L’obsolescence a de beaux jours devant elle

22/10/2017 Non Par cborne

Il y a quelques temps mon épouse me disait que le prestataire qui s’occupait des ordinateurs de l’école rendait son tablier et changeait de métier. Je ne sais pas quelle est la motivation du réparateur mais il faut reconnaître qu’aujourd’hui, le service, la réparation informatique c’est un petit peu trop d’impondérables pour que ce soit intéressant.

Comme vous le savez dans mon établissement nous tournons avec du vieux. A l’heure actuelle je suis dans une vague de remplacement des disques durs des secrétaires par des SSD et je réponds à la mode du double écran qu’a lancé une collègue. Travailler avec du vieux c’est relatif, il s’agit de machines qui sont en dual core cadencées à plus de 3 GHz, largement suffisant pour faire des tâches bureautiques sauf que j’ai le système d’exploitation et les logiciels qui poussent derrière. Je vous avais raconté l’épisode du rajout de la carte vidéo supplémentaire pour le bi-écran, cette fois-ci j’étais prêt. Attention machine identique à la précédente :

  • je fais un essai pour rire de mettre la carte vidéo passive, une radeon HD 5450 qui était vendue encore il y a deux ans. Cette carte a l’avantage de sa faible consommation électrique, de son prix à l’époque, 35 € et surtout de proposer du low profile pour les machines de bureau comme c’est souvent le cas avec les IBM, HP ou Lenovo. La ventilation à fond, la machine ne démarre pas.
  • je flashe le bios, ça passe, je mets la carte vidéo, la machine a l’air d’avoir rendu l’âme, je retire le connecteur d’alimentation sur la carte mère et je redémarre ça marche.

Voyez quand même que dans ce métier, dans cette façon de faire, plus on en fait plus on est rapide. Je prends l’adaptateur HDMI VGA pour brancher l’écran secondaire, l’écran principal se coupe. Contrairement à la fois d’avant je ne me suis pas acharné, j’ai laissé en plan. Je partirai avec la machine pour régler le problème chez moi, le temps du week-end. Je suspecte que c’est un problème de version de driver et d’incompatibilité avec Windows 10.

Il est intéressant de me dire que je me casse certainement la tête pour rien. Je regardais un peu sur les sites informatiques, désormais la HD 6450 remplace la carte, à 40 € je peux me laisser le choix de prendre cette carte ou d’acheter mon fameux adapteur USB 2 VGA qui entrait en conflit avec une mise à jour de Windows 10. Car aujourd’hui la réparation, faire du mieux avec du vieux c’est un gouffre temporel sans fond. Le prestataire à ma place, aurait finalement proposé une machine neuve qui coûte un bras et se serait contenté de faire un transfert de PC en faisant éventuellement payer une nouvelle licence Windows 10. Je ne sais pas si le transfert de licence peut se faire de poste à poste, ce qui est sûr c’est que si Windows 10 ne trouve pas un matériel équivalent à celui qu’il vient de quitter, il invalide la licence et demande de passer à la caisse pour la réactiver.

Windows 10 est un vrai problème, plus que Windows 10 d’ailleurs, c’est la stratégie de Microsoft. Dernièrement je suis de plus en plus confronté à des problèmes de compatibilité matériel et c’est d’ailleurs paradoxal, je suis moins ennuyé avec des machines à peine ancienne sous Linux que sous Windows une inversion de tendance qui n’était pas encore vraie il y a deux ans. Malheureusement vous le savez, dans le cadre d’un milieu scolaire, l’applicatif, les imprimantes, ne permettent pas de faire un déploiement Linux complet, je n’irai donc pas plus loin dans l’idée. Il n’y a quand même pas que Windows. Facebook, Instagram, demandent désormais 2 Go de RAM sur Windows Phone pour faire tourner leur application. On pourrait dire qu’on se moque un peu de l’avenir de Windows Phone, même si les mises à jour continuent avec un libellé qui a changé, j’ai vu apparaître du Windows ARM, mais peu de développeurs se soucient de l’efficacité de leur code en se disant que de toute façon, les acheteurs iront migrer vers des machines plus puissantes. (Note de moi-même, l’article a été écrit le 20 septembre, l’annonce officielle de la fin de Windows Phone n’était pas encore passée).

Difficile donc de faire vivre du vieux dans le monde actuel, des développeurs qui ne se posent plus la question de l’optimisation, des constructeurs qui ne s’interrogent pas sur la facilité à réparer. Mon camarade avec qui j’aime faire des bétonnières me dit que son téléphone ne charge plus. J’ai fait quelques essais, il s’agit d’un Samsung Galaxy Grand Prime que vous pouvez encore acheter aux environs de 200 €. On se dit que perdu pour perdu, autant l’ouvrir, et c’est ici que je découvre l’univers de Samsung qui est peut être pire que celui d’Apple, pour accéder à la carte mère il faut réussir à retirer l’écran qui est collé au cache en plastique. Utilisation donc du fameux sèche cheveux, en forçant je réussis à ne pas casser la vitre, et j’accède à la carte mère, comme on peut le voir, le connecteur n’est pas en très bon état.

Le connecteur a l’air un peu oxydé, c’est une pièce qui coûte moins de 7 € mais qu’il faut souder à la carte mère du téléphone. Mon collègue est commercial, il ne peut pas se permettre qu’on fasse arriver la pièce, de voir si ça marche et rester sans téléphone, il en a pris un dans l’urgence à Darty. Son téléphone parfaitement fonctionnel à part ce problème de charge, qui reste quand même un vrai problème, n’a pas deux ans.

Si on est un professionnel, comment facture-t-on ? Telle est la question, une question récurrente.

Je suis globalement scandalisé par le devis payant à 35 €, néanmoins c’est une réflexion. Par exemple, pour voir que le connecteur est mort, j’ai dû ouvrir le téléphone, faire des vérifications, cela m’a pris un certain temps, un temps qui doit se facturer, ce qui va me permettre d’embrayer sur ma dernière histoire. J’ai donc lancé la mode du double écran mais aussi celle du SSD. Aujourd’hui toutes les secrétaires veulent un poste qui démarre en moins de 10 secondes. L’une d’elle m’a demandé si je pouvais le faire sur son ordinateur personnel. Au moment où j’écris ces lignes je dois récupérer l’intégralité des documents de la paroisse de Saint Thibery parce que ma collègue à la retraite a fait une fausse manipulation, je ne suis donc plus à ça. J’ai fait la remarque que le SSD à pas cher, 50 € environ les 128 Go c’était 128 Go. Ma collègue me dit : le disque dur est à moitié plein, pas de problème. Ce à quoi je réponds, à moitié plein de combien ? 500 ? 1000 ? Aucune idée, elle n’y entend rien, je me débrouille. Le disque dur fait 512 Go comme on pouvait s’en douter, nous voilà partis pour faire de la place.

Il y a deux façons de travailler, la propre et la dégueulasse, j’ai choisi de prendre la première méthode. Son ordinateur est infesté de crapwares, de logiciels inutiles, j’ai commencé par là. Il apparaît que c’est un ordinateur qui a été migré de Windows 7 vers Windows 10 et qui n’a jamais été nettoyé, si bien que je suis passé par le fameux nettoyage de disque où Windows indique qu’il y a 4 To à retirer. Au moment où je vous écris ces lignes, j’ai dû déjà passer une bonne heure physiquement sur le PC, il tourne depuis plusieurs heures pour retirer les Go superflus des installations précédentes. Je ne sais pas si j’arriverai sous la barre des 120 Go, je ne sais pas si vont se poser des difficultés pour le transfert vers le SSD, j’ai bien peur que l’ordinateur se démonte par le clavier pour accéder au disque dur, tout ça pour dire que pour un professionnel de l’informatique, le devis à 35 € pour vérifier ce genre d’éléments et bien finalement ce n’est pas du luxe.

Reste la main d’oeuvre, du fait qu’il fasse faire un nettoyage en force de l’ordinateur, que le démontage est peut-être délicat, je pense qu’entre 100 et 150 € de main d’oeuvre pour un artisan n’est pas nécessairement une arnaque, sans la pièce de 50 € qui va avec. Une machine convenable qui a coûté je pense pas loin de 500 € il y a quelques années, est-ce bien raisonnable de mettre 200 € aujourd’hui alors qu’elle peut lâcher dans quelques temps ?

Les gens ont du mal à percevoir le temps qu’on peut passer sur de l’occasion. Lorsqu’on vous demande de changer un robinet, on peut penser que c’est immédiat, sauf qu’on découvre qu’il y a de la rouille, que la norme a changé, qu’en fait la tuyauterie qui va avec est morte, ça va prendre du temps. Au final, vous avez changé un robinet, et vous allez expliquer que ce n’était pas que ça. La compréhension des gens étant ce qu’elle est, vous êtes qualifiés d’escroc. La difficulté de la réparation c’est que l’artisan doit bien vivre. Si la réparation est complexe, s’il y a des imprévus, c’est forcément une répercussion sur le temps passé, donc sur la facture. La facture arrive alors en concurrence avec celle d’un produit neuf, dès lors le consommateur ne se pose pas trop de questions, il remplace. Le technicien de son côté va tout faire pour pousser au remplacement car c’est souvent éviter des problèmes et passer à autre chose.

Il n’y a pas trente six façons de sortir du système. Je n’en vois que trois :

  • Le DIY. Ce genre de manipulation, si vous le faites par vous même c’est une économie vraiment conséquente. Et j’aurai tendance à dire qu’aujourd’hui c’est le seul équilibre entre payer un bras chez un réparateur et remplacer le produit.
  • Le troc. Je fais de l’informatique contre de la maçonnerie, on se dépanne dans nos compétences réciproques, tout le monde est content. Mon collègue a acheté son téléphone, en trente minutes j’avais tout reconfiguré, je gère son adresse mail, quand il va falloir changer le chauffe-eau ou quand ma femme voudra me remplacer par un lave vaisselle, il sait que c’est pour lui.
  • Que les fabricants de produits se fendent de rendre des appareils plus facilement réparables et c’est ici qu’il y a un problème. Quand on voit la dernière surface de Microsoft, produit vendu 1000 € mais qui ne se répare pas, de la colle du scotch et le reste, faut-il totalement blamer Microsoft ?

Microsoft n’a pas intérêt dans la dynamique actuelle où les gens n’en ont pas encore assez ras-le-bol, de faire des produits qui se réparent simplement. Microsoft de plus répond à une demande, celle des utilisateurs qui veulent des produits de plus en plus fins sans en comprendre les conséquences. La tour, ce n’est pas fin, et c’est un intérêt, cela veut dire qu’on a un produit intégralement vissé, pas scotché, donc réparable. En diminuant les espaces, le constructeur doit faire des choix, des composants de plus en plus intégrés, de la colle, etc … Les états prennent des mesures gentillettes sur l’obsolescence programmée mais aucune mesure ferme, en même temps c’est vraiment un sujet délicat, car il devrait aussi englober l’aspect logiciel, la facilité de réparation. On a fait passer des lois pour fournir des produits avec des pièces détachées pour une période donnée sans réfléchir à savoir si c’était simple de changer la pièce. Si on doit casser l’appareil comme c’est le cas pour la Surface pour changer un composant, ça ne sert pas à grand chose d’avoir des pièces détachées.

TAXONS LE CAPITAL !!! LINUXONS LES ORDINATEURS !!!

On a vu dans un billet, qu’une proposition pour taxer les GAFAM, c’était de mettre une pénalité, comme une infraction. Je pense que c’est le même principe qui devrait être appliqué, et valoriser les fabricants qui proposent des produits qui se réparent facilement, mais c’est tendancieux. On pourrait en effet imaginer un produit de mauvaise qualité qui se démonte facilement, quand un Apple va expliquer que son produit à 1200 € est d’une finition rare, qu’il ne tombe jamais en panne. C’est d’ailleurs souvent le problème dans les affaires d’obsolescence programmée, prouver qu’il y avait volonté de tuer le produit avant.

Ce qui est certain, c’est qu’il faudra qu’à un moment les gens aient une vraie prise de conscience, se rendent compte de leur pouvoir de consommateur et apprennent à faire des choix. Cela voudra dire aussi qu’il faut continuer la lutte pour se faire entendre, sensibiliser les gens sur autant de terrains que sont l’obsolescence, la vie privée, Linux, le logiciel libre, et j’en passe.

Plus tard

Le Dell inspiron N5110 restera pour moi l’une des machines les plus délirantes que j’ai eu à démonter et c’est encore plus surprenant chez un Dell. D’habitude dans le meilleur des cas, vous avez une trappe que vous faites sauter, le disque dur est en dessous. Quand c’est plus tendu, le disque dur se trouve sous le clavier. Là … laaaaaaaaaaaaaaaa …. On fait sauter le clavier, on fait sauter la plaque en dessous qu’on démonte depuis le dessous, et on arrive à la carte mère. Surprise, on se rend compte que le disque dur n’est pas accessible, il a été vissé sous la carte mère …… Hallucinant, j’ai dû aller jusqu’à démonter la charnière pour faire bouger la carte mère et dévisser le disque dur. Je pense que c’est une volonté délibérée pour poser des problèmes. Je peux vous garantir que je ne faisais pas mon malin, et que j’étais quand même très fier de moi quand j’ai réussi à démarrer la machine. Une fois de plus j’ai utilisé Easeus To Do Backup, alors que j’avais fait le grand ménage, j’ai vu qu’il y avait une partition de sauvegarde sur le PC. Inutile, il aurait restauré un Windows 7. Il est possible de ne sélectionner que le C:, par contre à la sortie vous vous retrouvez avec un PC qui ne démarre pas, le MBR a sauté. Avec une clé USB Windows 10, ça passe, en deux coups mais ça passe. Avec du recul, c’est le genre de choses que je n’aurai pas acceptées, la complexité aurait pu me faire casser la carte mère quatre fois. Je serais un professionnel comme indiqué plus haut, j’aurai cartonné à 200 € sans remords. C’est ici aussi qu’on se dit qu’on a quand même intérêt à bien choisir son matériel, y compris pour le réparer.

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