Monsieur BORNE

07/05/2019 Non Par cborne

Le prof que tu deviens est je pense un savant mélange de l’élève que tu as été, de l’homme que tu es, et de trois bricoles comme les collègues inspirants.

Ce billet commence par un mail que j’ai reçu il y a quelques jours. Thomas, élève de ma dernière promotion de troisième dans le Cantal il y a sept ans m’envoie un mail pour me dire qu’il a réussi. Il est chef dans un restaurant côté de Cahors, des responsabilités, un bon travail. Il me raconte que lors d’une soirée avec des amis, ils échangent, et s’interrogent sur les profs qui les ont le plus marqués, mon nom apparaît comme une évidence ainsi que celui de madame Cabanes, et nous y arriverons plus tard. Il me dit qu’il n’a pas oublié la fois où je l’ai balancé à son père parce que je l’avais choppé sur le parking en train de fumer, il me remercie d’avoir été sur sa route, parce qu’à l’époque ça n’allait pas très fort dans sa scolarité, et que c’était bien que je sois là. Pour l’anecdote, il m’écrit de la boîte mail que je lui ai fait créer chez netcourrier à l’époque, j’expliquais qu’il fallait un minimum de sérieux et que pinpindu15 ça fait pas sérieux.

J’ai encore de nombreux contacts avec mes élèves du Cantal, il faut dire qu’on vivait des choses très fortes, et de façon complètement différente de mon quotidien d’aujourd’hui. À l’époque, je n’étais pas père, je crois que c’est un facteur à prendre en considération, tu évacues certainement quelque chose à travers tes élèves, à l’époque on était tous voisins, et les gosses me croisaient régulièrement avec une barbe de 12 mètres, en short et en tongs, ce qui était normal.

Pauline a aujourd’hui 20 ans, et nous prenons régulièrement des nouvelles l’un de l’autre

C’était une époque qui était un peu folle, je partais faire le théorème de Thalès sur la place du village avec 35 filles pour mesurer la hauteur de l’église, tout seul, les vieux qui nous regardaient faire avec un décamètre et une règle jaune, tout se passait bien, pas besoin de gueuler, c’était une autre époque. Je faisais mes réunions parents-professeurs chez mon garagiste, à la boulangerie ou à intermarché, c’était la vie de village. On avait une liberté complète, et on ne se posait pas de questions. Pauline et Nicolas avaient 13 ans à l’époque en quatrième, je passais mon temps à les traiter de gosse, comme ils étaient trop jeunes pour faire leur stage, je me les traînais à gauche à droite, on partait en voiture du côté de Decazeville pour aller visiter les stagiaires plus âgés. Pauline gamine de Marseille très turbulente avec qui je m’engueulais régulièrement, qui piquait des colères folles, élève insolente, asociale, aux expressions étranges « on va pas danser la guinguette ». Pauline et ses parents plus âgés qu’elle usait, Pauline élève brillante, championne d’équitation. Un peu comme dans être et avoir en fait, une espèce de grande famille avec ses drames. L’élève qui réussit le permis et qui se tue, celui qui perd sa mère d’une longue maladie, les réussites, les bonheurs. Pour beaucoup de ces enfants j’ai été un père de substitution et eux de façon évidente les enfants que je n’avais pas. Je pense à Delphine, la trentaine se rapprochant aujourd’hui, une famille qui n’aide pas, et qui a un poste à responsabilité dans une grosse boîte. Elle finit son BAC mais n’a pas fait les dossiers de bourse, ne sait pas comment sortir de ce trou parce que c’est un aimant le Cantal, un an à faire des ménages pour faire un BTS et réussir, l’une de mes plus grandes fiertés, une amie aujourd’hui. Pas faute de l’avoir engueulée, pas faute de la foutre dehors, de lui dire de faire attention aux chewing-gums, à la façon de s’exprimer j’en passe. Beaucoup de ces gamins sont aujourd’hui parents, j’ai même des élèves en couple à l’époque qui sont mariés avec des gosses, Alexandre et Stéphanie, merci Facebook de faciliter la prise de contact.

Si je devais expliquer pourquoi ça se passe bien, pourquoi j’ai marqué ces gosses, je dis ça sans fierté, je pense que c’est assez simple, je n’ai jamais porté d’armure. Ce n’est pas que la punchline, cette réplique facile, qui fait marrer tout le monde, il y a de ça c’est sûr, il y a aussi mon sérieux que les gosses apprécient parce qu’ils me voient répéter trente fois les mêmes choses avec une énergie folle, ma volonté que tout le monde comprenne de ne laisser personne sur le côté, c’est sûr ça aide, mais ce n’est pas le plus important. Je suis un gars normal, je ne joue pas, je ne me cache pas, je suis sincère, je suis l’homme le plus prévisible du monde, et c’est rassurant. Chaque jour je monte sur scène pour faire le même jeu, les gamins n’ont jamais la moindre surprise. On me pose une question je réponds, il n’y a pas de tabou, je ne biaise jamais, je ne me suis jamais dissimulé derrière le masque de l’enseignant. S’il fallait que je donne un exemple, un collègue était choqué qu’on connaisse son prénom, et voulait savoir si on pouvait le retirer de l’ENT. Comme si le fait de savoir son prénom, ça donnait un avantage à l’élève, ou un pouvoir quelconque.

Il est certain que ça se travaille, et je dois travailler encore mais surtout ça se construit.

Mon père, mon frère et moi. Je l’ai flouté au cas où il serait pas content, il est plus grand et plus vieux que moi. Bon dieu, je crois que je porte des chaussettes et des claquettes, j’avais déjà tout compris à l’époque.

Le gamin que j’étais à l’époque était bon élève, quand j’étais petit en tout cas, c’est parti en sucette en quatrième. De tout mon primaire, je ne me rappelle en bien que de mon instit de CM2, monsieur Laffont. Monsieur Laffont j’ai un doute sur l’orthographe c’était un chauve à moustache. Monsieur Laffont nous emmenait au stade municipal à pied dans les rues de Nîmes, seul avec trente gosses pour faire trente minutes de marche et nous payait des pains au chocolat. Il jouait avec nous au hand, en short et nous foutait la pâtée parce que le vieux tenait quand même la forme. Une grosse voix, un homme simple, un modèle.

De mon collège je n’ai pas de prof marquant, il faut dire qu’il se produit un schisme en quatrième, mes notes s’effondrent. Aucun enseignant ne cherche à comprendre pourquoi, on me dit que je ne bosse pas, je comprendrai plus tard que je travaille mal. Je me rappelle de ma prof de maths de quatrième et de troisième, je pense que je me la suis farcie deux ans. Elle aussi un modèle, elle donnait des cours au noir, son vivier, ses élèves, juge et partie, la grande classe. Je me rappelle avoir eu une démarche similaire à celle du jeune Thomas de notre introduction mais à l’envers, lui cracher ma réussite à la gueule, alors qu’elle me prédisait un avenir sombre, elle se rappelait à peine de moi. Une leçon de vie pour ma part, une triple. La première c’est qu’on ne vit pas la même chose que la personne qui est en face, moi je la détestais et j’étais persuadé que c’était réciproque quand elle s’en foutait royalement. La seconde c’est qu’il ne faut pas faire de pronostic sur l’avenir d’un élève, la dernière c’est que cette espèce de connasse, cassante gratuitement et qui s’enrichissait sur le dos des parents friqués, je savais que je ne serais pas elle et je l’en remercie. Pour le fait qu’il ne faut pas faire de pronostic sur l’avenir d’un élève, un jour le prof de maths de mon frère de troisième lui dit qu’il n’a pas l’esprit scientifique, il est agrégé de physique. Connard de prof.

Le collège c’est difficile, le lycée ce n’est pas mieux. Je croise encore un bon gros tas de connards qui ne manquent pas de faire la comparaison avec mon frangin. Dernièrement mon frère me demandait si je n’en avais pas souffert, si je n’en souffre pas encore aujourd’hui, une rancune vous voyez. Comme je l’expliquais à mon frère, je n’étais pas fait pour l’école, moi j’étais fait pour le travail, et nous n’avons pas la même intelligence, c’est un monstre intellectuel, néanmoins il faut mobiliser une caserne de pompiers le jour où il prend une perceuse, perceuse qu’il ne prend pas pour la sécurité de tout le monde. Le lycée a été l’occasion de me fournir de très bons exemples de l’enseignant que je ne serais pas. J’ai des gamins qui n’y arrivent pas avec fierté, ils passent au tableau et font n’importe quoi, je les félicite car ils sont à leur maximum.

Pour moi l’école, l’important c’est de participer, de faire de son mieux et de trouver sa voie. Les mathématiques ce n’est pas une fin en soi. Comme je vous l’ai dit, ma construction professorale s’est faite dans l’opposition. Monsieur Combès, professeur de terminale reste certainement l’une de mes plus grandes références. Chaque matin un élève passe au tableau, il commence à 20, un truc pas totalement exact, pas parfait, 5 points de moins dans les dents. On pourrait dire que cet homme nous a appris la rigueur, il nous a surtout appris la peur. Je m’en voudrais si je mettais la trouille à mes élèves, l’école tu viens pas la boule au ventre.

Finalement mon style, je l’ai trouvé tout seul, sans inspiration, même si certains élèves à l’époque me demandaient si je ne regardais pas le docteur house. J’expliquais que j’avais commencé ma carrière avant et que j’en déduisais que nous étions filmés. Je ne suis pas un grand enseignant, je suis un enseignant laborieux, un gars qui s’est beaucoup planté et qui connaît le goût de l’échec. J’enseigne de façon quasi exclusive au collège parce que le 15 ans quand il te dit merde, il te le dit en face, droit dans les yeux, quand le 15 ans tu fais une statistique sur le nombre de frères et de sœurs il te demande si les demi-frères et les demi-sœurs ça compte, le 15 ans a cette spontanéité qui rend le métier beau, le 15 ans te fait rire, le 15 ans c’est la patate à toute heure. Une vision peu partagée par mes collègues, personne ne se bat avec moi pour aller au collège.

Thomas plus haut évoquait Magali Cabanes.

indiscutablement la meilleure enseignante que j’ai croisée dans ma vie

Dans le Cantal ma collègue d’histoire-géographie et de français, à pas grand-chose mon opposée. Une femme qui fait la moitié de mon poids, sérieuse comme un pape, qui ne dit jamais de conneries sans être dénuée d’humour. En informatique je me souvenais de voir des gars qui étaient en mode I Believe I can Fly, on savait qu’on n’arriverait jamais à les rattraper parce qu’ils avaient douze tours d’avance. Il n’y a aucune subtilité là-dedans, tu sais tout simplement que le gars est plus intelligent que toi, ça aide beaucoup mais ce n’est pas suffisant, parce que l’informatique ne se limite pas à vivre comme un autiste derrière son PC, j’étais plus mauvais codeur mais j’avais mes entrées partout, la tchatche, que veux tu public.

En éducation c’est moins évident, mais quand tu croises une femme comme ça tu es frappé par la révélation, tu sais que tu n’auras jamais son niveau. Magali femme toujours souriante, comme un commerçant qui veut te vendre quelque chose dont tu n’as pas besoin et pourtant tu vas l’acheter comme si tu étais là pour ça. Alors que toi tu fais le show pour réussir à captiver l’attention, que tu déploies l’énergie de NTM, elle flotte dans la pièce dans le silence, les gamins la gueule grande ouverte qui boivent ses paroles. Magali qui vouvoie ses élèves comme au moyen âge. Magali qui crie une fois l’an, elle te fait tellement peur que tu baisses les yeux avec les gosses qui te regardent en souriant parce qu’ils te voient flipper aussi mais tu comprends pas pourquoi tu flippes. Magali qui aide les gosses avec un cœur grand comme ça, les gamins à l’époque nous appelait papa et maman parfois de façon spontanée.

J’écrivais plus haut que dans ce qui fait l’enseignant que tu es c’est ce savant mélange, et faute de pouvoir s’inspirer de certains collègues au style totalement inimitable, tu peux piquer des astuces, des façons de faire, pas des façons d’être. Il faut faire avec soi-même, pas facile tous les jours, surtout quand on est moi, mais comme je l’ai dit ça se travaille.

Gilles m’a écrit dernièrement pour prendre des nouvelles, savoir si j’avais levé le pied, et si j’envoyais paître mes ados avec leur PC vérolé. En fait pas du tout et je n’arrêterai pas d’aider les gosses même s’ils sont de gros lourds. Je fais le plus beau métier du monde. Chaque matin je vais la fleur au fusil en classe, je peux pousser des gueulantes phénoménales, je peux sortir épuisé, je retombe mais je me relève toujours, et ça c’est pour les gosses. Le gosse ne ment pas, si ce que vous racontez ne l’intéresse pas, il n’a pas la politesse de faire semblant de s’intéresser, le gosse te rend fou avec ses phrases avec lesquelles il peut faire des journées complètes « vous l’aviez pas dit », « demain ». Mais le gosse avec ce côté attachiant, quand il arrive en fin d’année pour te faire la bise parce qu’il s’en va et te dire merci, tu sais que ça vient du fond du cœur, que c’est un moment de totale sincérité et que tu as la satisfaction de t’être comporté comme un bonhomme, plus que le job, l’homme de la situation, tu as été Monsieur BORNE.

À mes élèves.

Complément :

ENQUÊTE FRANCEINFO. « On s’est fait avoir » : déçus, des parents retirent leurs enfants d’écoles Montessori. Mais oui tu vas la réinventer la roue.