de courir dans les maisons parce que le petit ne fait pas ses devoirs.

La moralité c’est que si on nous retire les heures de colle, les notes, il ne reste plus que nous et notre conviction à faire apprendre, à faire rêver, à faire découvrir. Et là public je dois te reconnaître que ce n’est même pas une boutade de ma part, je suis très sérieux. Je vais désormais réfléchir parce que j’ai deux semaines pour ça, à savoir ce qu’on peut essayer de faire de sympa avec les mômes, les volontaires les assidus, pour faire des maths ou de l’informatique, un peu plus intéressantes qu’au quotidien.

Cette période est bien évidemment très riche pour moi en expérimentation pédagogique, et je n’en finis pas de pester sur mes enfants qui adoptent leur positionnement traditionnel de mollusque quand il y a tant à apprendre, à faire, à créer. J’ai déjà commencé à les entreprendre et avec les vacances où ça va commencer à se calmer de mon côté, ils vont commencer à déguster.

Pour l’heure c’est le grand débarquement sur Teams, et pour comprendre ce qui se passe, c’est cette vidéo qui malgré sa mauvaise qualité est extraordinaire parce qu’elle explique le fonctionnement de l’humanité.

Le gars commence à danser tout seul avec une véritable conviction et forcément il a l’air un peu con tout seul à se tortiller. Et puis un deuxième arrive et c’est tout le monde qui finit par danser. S’il fallait remettre dans le contexte, j’ai posé le dancefloor, on a été deux à danser dès le départ avec mon collègue Ben, et puis là on est en train de faire arriver les gens en masse.

Ce qui est beau dans cette histoire c’est de voir des collègues sortir complètement de leur zone de confort, et se lancer dans des trucs qu’ils n’auraient jamais faits. Il est d’ailleurs dommage qu’il faille arriver à une situation catastrophique pour que les gens se révèlent, dans le bon sens ou dans le mauvais.

Je vais pour ma part mettre à profit ma période de 15 jours de vacances, période dans laquelle je n’ai pas à traiter les devoirs des élèves, pour préparer la suite : formation des collègues, activités pédagogiques un peu ludique. Même moi finalement, je suis amené à essayer des trucs que je n’aurais pas tentés, la paresse, l’habitude, autant de mauvaises raisons de ne pas innover dans sa pédagogie.

J’ai lu dernièrement un article de Framasoft, je n’arrive pas à retrouver le passage, il me semble que c’est Pyg qui écrit. Globalement il remercie les GAFAM pour avoir réussi à mettre tout le monde en relation. Il a raison de le dire, c’est honnête. Je dois vous reconnaître pour ma part que j’en suis resté là, et que ça n’ira pas très loin, en tout cas pas pour l’instant. La situation catastrophique que nous vivons est un stress test pour tout. Dans ce stress test il apparaît que le libre est totalement invisible ou je ne le vois pas très bien face à l’efficacité redoutable des services de Microsoft pour ne citer qu’eux. Aujourd’hui, j’ai la sensation qu’on a plus besoin de gens qui donnent un coup de main pour utiliser ces outils, que de s’interroger sur le nombre de données qu’ils pompent. Je crois qu’on a davantage d’avoir des enseignants aptes à faire leur métier sans s’interroger sur le bienfait de l’ouverture du code.

En gros si je devais résumer ma pensée, Coluche avec son humour pourri, la picole, les motos et les rails de coke, une moralité certainement discutable c’était quand même le gars qui filait à bouffer aux pauvres gens. L’analogie est certainement mauvaise, mais dans la merde dans laquelle je vis en ce moment, je n’ai pas pu dire une seule fois, merci le libre. C’est Youtube qui me permet d’aider mes élèves pour me voir et me revoir en boucle, c’est Messenger qui me permet de garder le contact avec bon nombre de personnes, c’est Microsoft qui me permet de poursuivre mon travail, de réunir nos classes et donner un semblant de normalité en brisant la solitude.

Bien sûr, c’est simpliste, combien de serveurs Linux et de technologies libres se dissimulent derrière ? Mais dans les faits, au bout de la chaîne, le libre pour l’utilisateur final n’a absolument rien démontré. Il est grand temps de s’interroger sur la finalité de son logiciel, de son utilisation, pour une bonne partie des projets. Je ne rejette rien, je ne jette pas le bébé et l’eau du bain, je me sers au quotidien de WordPress, Libreoffice, et de nombreux outils comme mon bureau Linux, mais combien de projets ont réellement du sens dans la masse actuelle ? Il est peut-être temps d’arrêter de penser à son plaisir personnel dans la réalisation d’un énième DE ou de la distribution de trop et de se concentrer sur les réelles attentes des utilisateurs. Beaucoup d’observateurs espèrent un changement profond de la société pour une vision du monde plus solidaire. Le logiciel libre devrait peut-être revenir un peu plus à la notion de partage, pas seulement que du code ou pour un club très fermé de barbu qui maîtrisent mais pour un logiciel universel à la portée de tous.