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Match retour

septembre 11, 2021 - Temps de lecture: 21 minutes

Force est de reconnaître que l'année dernière a été quand même la plus grande raclée que l'équipe enseignante a pris face à l'adversaire depuis ... ben ... j'ai envie de dire depuis que je fais le boulot, les gosses nous ont franchement coupé le souffle. Il serait malhonnête de mettre tout sur le dos du COVID. Au mois de janvier 2020 durant une réunion, je signale que c'est la première année que je n'ai pas la moyenne en maths en classe de 3ème, du jamais vu pour moi. Du jamais vu et surtout c'est gravissime, incompréhensible, on ne vient pas dans l'enseignement agricole pour échouer, on vient dans l'enseignement agricole pour trouver une alternative à l'éducation nationale. Le COVID arrive on connaît la suite, le DNB 2020 n'aura pas lieu, le taux de réussite est exceptionnel, totalement faussé par le rectorat où l'on constate des augmentations de 4 points de moyenne générale entre ce que nous faisons remonter et le résultat final. Pour vous donner le caractère ubuesque de la situation, on fait remonter une moyenne de 8 pour une petite qui ne fait rien, elle se retrouve avec le DNB avec mention assez bien soit 12 de moyenne. Et c'est ici d'ailleurs qu'on comprend que l'illusion de réussite est totalement stérile, la jeune n'avait demandé que des BAC PRO, avec une moyenne de 8, elle n'aurait pu être acceptée qu'en CAP mais elle jugeait les CAP pas assez bien pour elle. Aucun BAC PRO ne l'a prise, arrivée à ses 16 ans au mois de septembre, elle s'est retrouvée déscolarisée avec une mention assez bien au DNB montrant ici toutes les failles du système. 

L'année scolaire 2020 / 2021, c'est une année de rupture totale avec nos élèves, j'ai dû certainement l'expliquer dans un billet de blog, mais j'écris trop et je n'ai pas la patience de me relire. De façon synthétique, on est face à des élèves qui ne veulent absolument rien faire et sur lesquels nous n'avons aucun levier. Les leviers dans l'éducation ne sont plus très nombreux. L'avenir c'est devenu des punks à chien, ils sont dans le no future complet, les parents qui ont aussi vécu des trucs pas rigolos avec leurs gosses à la maison ont aussi rencontré leur part de rupture avec le système scolaire mais aussi avec leurs enfants répondent aux abonnés absents, la sanction ... Les heures de colle sont inutiles, les gamins peuvent rester les yeux dans le vide pendant trois heures un mercredi après-midi, les zéros aucune importance, les sanctions des parents sont inexistantes, quel moyen de pression ? 

Vous noterez d'ailleurs l'aspect catastrophique de la chose, évoquer la pression sur un enfant pour qu'il prenne conscience des enjeux, de son futur, de son avenir tout simplement. Nous avons essayé de sauver des individus qui ne voulaient pas être sauvés. Le résultat dans mon établissement a été sans appel, 67% de réussite au DNB professionnel, 1/3 de nos élèves qui n'ont pas obtenu d'orientation au mois de juin et je ne sais pas pour les autres s'ils ont obtenu le premier vœu ou un autre, le fameux vœu de secours. Des orientations ratées qui donneront de l'échec scolaire, car une mauvaise orientation c'est l'échec garanti.

La fin d'année scolaire 2021

De cette année scolaire je retiens ceci : 

  • Une distance que je n'avais jamais connue jusqu'à maintenant, même si ça c'est tassé à la fin.
  • Une aigreur que je n'avais jamais connue jusqu'à maintenant, 
  • Une déculpabilisation que je n'avais jamais connue, une déculpabilisation salvatrice. 

Ce dernier point mérite une explication. À une époque, il n'y a pas si longtemps, j'aurais aligné 7 de moyenne dans un contrôle, j'aurais fait un contrôle de rattrapage. J'aurais pensé que c'était ma faute, ma responsabilité, ce n'est plus le cas. Enseignant c'est le métier où on a t'a appris que tu étais une merde, où l'on t'apprend à vivre dans la culpabilité même si c'est en train de largement évoluer. Des vacances à outrance, un métier de faignasse, les clichés ont eu bon dos, on les a largement moins aujourd'hui. L'inspection d'hier n'est plus la même qu'aujourd'hui, c'est une inspection conseil et pas une inspection qui jubile de son quart d'heure d'humiliation. Les parents après avoir dû jouer le prof à la maison et réaliser ce que c'est d'avoir un adolescent qui ne veut rien faire portent un regard différent sur le métier. Cela dit sur ce dernier point, chassez le naturel il revient au galop, il est loin le temps où l'on applaudissait le personnel soignant au balcon, aujourd'hui on fait la chasse aux sorcières de ceux qui ne veulent pas se faire vacciner et qui ont pourtant sauvé des vies. 

On ne pourra pas dire qu'aujourd'hui que l'enseignant se sent dans une position de force, même si Anne Hidalgo fait un appel du pied pour un doublement de nos salaires. C'est un peu comme dans la chanson d'I AM qui dit qu'on croit au père Noël jusqu'à 30 ans mais un million d'électeurs et potentiellement leur proche, savent quelle est l'importance de notre rôle dans notre société. Lorsqu'on voit qu'on apprend les directives du ministère de l'éducation nationale dans le journal du dimanche on sait que la route est longue pour arriver à un peu de respect, mais force est de constater que les démissions, les problèmes de recrutement sont aujourd'hui un véritable problème et que l'attractivité du métier devra être réfléchie ou non. On peut en effet faire le choix de n'avoir que des contractuels d'états mal payés, non qualifiés, et imaginer que la France retrouve la cinquième place économique mondiale avec une nation mal éduquée.

On ne peut donc pas évoquer une position de force, non c'est évident, mais aujourd'hui je crois que chaque enseignant déculpabilise pas mal et de la quantité de travail qu'il fournit, et du niveau des élèves. Je travaille beaucoup, différemment, je ne peux pas dire que je ne m'investis pas dans mon travail, mais désormais je le vois comme un travail pas comme un but suprême, une mission sacrée. Je vis la chose avec beaucoup moins de passion et comme je ne supporterai pas d'avoir un commentaire, de cette fameuse époque de la culpabilisation qu'on aimerait maintenir, je me suis syndiqué. C'est la première fois de ma vie que ça m'arrive. Nous avons un représentant syndical dans mon établissement, pendant des années je lui ai dit que je prendrai ma carte quand il sera du MEDEF, je lui ai seulement demandé de me rappeler de temps à autre à quel syndicat je me suis inscrit. 

Si aujourd'hui je dois mettre 6 de moyenne à une classe, c'est que la classe mérite son 6 de moyenne. Si je dois mettre 0 à un enfant parce qu'il n'a pas rendu son travail, ce n'est pas de ma faute, c'est de la responsabilité de l'enfant. Je fais mon travail, chacun doit faire sa part, enfants mais aussi parents. À tout travail mérite salaire et à tout salaire mérite un travail bien défini. Travailler à un taux horaire du Mac DO c'est ne pas faire son métier, c'est faire trop son métier.

Il ne faudrait pas croire que je suis tombé dans la paresse molle de ceux qui ressortent leurs cours depuis dix ans et qui ne les changeront pas encore avant dix ans, enfin qui ne les changeront pas parce qu'ils arrivent à la retraite. Il ne faudrait pas croire non plus qu'il n'y a pas de remise en question et se rassurer en se disant que de toute façon les élèves ne font rien, les parents ne nous soutiennent pas, il n'y a donc rien à faire. L'attitude des élèves, le résultat interpelle, on ne peut pas rester indifférent, je ne peux pas rester passif et ne pas essayer des trucs. 

J'ai procédé à la refonte de l'intégralité de mes cours de troisième sur les bons conseils de l'inspecteur rencontré cette année et qui lui aussi a permis une forte déculpabilisation même si dans le fond je ne trouve pas ça franchement satisfaisant. Nous faisons notre métier par rapport à des référentiels, nous interprétons ces référentiels. La problématique c'est que sauf annexe, sauf réforme, les référentiels n'évoluent pas. 

2010 parce qu'on est en 2010, il s'agit du référentiel encore actuellement en cours, même si le BAC PRO est réformé cette année

Seulement si le référentiel ne change pas, il y a des choses qui changent : en dix ans les profils d'élèves ne sont plus les mêmes, les outils ont évolué. C'est ainsi que des calculs qu'on aurait faits à la main il y a dix ans, l'inspecteur nous explique qu'on ne s'embarrasse pas et qu'on fait tout à la calculatrice. De la même manière, dans le cas des probabilités par exemple pour des élèves de première PRO, il nous a dit de nous affranchir du vocabulaire qui de toute façon n'est pas demandé à l'examen et trop compliqué pour nos élèves. Par le fait, si je ne veux surtout pas d'un document évolutif en permanence dans l'esprit de ce qu'on fait dans notre métier où les nouvelles arrivent chaque semaine, parfois le contraire de la semaine précédente, une remise à niveau du document et des consignes plus précises seraient au moins une fois par an avant l'été les bienvenues. 

L'arrivée de la Numworks est typiquement l'outil qui change tout sur les classes de BAC. Alors qu'on perdait du temps à faire résoudre à la main les équations du second degré ou essayer de faire comprendre à nos élèves comment les résoudre avec la Casio 25, aujourd'hui on va prendre ce temps pour faire comprendre l'interprétation graphique à savoir les cas suivants pour la parabole : 

Pour des gens comme moi qui ont connu une époque où les attentes étaient différentes, on a forcément la sensation qu'on régresse. J'ai tendance à tout faire à la main ou de tête, si bien que l'élève qui est encore en moi a la sensation d'une hérésie. Et pourtant quel intérêt, quelle compréhension, quelle avancée d'être capable de faire un calcul de delta à la main et de trouver les solutions de l'équation de façon manuelle comme un singe savant. À la réflexion, pas grand-chose, une gymnastique intellectuelle sans grand intérêt quand il vaut mieux s'attarder sur la résolution de problème. C'est une de nos difficultés, chasser l'école de notre enfance en tant qu'élève pour embrasser pleinement celle que nous vivons au quotidien en tant qu'enseignant. C'est un point sur lequel il faut être très vigilant car on ne rend pas service à nos élèves avec nos vieux réflexes intellectuels où tout est plus facile pour nous quand les enfants ont besoin d'être assisté par les machines.

L'autre difficulté c'est la capacité à maintenir l'équilibre entre des attentes tout de même et cette fameuse utilisation de la calculatrice. Dans les programmes de seconde générale depuis la réforme, est apparue la notion d'automatisme. C'est ici qu'on note toutes les failles du système. On s'est rendu compte que les enfants ne savaient pas faire de résolutions d'équations ou de développements, des opérations simples. L'origine du problème c'est le manque de travail, de devoirs, quand il n'y a qu'une seule chose à faire c'est répéter. La notion d'automatisme au collège, c'est pas forcément évident de trouver la position du curseur. 

Par exemple, jusqu'à maintenant pour une fonction affine f(x)=3x+7, il me paraissait légitime de faire compléter les tableaux de valeur à la main parce que f(2)=3*2+7=13 est un calcul qui pour ma part ne demande pas de calculatrice. Et pourtant face à l'obstacle que cela représente, je ne présente que le mode de fonctionnement pour passer directement à la machine comme j'ai arrêté de faire simplifier des fractions à la main pour montrer la touche magique de la calculatrice.

Je suis donc dans une démarche permanente de réflexion pour savoir si je suis plus le problème que la solution avec la problématique du changement d'élèves qui se fait de plus en plus régulièrement quand avant c'était des cycles de cinq ans ou plus avant de voir de grosses différences et nos passifs d'élèves, les exigences de l'inspection de l'époque plus rigoriste, etc ... Être enseignant c'est être à l'affut en permanence, observer les signes, adopter les bonnes postures, connaître ses défauts, un sacré mélange.

Je suis souvent contre le progrès quand le progrès n'est pas justifié ou qu'il sert à faire travailler des sociétés qui veulent s'enrichir sur l'éducation. Si je respecte totalement la démarche des gens qui vont créer des escape games pédagogiques, des séances totalement interactives je suis perplexe quant au ratio temps d'investissement pour l'enseignant, réussite scolaire. On ne peut pas non plus réduire qu'à ce ratio, pour certains enseignants c'est leur façon à eux de se renouveler dans leur travail, une bouffée d'oxygène. Il y a par contre un nouvel outil qui va changer ma vie cette année c'est école directe en remplacement de la solution SCOLINFO.

Nous nous sommes traînés SCOLINFO pendant 3 ou 4 années de trop pour de mauvaises raisons. La première c'est notre ancien directeur qui partait à la retraite et qui n'a pas voulu être de la fête pour le changement d'ENT. Il faut comprendre que dans une équipe pédagogique qui a utilisé le même outil pendant dix ans, changer les habitudes est un problème. Le surnom du mammouth n'a pas été donné pour rien même si les deux dernières années nous avons su montrer une certaine flexibilité. L'année suivante nous sommes arrivés trop tard par rapport à la masse d'établissements demandant le changement de logiciel, le COVID est passé ce qui a coupé court à la migration, pour arriver à ce nouvel ENT. Nous compensons un retard d'une bonne dizaine d'année, j'entends par là que pour avoir été utilisateur de PRONOTES pour mes enfants, il y a 8 ans quand mon fils était en sixième, j'avais déjà accès à la fonctionnalité suivante : 

Il était tout à fait possible d'inscrire des remarques sur SCOLINFO mais il fallait le faire depuis un poste fixe, impossible de le faire en ligne. Je m'impose donc cette discipline chaque début de cours, à savoir passer dans les rangs, pointer le travail, vérifier les affaires et envoyer en ligne directement. 

Bien évidemment l'exercice n'a de sens que : si tous les profs jouent le jeu, si les parents regardent derrière. Néanmoins lorsqu'on passe un coup de téléphone et qu'on peut justifier de dizaines de fois d'un travail non fait ou du manque d'affaire, la traçabilité est bien présente. Une traçabilité importante pour tous et notamment pour nous dans notre métier où l'on nous met en permanence au pilori. 

Il faut aussi comprendre que la démarche dans le fond est assez catastrophique. Du fait de faire une économie mathématique en suppléant certaines activités par l'utilisation de la calculatrice, en simplifiant d'autres, en passant sur certaines parties du programme inscrites au référentiel mais jamais évaluées au DNB, je prends du temps pour réintroduire des rituels de l'école primaire parce que mes élèves les ont perdus en chemin. La gestion des affaires c'est catastrophique, il faut repasser derrière eux pour tout, j'ai dû réexpliquer comment on fait des phrases réponses, il faut désormais revenir à des fondamentaux que nous n'aurions pas à gérer mais que nous sommes forcés de gérer. C'est comme dans le supérieur quand on réintroduit des cours de grammaire et d'orthographe car nécessité fait loi. 

Dans les nouveaux outils, je poursuis ma chaîne, Maths à l'arrache.

À une époque entre midi et deux, je prenais de mon temps pour aider les jeunes, sur mon temps de pause. Le COVID est passé par là si bien qu'il est devenu difficile de le faire, et quand bien même ce serait possible, je n'y reviendrai pas. J'expliquais plus haut que tout travail mérite salaire, et que tout travail justifie son salaire dans un sens ou dans l'autre. Entre midi et deux heures je mange, je corrige des copies, je prends du temps pour moi. Ce qui est valable pour les élèves est aussi valable pour mes collègues, j'ai envoyé bouler des collègues qui venaient me demander des services en informatique, j'ai rappelé que je n'avais plus de responsabilité. J'ai réalisé dans le temps du weekend trois vidéos, je vais en faire quelques-unes de plus qui sont à l'usage de mes élèves. Contrairement à d'autres vulgarisateurs mathématiques, je ne cherche pas le succès, et j'ai envie de dire que je fais de la vidéo comme je blogue, il faut en savoir un peu sur moi pour comprendre. J'entends ici que la grande majorité de mes billets sortis de leur contexte, ma vie, sont incompréhensibles et que je n'aide pas vraiment à prendre le train en marche à coups de blogs disparus. Pour les vidéos c'est pareil, c'est réellement pour des gosses qui ont fait le cours avec moi, un support supplémentaire pour revoir le film. 

Le ratio temps passé, progression de l'élève est intéressant, j'ai eu des élèves qui avaient avancé une leçon uniquement en regardant la vidéo. La démarche est aussi intéressante car il ne s'agit pas d'un temps que je consacre à un élève ou un groupe d'élève en particulier, mais un temps que je distribue pour qui veut prendre le sien de regarder la vidéo. Il s'agit ici de responsabiliser les jeunes, s'ils le veulent, ils n'ont qu'à se servir, tous les enseignants ne font pas l'effort de doubler leur cours en vidéo. 

Le titre match retour est bien sûr impropre, mais j'aime bien quand même cette notion d'enseignant qui monte sur le ring même si l'adversaire n'est pas celui qu'on croit. On boxe effectivement, mais pas les élèves. On boxe les mauvaises habitudes, on boxe la paresse, on boxe nos erreurs, on boxe un peu la boîte de Pandore. L'idée c'est qu'on soit tous en train de boxer les mêmes choses, et que tout le monde comprenne qui est réellement l'adversaire. 

Vous l'attendiez tous, l'épilogue de notre épisode du boncoin et de la PS4, je vous le livre. 

J'étais tombé sur un acheteur honnête et la faute à pas de chance, mon colis le plus cher, bien emballé aura été pulvérisé par Mondial Relay avec qui je n'avais jamais rencontré de problèmes. N'est quand même pas Cyrille BORNE qui veut, le gars qui a construit sa maison sur le cimetière indien de Saint-Pierre la Mer. Même si effectivement 50 € pour une vente de 140 € c'est pas vraiment l'objectif, je n'attendais plus rien, c'est donc un bonus. J'ai remercié l'acheteur, il m'a remercié de mon honnêteté, le monde est peut-être pas totalement merdique finalement. 

Comme je ne voudrais inquiéter personne après deux billets qui n'ont pas fini sur un titre rap, nous nous quittons avec Arsenik, boxe avec les mots, j'ai envie de dire la classe à Dallas.

À Propos

T'avais jamais lu de blog français avant.
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