Ne touchez pas à ma petite zone de confort

03/05/2020 Non Par cborne

Je suis en train d’arriver au clash avec mes élèves de seconde. Cela devait finir par arriver, c’était déjà arrivé durant la période scolaire à l’époque où nous étions en face à face élève. Il s’agit d’un problème que tous les enseignants connaissent, le problème du devoir maison où tout le monde se pompe dessus. Alors bien sûr public, tu me feras remarquer qu’avec les poutres que nous a placées le gouvernement dans les roues, à savoir une note d’assiduité qui a l’air d’être portée disparue, une rentrée pour les plus faibles mais qui fait garderie, des notes de confinement qui ne comptent pas, il faudrait encore se féliciter d’avoir des élèves qui rendent le travail, même si c’est quinze fois le même.

Pas d’accord.

La référence a un jour sans fin pendant le confinement est revenue assez régulièrement. Pour ceux qui ne savent pas ce que c’est un film avec Bill Murray qui reste coincé dans une boucle temporelle. Le gars revit la même journée en continu. Forcément, on en vient rapidement à penser à ce fameux jour de la marmotte, quand nos journées de confinement sont quasiment identiques les unes aux autres. Pour tuer le temps, et peut-être parce qu’il va tomber amoureux, il essaie de séduire Andie Macdowell qui n’a pas droit à son nom sur l’affiche, il est loin le vieux temps des affiches sexistes, en apprenant entre autres le piano, les arts, autant d’éléments pour conquérir l’actrice. Chaque jour il recommence à l’endroit où il a échoué pour contourner l’obstacle, pour devenir meilleur et atteindre son but. C’est le principe du die and retry comme dans Dark Souls.

Concrètement, l’homme met à profit l’éternité pour progresser. Et c’est ici que je dis non. À l’heure actuelle je suis rentré en conflit ouvert avec mes élèves en associant les familles pour les forcer à bouger de leur zone de confort. Au niveau de la seconde générale vous avez les calculs d’écart type qui sont arrivés. Les élèves ne comprennent pas ou ne veulent pas comprendre qu’on n’attend pas d’eux un calcul de variance à la main puis un calcul d’écart type, on attend d’eux l’utilisation de la calculatrice puis de raisonner, de comparer, de réfléchir sur les résultats obtenus. De la même manière, j’ai dû sortir la grosse voix pour expliquer que Python, il fallait tester ses programmes sur l’éditeur qui va bien. Les gamins écrivent sur feuille leurs travaux sans prendre le temps de les tester. C’est certainement ma faute, puisque pendant les évaluations on fait sur feuille, ils n’avaient pas toujours le temps de tester le programme. Néanmoins dans le cadre d’un devoir maison où tu as le temps, ça paraît du bon sens de tester le programme que tu viens d’écrire.

J’ouvre une parenthèse à ce propos. Parmi toutes les difficultés informatiques de mes élèves, l’utilisation d’une version portable d’un logiciel c’était encore compliqué. Oui, trouver le site, télécharger, clic droit décompresser, c’est compliqué. Comme l’an prochain, rentrée au mois de septembre, l’utilisation d’une salle informatique pour faire du Python me paraît largement compromise, car j’imagine mal le clavier, qu’on dit dans la rumeur populaire plus sale qu’une cuvette de toilette, passer de mains en mains potentiellement contaminées par le COVID. Il apparaît dans cette période de pause, ce temps différent où l’on a le temps de réfléchir, de justement anticiper et trouver des techniques. C’est ce que j’essaie de faire au plus.

La Numworks que nous avions choisie pour sa facilité notamment pour nos BAC PRO, sera désormais l’outil de programmation Python, un outil individuel. Néanmoins et je dois le reconnaître taper à la calculatrice c’est franchement galère. Mais comme le fabricant français a tout prévu, on a un éditeur en ligne qui permet en plus de communiquer avec la calculatrice pour transférer et sauvegarder les scripts.

J’ai envoyé un message à mes élèves pour leur demander de s’inscrire, très peu de retour. En gros, les élèves sont restés ancrés dans leur démarche scolaire, la démarche de la note. On ne peut pas vraiment leur en vouloir, ils ont été conditionnés à ceci toute leur scolarité, avoir une bonne note. Dès lors, quand on les affranchit, ils courent dans tous les sens pour se remettre les chaînes.

Alors que je suis disponible sept jours sur sept, environ douze heures par jour, les timides qui auraient pu profiter de ne plus supporter la pression de la classe ne le font pas, ils ne quittent pas leur zone de confort. Alors qu’il n’y a rien à gagner si ce n’est de montrer qu’on est engagé, les élèves me rendent n’importe quoi sans avoir lu les consignes ou les corrections que j’ai pu donner et qui donnent les indications de ce qu’il y a à faire ou pas. Pas de remise en question, on n’essaie pas de se faire violence, on reste dans sa zone de confort. Alors qu’ils savent que ma liberté pédagogique me donne le droit de mettre en fin de trimestre une note de participation du fait qu’il ne s’agisse pas d’une classe d’examen, dans la tradition de la bienveillance, je pense que je ne la mettrais pas pour la majorité d’entre eux. Ils n’ont pas compris que ce qui comptait dans cette histoire c’était de participer, et de montrer qu’on évoluait. Celui qui n’utilisait pas sa calculatrice l’utilise, celui qui était timide vient demander de l’info, on essaie d’avancer.

Pour ma part, quand je suis désormais dans l’incapacité de savoir qui fait le travail, si je divise en autant de participants une note sur 20, c’est pénalisant, donc pas de note. On pourrait alors se dire qu’ils ont travaillé pour rien et c’est ici encore que je dis : pas d’accord.

J’inculque des méthodes de travail, de la logique, de la réflexion, du savoir faire. Ce ne serait donc rien, des outils qui vont servir pour la vie, pour la suite de la scolarité parce qu’il n’y a pas de notes à la clé ? Pour moi, c’est typiquement un problème de refuser de sortir de sa zone de confort, et de façon plus générale, refuser l’apprentissage ou la nouveauté. Le manque de volonté quant à Python est évident, c’est nouveau, c’est pas bien. Faut utiliser la calculatrice, faut faire preuve d’abstraction c’est difficile. De la même manière, la volonté de mettre des calculs à rallonge dans les copies, c’est la même chose que les élèves qui vous mettent une tartine pour dire que le ciel est bleu. Ils se rassurent. On a dit à ces enfants pendant toute leur scolarité qu’il fallait justifier par le calcul, ils ont donc du mal à comprendre qu’il faut justifier par la calculatrice et raisonner. Le calcul à rallonge qui donne un résultat, sans s’interroger de sa pertinence, c’est la sensation du travail bien fait, du travail accompli.

On pourrait s’inquiéter du fait de leur jeune âge d’être ancré dans de telles habitudes que cela en devient de l’indiscipline. C’est malheureusement un effet de circonstances. J’ai employé le mot provocation en envoyant un message aux parents. J’en suis à quatre travaux dans lesquels je demande d’utiliser la calculatrice et de cesser les calculs à la main ce n’est toujours pas fait, c’est de la provoc. Voyez jusqu’où on est prêt à aller pour ne pas infléchir ses habitudes. Voyez aussi ce que l’absence de bâton et de carotte peut induire sur les comportements. On aurait été dans une condition normale de classe, j’aurais retiré des points, les élèves auraient ajusté le tir. On comprend alors que le confinement ne peut pas durer une éternité ou c’est la notation complète qu’il faut repenser, et finalement tenir compte de façon très forte, autant que la réussite à l’exercice, de l’engagement de l’élève. Tout un programme que je mettrais en place quand je serais devenu ministre de l’éducation nationale. On appellerait ça, « valoriser le petit gars qui en veut ».

C’est ici mon regret le plus profond, ils sont certainement trop jeunes pour le comprendre, ou la pression familiale, la réussite, ou tout simplement ils préfèrent aller à la facilité parce que ça les gave.

Le dernier point est totalement compréhensible, je peux tout à fait concevoir qu’on préfère mieux pomper sur le voisin ou éviter d’utiliser une méthode nouvelle qui même si elle est plus rapide, n’est pas rassurante. Néanmoins, ne pas vouloir faire d’effort intellectuel, c’est pour moi une forte interrogation sur la place d’un élève dans une classe de GT, qui se projette vers un BAC général ou Technologique.

Un élève s’entraînant à refuser l’utilisation de la calculatrice.

Le refus que je vois chez les élèves face à Python, face à la calculatrice, et Dieu sait quand même que la Numworks c’est vraiment facile, on le retrouve chez les adultes pour l’utilisation des nouvelles technologies, ou tout simplement du partage. Je l’ai déjà écrit, je le refais, le réseau Yammer de ma boîte est au point mort, malgré l’aspect exceptionnel de la situation on ne change pas un prof. On vient pour prendre, surtout pas pour donner, imaginez quelques minutes qu’on en vienne à juger le travail, quelle horreur !

La différence entre l’élève et le prof c’est le côté vindicatif. On n’utilise pas Teams parce que c’est un canal de communication supplémentaire et c’est pas bien, ça fait trop. Comprenez ma bonne dame, les sollicitations sont trop nombreuses, alors on va pas tout accepter parce que sinon c’est la porte ouverte à tout. Ah s’inscrire sur tous les réseaux sociaux possibles et imaginables, c’est pas pareil, ça n’a rien à voir, c’est personnel.

J’ai fait le deuil pour mes collègues. Il ne faudrait pas, il faudrait batailler car nous formons un tout. Si l’ensemble de l’équipe pédagogique utilise les outils c’est gagné pour les élèves qui vont certainement l’utiliser à leur tour. C’est toujours le même principe, vous aurez largement tendance à vous orienter vers un restaurant plein plutôt qu’un restaurant dans lequel il y a trois tables de prises. Plus vous êtes nombreux à utiliser l’outil, plus vos élèves viendront l’utiliser et c’est vrai pour tout. Je ne fais plus de propagande, je n’en ferais plus, certains se sont cachés derrière la liberté pédagogique, quand il s’agit surtout de ne pas sortir de sa zone de confort. C’est nouveau, la peur que les élèves maîtrisent mieux, la peur du ridicule, chez les profs c’est encore plus marqué. On a vu ça dans l’année avec le TBI que certains n’utilisent pas de peur d’être mauvais comme si nos élèves en avaient quelque chose à foutre qu’on se trompe tant qu’on est indulgent avec leurs erreurs. Tiens ça me donne envie de vous mettre cette vidéo sur l’échec.

Pour les élèves, j’espère qu’ils infléchiront leur façon de faire, pour s’y mettre vraiment, d’appliquer les consignes, sinon tant pis pour eux, on ne peut pas tout faire à leur place. Ils ne saisissent pas l’opportunité qu’il y a dans ce confinement.

Durant cette période, j’ai fait quoi ? Je me suis mis à la classe numérique, j’ai fait de la vidéo, des questionnaires en ligne, j’ai lancé un site de vulgarisation, j’ai quelque part la sensation de m’être bougé. Un début même si on peut toujours mieux faire.