Monsieur robot

10/10/2020 Non Par cborne

Comme vous le savez j’ai changé de voiture, pour l’instant je n’ai pas vraiment à me plaindre du Némo, même pas de son nom ridicule, peut-être un peu la consommation mais je roule trop en ce moment. Je me suis fait une frayeur en allant à La Jonquera en Espagne. À un moment vous avez une côte assez violente sur un viaduc qui fait peur, j’ai dû tomber en quatrième parce que quatre-vingt-dix en cinquième, ça ne montait plus. Et là je me dis qu’on était que deux dans la voiture, avec les deux monstres à l’arrière, j’ose à peine imaginer une promenade dans l’arrière pays de l’Aude où ça monte et ça descend, ça monte surtout. La Jonquera pour ceux qui ne connaissent pas c’est le piège à touristes pour les gens qui passent à proximité de l’Espagne, c’est accessoirement le réservoir de la France qui picole et qui fume. Les taxes n’étant pas les mêmes qu’en France, quand j’achète du Sanex en pagaille, les gens achètent des litres d’alcool, et c’est vrai, des chariots entiers.

Un symbole pour attirer le pigeon Français

Ma femme voulait du parfum, moi je voulais du Sanex et du nougat, aller en Espagne c’est désormais un prétexte, la France est devenue plus intéressante ou presque. Je pense que le centre commercial finira par faire faillite. Alors effectivement un mercredi matin, ne voir personne c’est un peu normal, mais c’est quand même bien vide et l’explication est assez simple. Les prix sont exorbitants, il y a peu de choix et surtout aucune originalité dans les produits à part un peu au niveau de l’alimentation. La mondialisation dans la consommation a nivelé l’ensemble, rien ne permet de faire croire qu’on est en Espagne à part les gens et encore. Aller en Espagne de chez moi, c’est environ 20 € d’autoroute et 15 € de gazole, c’est amorti à l’achat du parfum. Les chaussures, les vêtements qui étaient plus intéressants il y a encore quelques années, ne le sont plus, mieux vaut acheter sur Internet que physiquement. D’ailleurs mieux vaut tout acheter sur Internet, l’Espagne a tout de même un avantage sur la France, les magasins sont pleins. Je trouve que désormais les rayons des magasins français se remplissent moins vite, qu’il y a certains produits qui mettent du temps à arriver, comme une incitation à acheter en ligne, comme une préparation à ce que sera demain : le drive sinon rien.

Pendant que je suis en train de renifler toutes les senteurs possibles et imaginables avec un grand garçon de 1m95 qui fait preuve d’une patience monumentale face à ma femme qui aura sniffé l’ensemble du magasin, la poste passe chez moi pour me déposer ma carte grise en accusé de réception. Je n’y suis pas mais ce n’est pas grave, la poste permet de positionner un nouveau passage gratuitement en allant sur le site internet qui va bien. C’est quelque chose que je fais de façon régulière. Nous sommes le mercredi après-midi, j’ai jusqu’à minuit pour modifier le passage, le site me dit qu’il est impossible de le faire pour cette lettre. Je prends mon téléphone et appelle le 3631 pour tomber dans l’enfer de la déshumanisation. À une époque pas si lointaine, le robot vocal était une façon de trier les appels, et on finissait toujours par pouvoir tomber sur quelqu’un. En m’y reprenant à plusieurs fois, je finis par tomber sur quelqu’un, ligne de basse qualité et accent étranger, je suis quelque part dans le monde, pas en France. Je peine à me faire comprendre, mais la dame finit par me dire que le système est buggé, elle me dit qu’elle transmet tout de suite l’ordre au facteur de repositionner la lettre samedi. Je serais bien allé à mon bureau de poste, mais il est ouvert deux heures par jour du lundi au vendredi, on m’a dit que j’avais encore la chance d’avoir un bureau de poste … Vendredi ma poche vibre et voici ce que je trouve :

Pour ceux qui doutaient que j’invite tout et que je n’habite pas à Saint-Pierre la Mer mais à Melun Plage.

Je suis plutôt furax, je prends mon téléphone et je repasse par le même service, toujours dans un pays gorgé de soleil. J’explique mon cas, la femme me dit d’appeler le 3400. Je me rends compte après qu’il s’agit du service de l’ANTS qui permet d’effectuer le renvoi dans le cas où la carte grise serait restée au bureau de poste pendant 15 jours. Pour la sixième ou septième fois, je prends mon téléphone, et cette fois-ci je fais « le facteur n’est pas passé », il ne passera jamais. C’est une voix robotisée qui me répond, un essai d’intelligence artificielle, niveau troisième, pas plus, et comme nous sommes un peu au début du service réclamation, je suis assez étonné. Malheureusement en France, quand tu veux avoir quelqu’un qui travaille en France, qui a un minimum de pouvoir, tu es obligé de passer par le service réclamation, et je me dis donc que cette « astuce » (sic) ne fonctionne plus. Le robot finit par me demander s’il a résolu mon problème, je dis non, et cette fois j’atterris bien en France avec une voix de dame âgée qui doit être spécialisée dans les problèmes et qui me répond comme à la dernière des merdes. Elle finit par reconnaître que le service de repositionnement fonctionne quand il veut, et que si la personne qui a pris en charge mon dossier avait réellement fait la démarche, elle m’aurait donné un numéro de suivi de dossier, ce qui n’a pas été le cas. Comme il est bien sûr trop tard, parce que comme pour Cendrillon, minuit est passé depuis longtemps, il faudra que j’aille à mon bureau de poste, pour retirer ma carte grise, désolé.

Au moment où j’écris ces lignes, samedi matin à 7h30, je garde le fol espoir que tout est encore possible et que la dame a repositionné mon recommandé, que mon facteur finira bien par me l’apporter … dans mes rêves. J’ai 45 ans, j’ai une très longue expérience de ce genre de situation et pour tout lecteur de ce blog on sait que c’est tout sauf un euphémisme, je n’imagine pas comment font les gens âgés. Il y a certainement désormais un métier à inventer, il doit certainement exister, le digne successeur de l’écrivain public, le type qui s’occupe de gérer les embrouilles du quotidien face à une déshumanisation de l’ensemble des services et l’échec du premier coup, où l’on se rend compte que rien ne fonctionne du premier coup.

Le phénomène de l’IA c’est curieusement dans la même semaine que j’ai vu un autre exemple similaire. Pour le Némo, toujours lui, j’ai acheté un clips pare-soleil sur Amazon. Le mien, côté conducteur était cassé, si bien qu’il était impossible de le régler. J’ai passé la commande chez un vendeur tiers en Italie puisqu’il s’agit d’une pièce identique à de nombreux modèles de Fiat.

5 € pour un bout de plastique, 7 € de frais de port, l’Italie c’est loin

Contexte COVID ou non, le colis a pris du retard, et j’ai donc voulu communiquer avec le vendeur pour lui demander de m’en renvoyer un, de le faire apparaître par magie dans ma boîte aux lettres ou d’appeler la méchante femme du service de la poste pour avoir le clips et ma carte grise. À une époque pas si lointaine dans Amazon, on faisait un simple clic et vous aviez le bouton contact, dans ma démarche j’ai été accompagné par un bot et c’est au bout de nombreux clics que j’ai pu faire parvenir le message au vendeur. Tout est bien qui finit bien puisque le vendeur a fini par m’en renvoyer deux, le troisième est arrivé quelques jours après, j’en ai donc deux de trop.

Amazon toujours où j’ai acheté un SSD en 2.5 pouces et j’ai reçu ça :

J’aurais dû les garder et devenir free fighter.

il s’agit de bandes de combat pour s’enrouler les mains comme dans les films de Jean-Claude Van Damme. Et forcément vous vous demandez comment les gens qui font les paquets peuvent réussir à se planter à un point pareil, entre un SSD Kingston 2.5 pouces et des bandes de combat de 2.5 mètres. Vous avez vu la subtilité bornienne, réussir à placer la réponse dans la question on voit le professionnel de l’éducation. Cela fait 18 ans que j’achète chez Amazon, et si j’ai eu des problèmes de livraison c’est la première fois que j’ai une erreur d’article. À une époque Amazon ce serait confondu en excuses, j’ai finalement eu droit à de simples enveloppes de retour et dû trouver un bureau de poste ouvert. Amazon conserve son intérêt évident et encore plus depuis qu’il entre en concurrence avec la poste grâce à son système de hub locker où vous pouvez récupérer vos colis à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. Quand on voit que la poste en est à étendre ses activités pour surveiller les personnes âgées, on se dit qu’il serait peut-être temps de rendre les armes, d’arriver à une véritable dématérialisation de documents comme la carte grise et qu’à l’instar des chevaux qu’on achève la poste qui ne sait plus faire le cœur de métier.

Le moins qu’on puisse dire c’est que ça ne fonctionne pas, qu’on perd un temps de dingue à cause de la déshumanisation des services, des plateformes délocalisées et j’en passe. Il me semble, mais je me trompe peut-être que c’est Patrick Drahi patron de SFR qui avait dit à une époque, que si vous voulez de la qualité de service, il faut raquer plus. Je pense avec du recul qu’il a certainement raison et si à une époque je n’étais pas prêt à l’accepter, l’âge aidant, je suis plus ouvert à la proposition. L’âge certainement mais aussi la dégradation, le fait d’être considéré comme de la merde, le fait finalement que le consommateur, le client n’est plus roi. Après la traversée en Espagne, il n’y a pas que la poste qui est passée mais aussi Bouygues avec ce gentil mail.

L’explication est pour ma part assez simple. C’est un message que beaucoup reçoivent en ce moment sur les forfaits à 5 €. Car bien évidemment on se doute que tout ceci n’est pas gratuit, 3 €. La guerre des forfaits à prix bas entre SFR et Bouygues est largement enterrée, et même à 8 € pour 40 Go de DATA le tarif reste attractif. Les derniers forfaits que nous avons pris pour les gosses c’est du 10 € chez la poste (comme quoi) pour 30 Go de DATA. Il apparaît d’ailleurs que les forfaits aujourd’hui c’est plus de 15 € pour profiter de plus de 80 Go de DATA pour répondre à une demande qui existe … ou pas. Pourquoi ma femme a reçu ce message et pas moi, je recevrai peut-être un jour, peut-être pas. Nous avons franchi la frontière espagnole, j’ai activé les données, ma femme non. De façon générale entre mes vidéos de maths que j’uploade avec ma 4G pour aller plus vite que l’ADSL de la maison ou mes partages de connexion que je fais au lycée pour compenser nos carences, sans crever le plafond des 20 Go, je dépasse les 10 allègrement. On pourrait supposer qu’un jour je vais crever le plafond et à ce moment-là Bouygues ne me ratera pas. Parallèlement à ça, mon épouse ne dépense pas d’internet, n’active pas l’itinérance en Espagne, on lui donne gracieusement 40 Go qu’on sait qu’elle ne dépensera jamais, elle fait à peine un giga par mois. C’est le principe des formules à volonté dans les restaurants, la grande majorité des gens raisonnables, à petit appétit payent pour les rares gros mangeurs. La ficelle est un peu grosse, honteuse avec cette présentation qui vous fait croire à un avantage, mais quelle alternative ? Comme indiqué plus haut, à 8 € les 40 Go, son forfait reste concurrentiel, on continuera de payer jusqu’à la nouvelle opportunité, jusqu’à ce qu’un opérateur cherche de nouveaux clients même s’il est à perte.

Si certaines choses font mal au derrière, certaines sont encore plus intolérables. Nous avons eu la surprise de découvrir sur nos payes du mois d’octobre, 1000 € de plus. Personne ne savait d’où ça venait, ni le chef, ni le syndicat et à priori il s’agissait d’une prime COVID. Prime COVID qu’on aurait pas volé et pour plusieurs raisons. Sans évoquer les 70 à 80 heures réalisées par semaines de travail, qui globalement nous regardent, il faut se rappeler que dans l’enseignement professionnel, le temps est annualisé. Je n’enseigne pas 18 heures par semaines mais 20, pour tenir compte des périodes où les élèves sont en stage. Je fais partie des enseignants les moins concernés et c’est pour cela que mon temps de travail est proche des 18 heures. Pour certains collègues enseignant en BAC PRO ou en CAP, avec des stages nombreux et longs, on n’est pas choqué d’atteindre les 22 ou 23 heures par semaine. Seulement, avec l’annulation des stages, nous n’avons pas fait les morts en disant ils sont en stage, et c’est ainsi que nous avons fait le travail, gratuitement. Dans une situation exceptionnelle, on ne se pose pas de question, soit on fonce dans la mêlée soit on prend des vacances comme l’ont fait certains de nos collègues, donnant une très belle image de la profession. Néanmoins même sans se poser de questions, il s’agit tout de même d’heures que nous avons fournies sans rémunération. La large récompense aurait donc pu faire penser à une prime COVID, un « enfin ! », on a reconnu le travail accompli, on sait qu’on a contribué au travail des enfants, à sauver le monde. Bon quand on voit dans quel état ils sont, on n’a pas sauvé grand-chose mais quand même. Cette reconnaissance, parce que du pognon c’est une reconnaissance a fait beaucoup de bien, jusqu’à ce qu’on nous annonce jeudi matin qu’il s’agissait d’une erreur qui sera corrigée sur les fiches de paye du mois de novembre …

Et c’est ici que tu comprends que tu es bien une grosse merde, une merde de prof qui ne mérite pas revalorisation salariale, une merde de consommateur qui doit subir des services qui ne fonctionnent pas, passer par des robots pour trouver quelqu’un d’humain, accepter les augmentations de forfait et que si tu es pas content tu fais comme avec la France, tu l’aimes ou tu la quittes.

J’ai envie de finir sur ce que disais Olivier Besancenot parce que j’aime bien placer un discours de gauche d’un gars qui travaille à la poste en plus au milieu de mes discours de droite :

« Si, en tant que travailleur salarié, chômeur, ou retraité, tu commences à penser qu’un autre travailleur, parce qu’il a un acquis social que tu n’as pas, ça devient un privilégié, alors n’oublie jamais qu’en retour, tu vas avoir le même discours qui va te concerner dans pas longtemps (…) et le jour où vous allez être attaqués par une mesure, ne venez pas pleurer si vous êtes tout seuls »

Un facteur qui livre des recommandés, lui

C’est principalement la fin qui est intéressante pour moi, ne pleurez pas si vous êtes tout seuls. Rarement je n’ai eu autant l’impression de solitude face à la machine. Voyez par exemple dans le cas de la prime de 1000 balles qu’on vient de voir passer, on aurait aimé avoir nos syndicats qui montent au créneau pour aller dire que non, ce n’est pas une erreur, le travail qui a été fourni est véritablement considérable et on méritait une prime COVID parce qu’on y était durant le confinement. Et d’enchaîner sur une journée de grève où même si tu perds du pognon, tu as quand même un véritable prétexte, pas un prétexte trouble de revalorisation obscur mais de reconnaissance du travail accompli.

Il n’y aura malheureusement rien que des bots sur qui pleurer, hurler ou geindre, peut-être pire que la solitude, monsieur robot. Nous nous quittons sur le titre mes pensées de Sinik où ce dernier répète dans le refrain « comment te dire que tout va bien quand tout va mal » qui était le titre prévu à l’origine pour ce billet.