L’ordre naturel des choses

12/06/2018 Non Par cborne

Je n’ai pas vraiment épilogué sur le passage de Github dans le giron de Microsoft, d’ailleurs pas grand monde ne l’a fait. Bon en même temps comme plus personne ne blogue, ce n’est pas non plus totalement anormal. Vous savez mon truc qui consiste à dire qu’on va tous mourir, ce n’est finalement pas si idiot. On avait déjà pu le constater avec la possibilité de lancer des isos Linux dans Windows 10, un shell de plus en plus élaboré, le rachat de Github c’est quand même un signe, le libre est en train de se faire bouffer d’une certaine façon par les GAFAM, je n’oublie pas le M. La fondation Linux voit dans ce rachat une bonne nouvelle, et d’expliquer que Steve Ballmer qui voyait en Linux un cancer peut se mettre un doigt dans l’œil, que le libre a fait ses preuves, que le libre a gagné. C’est pas faux, une partie du libre seulement, disons que le libre est en train de se trouver un modèle économique, et que finalement les lois du libre passent complètement à la trappe, ce qui compte reste avant tout de pouvoir se faire de l’oseille. Ce que j’écris n’est pas totalement vrai mais ça commence à s’en rapprocher pour le libre qu’il reste, comprenez le gros libre, le petit libre à papa qui se fait tout seul dans son garage a bien du mal à survivre.

C’est ce que je qualifie d’ordre naturel des choses, les plus gros réussiront là où les autres échoueront, pas les meilleurs, ceux qui auront réussi à fédérer de vraies communautés et un business model. Le problème c’est qu’on rentre dans un schéma qui va laisser de moins en moins la place à de nouveaux projets, je suis désormais le premier à embrasser ce type de raisonnement. Pour les distributions Linux, vous le savez c’est Debian ou *ubuntu selon les capacités de la machine, je n’ai même pas envie de regarder ce qu’il y a à côté, je m’y intéresserai peut-être si le projet est encore présent dans cinq ans, et actif. C’est un problème de fond, car si personne ne s’intéresse à un nouveau projet, il n’émergera jamais, comment peut-on espérer qu’un petit projet devienne gros si on ne lui donne pas sa chance.

A une époque je vous aurais dit exactement ceci, il faut faire des essais sur les petits projets, les soutenir, dorénavant mon positionnement est simple, c’est le contraire, le ou les développeurs doivent faire leur chemin de croix pendant plusieurs années. L’exemple type c’est Handylinux / DFLinux, Depuis le départ d’Arpinux, le projet est au point mort. Ce n’est pas une vacherie, c’est un constat. Il n’y a pas d’attente, il n’y a pas de reproche, peut-être un seul, il faudrait avoir l’honnêteté de débrancher parfois le patient avant que des gens de type utilisateurs lambda finissent par y croire. Si Arpinux était encore de la partie, le projet continuerait d’avancer, il ne l’est plus, ça ne bouge plus, le projet finira par mourir, c’est l’ordre naturel des choses. Cela signifie donc que le projet n’était pas bon ou pas assez bien puisqu’il n’a pas réussi à faire venir des cohortes de développeurs. Vachard ? Pas tant que ça, réaliste.

Est-ce qu’il faut nécessairement fuir les projets qui n’ont qu’un seul développeur ? Pas forcément. A l’heure actuelle j’ai des problèmes avec mes instances de BoZon, j’ai des bugs qui apparaissent, seulement je n’y crois plus. Bronco m’a présenté une version 3 cela fait de très très longs mois, il y avait des bugs, Bronco a beaucoup travaillé mais je ne sais pas s’il a toujours le feu sacré, s’il a le temps. Je ne dis pas que je lâche BoZon, je dis que j’ai besoin de solutions car j’ai mis des BoZon à gauche à droite et il apparaît des anomalies difficilement reproductibles pour une version 2 qui devrait disparaître au profit d’une version 3 qui n’apparaît pas. L’ordre naturel des choses, en tout cas le mien c’est désormais de trouver un remplaçant. J’avais fait remarquer qu’il devenait de plus en difficile d’assurer son autonomie dans les systèmes libres sans passer par un dédié ou un auto-hébergement, j’avais présenté la solution pydio. La faute à pas de chance pydio passe au Go, un de plus qu’on ne pourra pas héberger vers du mutualisé. J’ouvre donc la parenthèse très rapidement pour évoquer le fossé qui est en train de se creuser entre celui qui pourra héberger ses fichiers et celui qui ne sait pas le faire, il y a quelques années on avait des tas de solutions légères, aujourd’hui elles n’existent plus, héberger ses fichiers c’est obligatoirement les faire chez quelqu’un d’autre, faut pas s’étonner dès lors que Michu choisisse Dropbox et ses copains. Et oui libriste, quand tu comprendras que si tu veux libérer les peuples, il faudra prendre en compte le mot accessibilité, il sera malheureusement trop tard, il est déjà trop tard.

A l’heure actuelle j’ai vu émerger deux types de besoins différents : un hébergement de fichiers avec la nécessité de créer un lien pour aller le mettre quelque part à l’extérieur, un besoin de stocker des fichiers sans lien extérieur. Par exemple j’ai posé un BoZon pour une collègue qui avait le besoin pour des sites de type ANPE de placer des liens vers des fichiers à nous mais ne voulait pas qu’on puisse les retrouver depuis Google. De l’autre j’ai une collègue qui avait besoin d’un BoZon pour récupérer toutes les photos de soirée ou d’événements sans passer par les réseaux sociaux. Nos élèves utilisent donc un BoZon pour déposer leurs photos.

Le premier besoin est réalisé par jirafeau, un projet qui est géré je pense par une seule personne mais qui a un nombre d’années vraiment conséquent au compteur.

C’est sur le second besoin sur lequel j’ai buté pendant quelques temps et comme précisé plus haut, il faut revenir aux fondamentaux. Un projet qui fait ses preuves, qui a trouvé son modèle économique, et même si c’est développé par une seule personne ça n’a pas d’importance et j’y viens. On peut avoir l’impression que je suis complètement barré avec mes billets de la mort et pourtant si vous regardez bien, je suis l’exemple même de la régularité. S’il fallait ouvrir les paris sur qui sera encore dans la place dans cinq ans, si je n’ai pas fait de crise cardiaque ou que je n’ai pas fini dans l’Aude un soir de conseil de classe, il n’y a pas de raison que je n’écrive pas car j’ai toujours un truc à raconter du fait d’avoir une vie franchement passionnante et semée d’embûches. Je pense que le développeur d’agora project est seul, je dis ça d’après les annonces du forum où il n’y a pas foule avec un seul administrateur qui a l’air de répondre. Le projet existe depuis 2009 et je le connais bien, il a été utilisé pendant pas mal de temps par ma fédération agricole pour les premiers ENT avant la déferlante Office365 et ses copains. Quand on voit le nombre de partenaires, on se dit que le gars a réussi à faire son business, tant mieux pour lui, tant mieux pour nous. Il y a cette notion de rythme qui est importante, vous l’avez chez les blogueurs, vous l’avez chez les développeurs. Les gars de Debian quoi qu’on en pense, tout comme ceux de Xfce finiront par gagner à la fin car ils feront adhérer toute cette population qui a ras-le-bol d’être dans une course stérile. Les mises à jour sont régulières, le programme n’a pas franchement bougé depuis des années, y compris dans ses lacunes, mais faute de grives on mange des merles.

Il s’agit d’un logiciel tout en un, vous comprendrez rapidement en voyant les captures d’écran

Je reprends en main le logiciel depuis peu et on sent quand même le côté kitch, et surtout le côté dépassé sans être obsolète. Quand Owncloud propose tout un fonctionnement par *dav qui va s’intégrer très facilement à n’importe quel type d’appareil, ce n’est pas le cas ici. Je ferai un retour dans un billet de complément parce que j’ai vu qu’il y avait une application, malheureusement elle fait planter mon OBI MV1 pour le bug évoqué, il y a plusieurs mois, j’ai commandé un nouveau téléphone, ce sera l’objet d’un nouvel article et de vérifier si certaines choses sont prises en compte comme une synchro des calendriers. Le logiciel est modulaire, on peut donc faire le ménage dans les fonctionnalités pour se ramener à l’unique gestion des fichiers et trouver dès lors un système similaire à un dropbox, beaucoup de fonctions en moins.

L’ordre naturel des choses, ne se limite pas à je me concentre sur les gros projets libres, c’est plus profond que cela. L’ordre naturel des choses c’est quand quelque chose devient évident, on sait que ce sera l’évidence technologique à venir, on n’a parfois pas totalement les moyens de mettre en place, mais on sait que ce sera ça. Microsoft prépare un service de streaming en jeu vidéo, la dématérialisation on y vient, c’est la fin du matériel. Chez Ubisoft on voit le vent venir, on est d’ailleurs plutôt pas mal calé pour le dire, le raisonnement est simple, quand tu pourras streamer à grande vitesse sur ton smartphone, ta télé ou n’importe quel appareil connecté, il n’y aura plus besoin de matériel pour jouer. Je pense qu’ils ont raison, je pense que c’est une évidence, et si Microsoft qui a raté le coche du jeu vidéo en étant la simple copie de Sony commence à s’y coller c’est qu’il sent qu’il faut en être. Sony, Microsoft, ou Nintendo se positionneront comme on peut l’attendre ou l’espérer depuis des années comme de simples éditeurs de logiciels et c’est ça qui est évident. Parce que le gars qui a envie de jouer à un Zelda se voit dans l’obligation de se payer une switch, pendant que celui qui veut jouer à God Of War devra taper chez Playstation, c’est une situation qui verra sa résolution dans l’abandon du support, les joueurs y seront tellement gagnants que ce sera un plébiscite. Quand c’est évident, c’est évident que ça va fonctionner, comme quand c’est compliqué, on sait que ça va se casser la gueule.

Quand c’est compliqué, c’est quand ce n’est pas simple et c’est une bonne raison pour laquelle tous les smarptphones libres ou non se sont cassés la gueule, qu’ils vont continuer à le faire. Windows Phone malgré toutes ses qualités s’est ramassé parce que si tu n’as pas la dernière application débile du chat qui pète que tu trouveras sur Android ou sur Iphone, et bien ce n’est pas possible. Un smartphone ne pourra fonctionner que s’il permet d’utiliser l’intégralité des applications existantes du marché sans aucune restriction. La maturité du marché qui arrive à saturation comme on peut le voir dans les tablettes ne permet que deux possibilités : un téléphone libre qui est basé sur Android mais sans la traque de Google avec une base d’applications libres, elles sont plutôt nombreuses, un OS libre qui s’installe sur un vieux téléphone même s’il est pourri, je parle du téléphone et de l’OS. Il faut comprendre que la démarche d’acheter du neuf pour avoir de la merde, ce n’est pas une évidence, ce n’est pas l’ordre naturel des choses. En outre installer un système d’exploitation alternatif sur un vieux bousin où plus rien ne fonctionne, c’est totalement dans le champ des possibles.

Le problème, c’est que l’ordre naturel des choses veut qu’on soit devenu dépendant de son smartphone, je vous raconte ma dernière histoire en date. Souvenez-vous, mon OBI MV1, Cyanogen Mod, une bonne idée sur le papier sauf que le téléphone ne passera jamais à Lineage OS. Un bug selon la façon dont est packagée l’application plante le téléphone qu’il faut dans le pire des cas réinitialiser, c’est la roulette russe à chaque installation. Dans le courant de la semaine des mises à jour usuelles sur mon téléphone, crash en boucle. Il s’agissait de Facebook Lite. Un peu ras le bol, je viens d’acheter un téléphone Asus chez Cdiscount à 99 € pour des caractéristiques à peine supérieures, mais suffisantes. J’ai acheté de l’Android car j’estime que j’ai besoin du GPS, que je n’ai pas envie de multiplier les appareils. J’ai besoin de fiabilité et quand j’irai à la correction du DNB ce n’est pas Openstreet Map qui va m’accompagner mais Google Maps ou Waze ce qui est pareil puisque c’est le même propriétaire. Ce que j’essaie d’exprimer ici c’est que l’ordre naturel des choses, c’est que nécessité fait loi. Le libre ne pourra pas sortir de l’ornière chez les particuliers tant qu’il n’aura pas montré son efficacité.

Quand il y a quelques années, je m’offrais le luxe de jouer les intégristes et de culpabiliser tous les non utilisateurs de logiciels libres, les compromis que j’ai fait, que nous avons fait, car nous avons été quelques-uns à jouer les évangélistes, nous sommes tous dans des compromis de plus en plus importants car nous faisons des choix pragmatiques pour des usages quotidiens. Les combats que mènent les associations libres comme la quadrature du net sont vains. La frontière entre le libre et le propriétaire devient de plus en plus floue dans le monde professionnel où l’on a compris que l’ouverture du code n’est pas un frein pour gagner de l’argent, au contraire, pendant que les solutions grand public qui n’ont jamais été bien convaincantes deviennent rares, et plus vraiment en correspondance avec un smartphone incontournable.

Oui, on va tous mourir, et nous ne pouvons rien y faire, les acteurs du libre n’ont pas pris le parti de la mobilité qui représente l’univers de monsieur et de madame Michu, ne fournit pas de solutions simples pour transformer les vieux ordinateurs en solutions cloud sécurisées, plus rien n’est sous contrôle, tout fout le camp ma bonne dame, mais c’est bien normal. Le bazar revendiqué, cette anarchie mise en avant, on a oublié que le bordel ça finit par user les bonhommes qui sont derrière les écrans, qui auraient bien voulu philosopher dans la limite du raisonnable mais qui un matin se disent qu’il faut aller à l’essentiel, qu’il faut que ça marche. Dès lors, quand on est à la première tromperie, qu’on a déjà mis le doigt dans l’engrenage, on y passe le bras complet, on n’hésite plus, on prend le compte facebook, l’iphone plus sécurisé que l’Android, on paye des solutions plutôt que de les bricoler sans pour autant se sentir moins libre, au contraire, libéré du bidouillage vain.